00:00C'est intéressant, on dit depuis des années que les réseaux sociaux sont devenus le nouveau théâtre de la bataille
00:07politique
00:07et le Brésil l'a confirmé dans la récente élection dont nous avons parlé ici d'ailleurs.
00:13Alors, petit rappel, Bolsonaro arrive premier au premier tour et Lula deuxième.
00:18Tout le monde considère alors que les sondages d'écart est tel que Bolsonaro devrait l'emporter.
00:24« Pourtant, renversement de tendance significatif par une mobilisation exceptionnelle qui permet à Lula d'arriver premier,
00:32Bolsonaro battu, condamné à l'exil d'ailleurs. »
00:35Que s'est-il passé?
00:36Une forme d'éveil spontané d'une population qui soudainement prendrait peur devant le fils de l'autre?
00:42Ou est-ce que nous sommes plutôt devant une mobilisation pilotée, planifiée par des gens qui ont réussi leur cours,
00:48je ne conteste pas l'efficacité de la manœuvre, pour être capable de politiser des gens qui ne l'étaient
00:52pas,
00:52de mobiliser des gens qui ne l'étaient pas, de fabriquer quelque chose comme une armée numérique
00:59capable de renverser une tendance électorale?
01:02Il y a derrière cela un homme dont on parle de plus en plus, un peu partout dans le monde
01:06d'ailleurs,
01:06et en France on s'y intéresse beaucoup ces temps-ci, André Janon, j'espère ne pas mal prononcer son
01:11nom,
01:1142 ans, député fédéral brésilien, qui développe la thèse suivante justement,
01:17« Nous pouvons renverser une tendance en politisant les non-politisés, en mobilisant les non-mobilisés,
01:24mais comment faire cela par la conquête du territoire numérique intégralement? »
01:28Qu'est-ce que ça veut dire, ça s'il y a un point de départ?
01:30C'est le commun des mortels, soyons honnêtes, et moi qui appartiens à ma manière au système médiatique traditionnel,
01:36je constate de ce point de vue que nous n'avons pas le monopole de l'avenir.
01:40Les gens aujourd'hui s'informent beaucoup sur les réseaux,
01:44bien davantage en fait que dans les journaux où quelqu'un qui achète un journal papier aujourd'hui,
01:47c'est une antiquité ambulante.
01:50J'en suis une, je précise, j'en achète beaucoup.
01:52Donc les gens s'informent comment?
01:54Même pas directement sur les sites des journaux,
01:56même pas directement sur le Figaro, ou Libération, ou CNews, ou BFM, qu'importe.
02:01Ils s'informent des informations qui leur arrivent par le filtre des réseaux.
02:04Donc vous avez différents réseaux qui rejoignent différentes catégories de la population d'ailleurs.
02:08Vous avez Facebook, normalement pour la part plus âgée de la population,
02:12plus dépolitisée quelquefois, ou plus sensible à différents récits.
02:16X, pour les passionnés de l'espace public, globalement X c'est l'espace public actif et conscient de lui
02:21-même.
02:21Mais vous avez aussi Instagram, TikTok et bien d'autres réseaux,
02:24et plus les chaînes WhatsApp et tout ça.
02:27Donc le débat public ne se mène plus comme autrefois.
02:31Alors, dans la mesure où les gens sont sur ces réseaux-là,
02:34comment les rejoindre, de quelle manière.
02:37Janon, le député fédéral, le stratège, le Machiavel du moment,
02:40l'ingénieur du chaos, dirait Diampoli,
02:43dit fondamentalement ce qu'il faut, c'est d'être détourné l'algorithme,
02:45parce qu'il est persuadé que l'algorithme est dit d'extrême droite en guillemets.
02:48Il dit que les réseaux sociaux appartenaient à l'extrême droite.
02:51Il faut donc renverser la chose.
02:53Comment faire la chose?
02:54Il faut produire des contenus viraux à répétition sur le mode permanent.
02:59Mais comment on produit des contenus viraux aujourd'hui, globalement?
03:02Il faut qu'il y ait une réactivité maximale aux tweets ou aux posts que vous faites.
03:07Donc globalement, vous le publiez,
03:08et dans les secondes et les minutes qui suivent,
03:10vous devez exploser le compteur pour que ça circule et que ça devienne viral,
03:14et que les gens sur les réseaux ne voient que cela.
03:17Comment y parvenir?
03:19Janon a levé ce qu'on appelle l'armée de Lula.
03:21Donc ils étaient quelques centaines de milliers.
03:23Et ils ont été à la fin plusieurs millions de gens qui militent à temps plein
03:28et qui sont donc en train de conquêtes de l'espace numérique.
03:32Janon est un type, tout à fait on a été une forme de Trotsky des temps présents,
03:35c'est pas un compliment,
03:37qui dit, je vous demande, vous militants, de suspendre votre jugement individuel.
03:41Je vous demande de cesser de réfléchir par vous-même.
03:44Vous devez reproduire les consignes du parti.
03:47Vous devez reproduire le slogan du jour.
03:50Votre objectif, c'est de maximiser les interactions, je l'ai dit,
03:53de faire en sorte de créer une vague numérique.
03:56Mettez votre conscience de côté.
03:58Vous n'êtes pas un individu, vous êtes un élément parmi d'autres
04:02dans un flux numérique qui doit tout emporter.
04:06Je précise que ça fonctionne.
04:08C'est une forme de militarisation du militantisme numérique.
04:11J'ai fait une parenthèse, je ne sais pas si vous vous rappelez Samuel Madard
04:13de l'édito de Madard, qui avait raconté effectivement cette stratégie numérique
04:17et de montrer que LFI est premier sur les réseaux sociaux.
04:20Et il s'en inspire d'ailleurs.
04:22Et donc l'idée est la suivante, c'est que vous devez, en mobilisant les gens comme ça,
04:25vous avez un objectif.
04:26Là, il y avait une élection présidentielle, ça fonctionnait.
04:28Donc vous donnez aux gens l'occasion, mobilisez-vous contre quelqu'un.
04:31Soyons, on est des humains, on est beaucoup plus facilement contre que pour.
04:34Donc vous devez globalement, puis la politique, dans la mesure où on pense que la politique
04:37est une forme de civilisation du conflit, ça consiste à dire,
04:40vous devez exterminer juridiquement ou politiquement cet ennemi que nous détestons à jamais.
04:44Et ça fonctionne.
04:46Les gens se mobilisent contre quelque chose.
04:48Ils ont une cible, une cible à détruire, un objectif à atteindre.
04:52Et tous ceux qui pensent à la manière des, vous savez, des faussages qui existent encore aujourd'hui,
04:55qui disent la vraie vie ne se passe pas sur les réseaux sociaux, la vraie vie est ailleurs.
04:59Non, hélas, aujourd'hui, la vraie vie est en bonne partie sur les réseaux sociaux.
05:02Donc on doit en tenir compte.
05:04Eh bien, leur stratégie a fonctionné.
05:06Leur stratégie est une conquête numérique qui a eu des effets électoraux immenses.
05:10Et aujourd'hui, elle passionne partout en Occident.
05:13Alors, venons maintenant en France, Mathieu Bocoté.
05:16Comment est la fille, entend-elle, importée et comment elle importe, cette stratégie en France?
05:21Très explicitement.
05:22Parce qu'eux se voient déjà, dans un deuxième tour, Le Pen-Mélenchon.
05:26Ils se disent globalement, Le Pen va arriver première, Mélenchon deuxième.
05:30Donc que se disent-ils? Comment renverser la tendance?
05:32Ils doivent, ils doivent, dans les circonstances, mobiliser ceux qui n'auront pas été votés au premier tour.
05:37Ils doivent mobiliser, je le disais, politiser un électorat qui, globalement, se fiche de la politique.
05:42Donc c'est par la conquête des réseaux.
05:43Comment le faire dans les circonstances?
05:45J'ai donné la méthode.
05:46Mais il faut préparer l'opinion.
05:48Il faut préparer les gens à fonctionner sur le mode de l'armée numérique.
05:51Et la séquence de la pétition contre CNews peut être vue comme la grande répétition qui permet cette conquête numérique.
05:58Alors, comment ça fonctionne dans les circonstances?
06:00On mobilise les troupes, on leur donne une cible.
06:02Vous pouvez fermer CNews.
06:03Donc, si vous, bonhomme, si vous, madame, vous cliquez, si vous retweetez, si vous signez la pétition,
06:08si vous la faites signer par votre beau-frère, votre belle-soeur, votre amant, votre maîtresse, votre frère conseil, votre
06:12mari,
06:12oui, bien sûr, c'est ça que c'est un souci.
06:15Allez-y.
06:16Et puis tous ensemble, il y aura un effet multiplicateur.
06:19Et à terme, nous pourrons fermer CNews.
06:21Alors là, il y a une part de cynisme, une mensonge là-dedans.
06:22Parce que serait-il 322 milliards à la signer que, sur le plan juridique, signer une pétition ne permet pas
06:29de fermer CNews.
06:30C'est une décision qui doit relever de l'ARCOM dans les circonstances.
06:34Donc, ce serait extérieur au périmètre du droit, comme on dit en ce moment.
06:37Mais quelle est l'idée?
06:38Ça consiste justement à mettre une pression immense pour pousser l'ARCOM à se dire qu'est-ce qu'on
06:44doit faire dans les circonstances,
06:45une forme de pression contre la logique du droit dont il se réclame.
06:48Il s'agit aussi, c'est important, de faire de l'interdiction de CNews, pour eux, un sujet mainstream.
06:54Et on voit que ça fonctionne, soit dit en passant.
06:56On débat sur d'autres chaînes, on débat sur d'autres émissions à la télévision française,
07:01de l'interdiction possible de CNews.
07:03Et vous noterez que ces grands pluralistes tout à fait admirables en débattent entre eux sans jamais inviter le principal...
07:09Le principal...
07:10Exactement.
07:11Donc, ils débattent entre eux de savoir s'ils doivent nous fermer.
07:14C'est... Et normalement, l'argument, le plus loin qu'on peut aller dans l'argument pour CNews,
07:19là-dedans, c'est certes, CNews est absolument détestable et insupportable et intolérable,
07:23mais nous tenons à ce que les propos intolérables puissent circuler quand même dans la vie publique.
07:27Un instant, il pourrait y avoir une défense honnête.
07:29Quoi qu'il en soit, qu'est-ce qu'on fait ici?
07:31On veut créer un halo répulsif autour d'une chaîne pour faire en sorte que la diabolisation soit telle
07:38que plus personne ne veuille s'y rendre, plus personne ne veuille y participer,
07:41qu'il y ait une forme d'interdit autour de la chaîne.
07:44Par ailleurs, il faut aussi légitimer la violence si elle vient contre les journalistes,
07:47et ça fonctionne aussi.
07:48Cette charge numérique fonctionne pour légitimer, ensuite, on le voit tous les jours,
07:53la violence contre les journalistes.
07:54Il faut alimenter la rage de détruire.
07:57Mais évidemment, vous savez, le problème en politique,
07:58la bête humaine est ainsi faite qu'on se lasse rapidement.
08:01On se lasse rapidement.
08:02Donc, qu'est-ce qu'on fait?
08:03Demain, quand la séquence Seigneault sera terminée, il y aura une autre cible,
08:06et une autre cible, et une autre cible, parce que l'idée est toujours la suivante,
08:09il faut alimenter la rage de détruire.
08:12Je me permets cette référence.
08:15Lénine disait, il faut lire Lénine, dans Que faire?
08:17Il disait, globalement, si vous voulez faire une révolution,
08:19qu'est-ce que vous devez faire?
08:20D'abord, contrôler les transports, mais surtout, vous emparer de la radio.
08:24Vous contrôlez l'espace mental et l'espace, on pourrait dire, l'espace des communications.
08:30Eh bien, dans les circonstances, c'est un peu ce qui se fait dans les temps présents.
08:34Qu'est-ce qu'on fait?
08:34On s'empare de l'espace numérique pour avoir le monopole du discours public légitime.
08:40Je constate que cela fonctionne.
08:43Et puis, même en ce qui se passe aujourd'hui dans la mobilisation sur le terrain,
08:48il y a une volonté aussi d'indiquer et de dire que vous ne montrez pas les bonnes images,
08:53vous ne montrez pas...
08:54Le contrôle de la ligne éditoriale.
08:55Vous, voilà, sur la mobilisation, vous montrez que les casse,
08:58vous montrez les lycées brûlés et vous ne montrez pas la mobilisation jusque-là, effectivement.
09:04Et on ira d'ailleurs dans un instant sur le terrain.
09:06Vous parlez de guerre numérique.
09:08N'est-ce pas une manière d'admettre qu'il n'y a plus de débat possible dans nos sociétés
09:13de moins en moins démocratiques?
09:15Je pense que nous en sommes là, il faut l'avouer.
09:17C'est à un moment donné, on peut dire démocratie 100 fois dans la même phrase,
09:20mais nous sommes devant des gens qui ne veulent plus jouer selon ces règles-là.
09:22Donc, il y a deux choses.
09:23Que présuppose le débat démocratique?
09:26Il présuppose une culture partagée et un éthos partagé.
09:30Une culture partagée, globalement, c'est un monde commun, on a les mêmes références,
09:34on est capable de débattre, vous gagnez, je gagne, vous gagnez, je gagne,
09:37mais à la fin, on partage cette culture en commun.
09:39Et un éthos partagé.
09:41Un éthos partagé, c'est-à-dire une manière de vivre ensemble.
09:44Nous acceptons globalement un modèle de société, mais on veut l'organiser un peu différemment.
09:48Votre manière, ma manière.
09:50Là, c'est plus simple. Il n'y a plus de culture commune et la gauche révolutionnaire
09:53n'accepte plus, la gauche totalitaire, l'existence d'une société libérale et démocratique.
09:58Elle veut un tout autre monde et fracasser l'ancien.
10:02Donc, on en pense ce qu'on veut, mais ces gens-là ne veulent pas débattre.
10:04Et je me permets de le dire de manière presque personnelle.
10:07Vous savez, le dimanche, je participe à l'équipe d'interview du Grand Rendez-vous.
10:10Et quand on reçoit des gens de LFI, ils ne sont pas là pour débattre.
10:15Ils sont là du nom de nature, ils sont là pour anéantir, en quelque sorte.
10:18Et certains d'entre eux, je ne dirai pas qui, parce que je ne suis pas quelqu'un qui raconte
10:22tout.
10:22Une balance.
10:23Oui, une balance.
10:24Eh bien, disent, je viens débattre à ces sujets-là seulement.
10:27Si les questions sortent de cela, je ne reviens plus, on ne reviendra plus jamais.
10:30Donc, ils veulent même paramétrer le débat sur le mode, ils veulent calmasser le débat.
10:34Ce n'est pas la règle, mais c'est quand même particulier.
10:36Quoi qu'il en soit, devant cela, je terminerai de manière simple.
10:39La gauche croit à la mobilisation, à l'occupation du terrain.
10:41Elle croit à l'occupation numérique.
10:42Elle croit à la politique de conquête dans le langage du militantisme révolutionnaire.
10:46Et qu'à la droite, devant cela, rien.
10:48Elle a renoncé à une conception militante de la politique.
10:51Elle n'a plus de stratégie militante de grande ampleur.
10:53Elle ne forme pas vraiment des militants.
10:55Elle forme des cadres, mais pas des militants.
10:56Et la culture militante de la manif n'existant pas à droite,
10:59au final, qu'est-ce qu'on voit?
11:00Eh bien, cette droite est désarmée devant ceux qui veulent l'anéantir.
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