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Claude Guibal, journaliste à la rédaction internationale de Radio France est l'auteure de "Ce que la guerre fait aux hommes" dans lequel elle partage son expérience du terrain en tant que reporter de guerre. On revient avec elle sur les traces que lui ont laissées les conflits qu'elle a couverts.

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Transcription
00:00France Inter
00:03La Grande Matinale
00:06Sonia de Villers
00:08Les reporters de guerre sont soit des taiseux, soit des mythomanes.
00:13Soit ils roulent des mécaniques, soit ils s'enferment dans un silence ténébreux.
00:17Alors, pour ne pas vous arrêter à ces énormes clichés,
00:21quoique, il faut lire le texte subtil et bouleversant de Claude Guibald.
00:26Vous connaissez sa signature, sa voix depuis tant d'années sur nos antennes.
00:30Vous l'avez suivie en Centrafrique, au Soudan, en Syrie.
00:34Et puis, elle vous a raconté l'Egypte, ce pays qui coule dans ses veines.
00:39Et puis, elle vous a raconté l'Ukraine, une guerre, une vraie, deux armées face à face.
00:44Des civils qui comptent les morts au milieu et des journalistes qui pleurent avec eux,
00:50qui rient, qui picolent, qui réconfortent, qui merdent, qui tremblent
00:54et qui envoient à la radio des reportages d'une minute et quinze secondes.
00:58Une, quinze, c'est pas beaucoup pour vous faire entendre la guerre.
01:01Et c'est pas assez pour comprendre ce qu'il y a derrière.
01:04Ni mutique, ni menteuse.
01:06Claude Guibald, portrait numéro 171.
01:11Tu sais, au début de la guerre, c'était vraiment stressant, inquiétant.
01:18On peut dire qu'on s'habitue à ce qui se passe aux sirènes, aux dangers.
01:25On dirait que c'est tranquille, mais ça peut arriver qu'il y a un moment, une sirène.
01:33Ça dépend des Russes, quand ils vont envoyer leur chahed ou les missiles.
01:40Ça peut arriver dans une minute ou dans une demi-heure, personne ne sait.
01:47Le livre lui est dédié.
01:49Yachar, le fixeur des reporters de Radio France.
01:52Bonjour Claude.
01:53Bonjour.
01:54Ce que la guerre fait aux hommes, c'est le livre que Claude Guibald publie aux éditions Albain Michel.
01:59Il sera en librairie après-demain.
02:01Claude, ça commence par l'installation d'une journaliste, vous, dans un appartement.
02:06Dans un appartement qui a été quitté par les gens qui l'habitaient, comme à Pompéi.
02:12Comme si ça avait été saisi par la coulée de lave, comme s'ils avaient été saisis au cœur de
02:17leur vie quotidienne.
02:18Ah mais c'est exactement ça, en fait.
02:20Vous venez de le dire, c'est comme à Pompéi.
02:22On rentre, je rentre dans cet appartement que les reporters de Radio France occupent depuis le début de la guerre
02:29à Kif.
02:29Cet appartement qui a été quitté par une famille avec des enfants, c'est ce que je comprends en fait.
02:34En rentrant dans cet endroit tout près de la place Maïdan, il y a des peluches, il y a des
02:39jouets.
02:40À un moment, je rentre, je suis là en train de prendre possession de ces lieux.
02:45Je suis un peu frappée de rentrer en fait dans l'intimité de gens qui sont partis.
02:49Je m'en rends compte un truc tout bête, c'est que j'ouvre le congélateur et je vois qu
02:53'il y a de la nourriture qui a coulé, fondu, parce qu'il y a eu des coupures de courant.
02:59Tout ça a moisi par-dessus.
03:01Je continue à faire ce tour de l'appartement.
03:03Je vois que les placards débordent et puis à un moment, je me retourne et puis je vois qu'il
03:06y a une éphémérite sur un meuble.
03:08Je me rapproche et là, je me prends une gifle monumentale parce que je réalise que l'éphémérite s'est
03:15arrêtée le 22 février, le jour du déclenchement de la guerre et où cette famille est partie.
03:20Et vous, quand vous faites le tour d'un lieu dans lequel vous allez vivre et travailler en zone de
03:26conflit, vous appliquez les règles qu'on vous a apprises.
03:30Vous cherchez deux cloisons pleines séparant une porte ou une fenêtre du lieu où vous trouvez pour vous protéger du
03:38souffle des explosions.
03:39Oui, se protéger du blast.
03:41C'est effectivement quelque chose qu'on apprend à faire, mais que tous les Ukrainiens ont appris à faire.
03:46Les reporters de guerre, en fait, c'est vous et moi, quand la guerre s'invite, bascule, quand votre quotidien
03:54bascule, vous allez avoir tous ces réflexes, ces nouveaux réflexes qui vont devenir les vôtres,
03:59qui ne seront même plus une question.
04:01Mais voilà, quand on fait un pas en arrière et on se dit voilà.
04:05Toujours se jeter par terre, la bouche ouverte, pour que les organes n'implosent pas sous l'effet du souffle
04:09des explosions ?
04:10Oui.
04:10C'est ça qu'on a dans la tête ?
04:12C'est ça qu'on a dans la tête.
04:13C'est aussi ça que vous disent les enfants.
04:15Quand on dit, ouh, il y a une sirène, qu'est-ce qu'on fait ?
04:17Ah, il faut se mettre la tête par terre.
04:21Alors, ces promesses qu'on ne tient pas quand on est journaliste en zone de conflit et qu'on rentre
04:25à Paris.
04:26Moi, j'ai cru, Claude, à des promesses d'argent, de soins, de visage, des promesses qui engagent lourdement.
04:33Eh ben non, dans la vie d'un reporter de guerre, les promesses qui rongent parce qu'on ne les
04:37tient pas, elles sont parfois toutes petites.
04:44Enfin, toutes petites pour celui qui rentre, immenses pour celui qui reste.
04:48En fait, je me rends compte que quand vous me posez cette question, la promesse, c'est quand on vous
04:54donne une parole.
04:55En fait, quand vous êtes reporter sur le terrain, vous allez chercher de la parole.
04:57Vous allez chercher de la matière pour remplir cette minute 15 que l'on donne aux auditeurs.
05:02Pour cette minute 15, vous allez passer énormément de temps.
05:05Vous allez parfois faire des centaines, des milliers de kilomètres.
05:07Vous allez rencontrer des gens qui sont dans des moments de vie intenses pour eux et qui vont vous faire
05:14le don d'une parole vraie.
05:17Parce que si elle est fabriquée pour vous, elle n'a aucun intérêt.
05:20Vous, en tant qu'auditeur, elle ne va pas vous marquer.
05:23Et cette parole signifie énormément.
05:26Et on l'écoute et nous, on va en garder quelques secondes.
05:28Ou parfois, on ne va pas l'utiliser.
05:30Mais pourtant, on ne les oublie pas.
05:33En fait, ça rentre en vous.
05:35C'est dans des moments où tout est à l'os.
05:38Parce que le reportage sur le terrain, c'est vraiment une écriture avec les sens.
05:43Pour que vous, les auditeurs, vous, Sonia, vous soyez avec moi.
05:47Parce que c'est vraiment ça, je veux vous emmener.
05:49J'écris avec mon reportage radio, avec tous les sens.
05:52Avec mes yeux, mes oreilles, mon nez, je renifle.
05:55Et puis, avec tout ce qui me traverse.
05:58Et en fait, tout ça, ça reste en moi.
06:02Et j'ai le sentiment de trahir.
06:04Parce que ne pas dire, c'est effacer, en fait.
06:09C'est oublier et c'est...
06:11Il y a ce qu'on ne dit pas.
06:13Et puis, il y a ce qu'on s'était engagé à faire.
06:15Et qu'on ne fera pas.
06:17Oui.
06:18Racontez-nous Bordane.
06:20Bordane est un soldat que nous avons rencontré.
06:23Alors, vous avez entendu tout à l'heure la voix de Yachar Fazilov.
06:26Bref, j'étais avec Yachar, que les auditeurs ont appris à connaître.
06:31Et avec Hélène Langlois, qui est une de nos techniciennes de reportage.
06:33On est sur une station service dans le Donbass.
06:36Il fait un froid de gueux.
06:37Et Hélène et moi, on est dehors.
06:38Et puis, il y a un soldat qui fume et qui s'interroge.
06:42Qu'est-ce que font ces deux femmes dehors ?
06:44Et on discute avec lui.
06:46Il nous raconte que c'est très, très dur le front, etc.
06:49Et puis, il est très, très émouvant.
06:50Et je comprends qu'on ne peut pas sortir notre micro.
06:52Parce que si on sort notre micro, il ne dira rien.
06:54Et il se passe quelque chose de plus important.
06:57J'allais dire presque une minute quinze à la radio.
06:59C'est qu'il se passe un moment de vie important.
07:01Et ce soldat, en fait, pendant la nuit, il va m'écrire.
07:04Et pour s'excuser d'avoir été très émotionnel, très, très émouvant.
07:08Et quand il m'écrit, je veux le rassurer.
07:12Parce qu'il me dit, ceci est terrible et tout.
07:14Je dis, mais t'inquiète pas, non, non, non, non, non.
07:16Je lui demande s'il a de la famille.
07:18Et c'est là qu'il me dit qu'il a perdu sa maman.
07:19Et qu'il a une femme qui est enceinte.
07:21Et je lui dis, mais c'est formidable, mais c'est génial.
07:23Mais pense à ce petit enfant qui va naître, etc.
07:26Et puis, il me dit, mais je ne verrai jamais cet enfant.
07:28Et là, il est trois heures du matin.
07:30J'ai ce jeune homme qui pourrait être mon fils qui me dit ça.
07:32Et je lui dis, non, non, non, non.
07:35Je fais quelque chose qu'un journaliste ne doit jamais faire.
07:40Je lui dis, mais si, si, si, il va être là cet enfant, mais si.
07:44Et puis, je l'entends de l'autre qui me dit, non.
07:46Et je lui dis, non, il ne faut pas rentrer là-dedans.
07:51Et je lui dis, mais si, si, tu sais.
07:52Et puis, un jour, un jour, peut-être que tu viendras.
07:55Tu sais, tu viendras à Paris avec ta femme et ton enfant.
07:57Et je vous montrerai la tour Eiffel.
07:58Et tu vas voir, et c'est génial.
08:00Et là, il me dit, c'est vrai ?
08:01Je lui dis, mais oui, bien sûr, tu viendras.
08:04Et je me dis, mais qu'est-ce que t'as fait ?
08:07On ne fait pas ça, on ne fait pas ça.
08:09Des mois plus tard, je suis en reportage ailleurs, au Congo.
08:14Et je reçois un texto de Bordane avec qui je suis toujours en contact.
08:18Il y a deux mots.
08:20C'est Pregnancy Aborted.
08:22Grossesse interrompue.
08:24Sa femme a perdu le bébé.
08:26Sa femme a perdu le bébé.
08:27Et donc, cet enfant, il ne le verra jamais.
08:30Il ne viendra jamais avec sa femme et son fils à Paris.
08:35Quand vous êtes journaliste sur le terrain, je pense qu'il faut qu'on se méfie de notre syndrome du
08:41sauveur.
08:42On n'est pas là pour sauver, bien évidemment.
08:44Vous voyez la détresse.
08:46Vous voyez des enfants qui sont en train de mourir de faim.
08:49Vous voyez des enfants qui n'iront pas à l'école.
08:50Vous voyez des mères de famille qui pleurent.
08:52Vous voyez des familles qui ont perdu tout.
08:55Vous voyez, là, au Népal, des gens qui ont vu leurs proches disparaître en une seconde parce que la Terre
09:00s'est retournée contre eux.
09:01Vous êtes terrassés par tout ça.
09:04Et vous auriez envie de prendre tout le monde avec vous, évidemment.
09:07Mais vous n'êtes rien.
09:08Même ce qu'on raconte à la radio, c'est aussitôt dit, très souvent aussitôt oublié.
09:12Vous ne savez plus si ce qu'on vous a dit, c'était où déjà ?
09:15C'était en Syrie ou c'était en Égypte ?
09:19Parce qu'on est comme ça.
09:20Parce qu'on est saturés d'informations.
09:23Et nous, en fait, il faut qu'on trouve notre place là-dedans.
09:27Et parfois, c'est difficile.
09:28Cette place, vous êtes allée la chercher très loin.
09:31Très loin de là où vous êtes née.
09:33Très loin de là où vous avez grandi.
09:34Très loin de là où vous avez étudié.
09:36Vous êtes allée la chercher très jeune, en Égypte.
09:42C'était la fin des années 90.
09:45On entendait ça à la radio.
09:49Non, voilà.
09:51Vous entendez ça à la radio à l'époque, au Caire.
09:53Absolument.
10:03Comment ça a commencé l'Égypte, Claude ?
10:05Un peu par hasard.
10:07Un peu par hasard.
10:08Je suis arrivée là-bas comme pigiste.
10:11Je suis restée freelance comme ça pendant 15 ans.
10:13J'avais 22 ans et j'en suis partie.
10:14J'en avais presque 40.
10:15C'était tout un hasard.
10:19J'ai basculé là-dedans.
10:21Et j'ai vécu ce que j'adore faire.
10:26La raison fondamentale pour laquelle je voulais être journaliste,
10:29c'était de plonger en immersion.
10:31C'est quelque chose de...
10:33Je ne sais pas comment on dit ça.
10:34Pour ça, il fallait s'arracher à la famille, à la région de laquelle on vient.
10:40Il faut s'arracher à ses habitudes.
10:41Il faut s'arracher à ses amis.
10:42Oui, mais on plonge dans quelque chose.
10:45On plonge dans quelque chose d'autre.
10:46Et tous vos repères basculent.
10:48Et vous allez apprendre à en trouver d'autres.
10:51Et qu'est-ce qu'on ressent à 22 ans, pour la première fois, au Caire ?
10:54On ressent ce que recherchait, et ça c'était fabuleux, la petite fille de 8 ans.
11:01La petite fille de 8 ans ou 10 ans qui voulait être journaliste,
11:04mais qui était pathologiquement timide, qui avait peur de tout.
11:07Timide ?
11:08Oui, il faut le dire aux éditeurs, énormément de journalistes,
11:12beaucoup de reporters sont des grands, grands timides, des grands timides pathologiques.
11:16Je dirais que moi, le reportage...
11:17C'est ces timides-là qui vont au Soudan ?
11:19C'est ces timides-là qui vont au Centrafrique ?
11:21Oui, bien sûr, parce qu'en fait, en y réfléchissant...
11:25Je le sais parce qu'on est nombreux à s'en être parlé.
11:31On est plein de peur.
11:32La timidité, c'est souvent cette peur du monde, de ne pas savoir comment.
11:35Et moi, le journalisme m'a sauvée de moi-même.
11:37C'est-à-dire que ça vous donne le droit de poser des questions,
11:40et ça vous donne la possibilité d'aller voir en face,
11:45et donc de trouver les clés, peut-être, pour appréhender ce réel qui vous fait peur.
11:49Et vous allez vous y confronter, puis ça va s'ouvrir,
11:53et vous avez le droit de poser des questions,
11:56et ces questions vont vous nourrir, et puis un jour, vous vous rendez compte.
11:58Et puis vous avez un stylo, et puis vous avez un micro.
12:00Voilà, et puis vous racontez, et vous rencontrez les gens.
12:03Et les gens vous donnent des choses, et en fait, vous repartez plus fort.
12:07Sauf que vous, vous n'êtes pas reparti, vous êtes resté très longtemps.
12:09Qu'est-ce qui vous a retenu ?
12:10Parce que c'était passionnant.
12:13C'était passionnant.
12:14Vous avez, ma curiosité, été renouvelée, et l'est toujours, d'ailleurs, au quotidien.
12:20C'est pour ça que j'adore ce métier, je ne fais jamais deux fois la même chose.
12:23On rencontre des gens tout le temps, mais c'est fabuleux.
12:26Moi, j'ose à peine le dire, au patron de cette boîte,
12:29mais je paierai pour partir en reportage !
12:32Et puis, vous avez vécu là-bas, dans un pays que vous aviez fait vôtre,
12:39le début des printemps arabes, et puis la révolution égyptienne.
12:42Oui, c'est quelque chose d'incroyable.
12:44Que vous sentiez monter ?
12:45Que je sentais monter, mais je n'aurais jamais imaginé, d'abord, que ça arrive à cette ampleur-là.
12:50Et je l'ai vécu vraiment, comme tout le monde, en Égypte.
12:55Mais pas comme un reporter, pas comme un envoyé spécial, puisque là, c'était mon univers qui basculait.
13:01C'était mon enfant qui était caché dans une maison, sans plus pouvoir aller à l'école.
13:07Voilà ce que vous ne nous avez pas dit.
13:09Vous êtes restée aussi parce que vous êtes tombée amoureuse et parce que vous avez eu un enfant.
13:12Oui, c'est ma famille, c'est mes amis, c'est toute ma vie.
13:16En fait, là-bas, moi, je suis maman d'une jeune femme aujourd'hui,
13:21mais qui est née sur les bords d'une île.
13:24J'ai l'impression que l'Égypte a été une deuxième naissance pour moi,
13:29parce que j'étais loin et j'ai tout appris ou réappris et appris mon métier là-bas, en fait.
13:36De l'Ukraine, vous saviez bien peu de choses quand vous êtes parti, Claude Guibald.
13:40Mais vous vous souveniez de lui, ce pianiste de la place Maïdan.
13:57Et ce piano complètement désaccordé qui a fait pourtant le tour du monde des chaînes d'info ?
14:03Oui, vous vous souvenez, c'était cette image en 2014 de l'occupation de la place Maïdan.
14:08C'est cette image qui est devenue iconique, cet homme qui jouait sur ce piano.
14:12Moi, comme beaucoup de gens qui l'ont vu à la télévision, pour moi, c'était ça, l'Ukraine.
14:17Mais je ne connaissais pas grand-chose, comme souvent, quand on part en reportage,
14:22on n'a pas forcément toute l'historique, même si on essaie au maximum avant.
14:26Et voilà, moi, je m'étais arrêtée, je m'étais arrêtée, voilà, c'était sur ces images-là.
14:30On se rend compte aussi que quand on part en reportage, il faut aller derrière ces images.
14:35On peut se dire, en fait, oui, il joue sur un piano, là.
14:37Mais c'est qui ? D'où il vient ? Qu'est-ce qu'il fait ?
14:40Alors, vous, vous avez voulu voir Boucha et vous avez vu Boucha.
14:45Un an et demi après les horreurs qui s'y étaient produites, vous avez rencontré Oléna.
14:53Voilà.
14:54Et elle vous a raconté l'histoire d'Alea.
14:56Oui, ça va-y.
14:57L'histoire d'Alea, alors les pages sont très très belles dans le livre, mais c'est à peine croyable.
15:05Elle fait partie de ceux qui s'étaient cachés, elle fait partie de ceux qui sortent...
15:10Boucha, c'est cette ville qui est près de Kif, qui a été occupée au tout début de la guerre
15:14par les Russes,
15:16et où on a découvert un massacre monstrueux quand les Russes sont partis,
15:20une partie de la population de la ville qui a été massacrée dans des conditions monstrueuses.
15:24Et puis, il y avait ceux qui étaient terrés dans leur maison.
15:26Et Oléna, que j'encontre, on faisait partie et elle avait sa voisine, Alia, qui avait vu sa maison occupée.
15:33Donc, quand Alia est retournée dans sa maison, qui était dégoûtante, etc.,
15:38elle a voulu faire le ménage, elle a fait le ménage partout, et puis elle a voulu faire une lessive.
15:42Et elle a mis les draps dans la machine.
15:45Oléna était, elle, de maison plus loin, et d'un coup, elle a entendu un énorme bruit.
15:49Et elle est sortie.
15:52En fait, son amie, sa voisine, avait lancé sa machine.
15:55Et puis, elle a appuyé sur le bouton « on » de la machine, qui a fait un quart de
16:00tour,
16:00et la grenade qui avait été placée dans le tambour de la machine a explosé.
16:04Les soldats russes avaient placé une grenade dans le tambour de la machine à laver.
16:08Vous écrivez, Claude, « je regardais mes notes pour me donner une contenance ».
16:13Parce que, qu'est-ce que vous faites, quand on vous dit ça ?
16:16Parce que vous prenez en pleine gueule, excusez-moi, ce que la guerre fait aux hommes.
16:23Ce que la guerre fait aux hommes.
16:25Et ne croyez pas qu'on en est épargné.
16:28Moi, c'est ce que je vois depuis des années.
16:30C'est que, quand j'observe, en fait, quand je vais sur le terrain, ce que je vois, c'est
16:34d'autre moi-même.
16:37Je comprends que notre barbarie est à fleur de peau.
16:41Ce que je découvre aussi, c'est que notre courage est, lui aussi, à fleur de peau.
16:47Et que, parfois, on l'ignore.
16:48Et quand je dis le courage, en fait, vous savez, le courage, ce n'est pas l'héroïsme.
16:51L'héroïsme, c'est presque un choix.
16:53Donc, on ne perd pas foi en l'humanité, après toutes ces années de reportage en zone de conflit.
16:57Non, parce qu'au contraire, ce que vous voyez, justement, c'est que le courage, ce n'est pas l
17:01'absence de peur.
17:02Le courage, c'est qu'est-ce qu'on fait avec sa peur.
17:07Et ça, moi, depuis 30 ans, j'observe les gens et je vois qu'on est une petite armée de
17:16gens très courageux qui s'ignorent.
17:17Vous savez que, face à ces grandes peurs, alors, il y a toutes ces théories sur le cerveau reptilien, mais
17:22soit on se...
17:23C'est ce que les Anglais appellent les quatre Fs, soit on freeze, soit on se gèle, soit on fight
17:28back, on combat, soit on flee, on s'enfuit ou on se soumet, en fait.
17:38On ne sait pas qui on est.
17:39À cette grande loterie-là, on ne sait pas.
17:41Mais ce que je sais maintenant, alors ça, c'est une certitude, Sonia, c'est que le courage, c'est
17:47contagieux.
17:48C'est quand vous voyez...
17:50Et ce n'est pas quelque chose d'énorme, en fait.
17:53C'est par des petits gestes, c'est par des petits riens.
17:55Et en fait, moi, c'est ce qui m'intéresse dans le reportage.
17:57Ce n'est pas forcément le spectaculaire.
17:59Et parfois, face à la peur, on boit un coup.
18:03On boit beaucoup de coups.
18:05Mais vous savez, en fait, dans la guerre, la guerre est un révélateur de l'homme.
18:11Et tout est à l'os et tout est amplifié, évidemment.
18:14Et donc, on rit aussi, on rit très, très fort.
18:17On noue des amitiés, mais si vous saviez, Sonia, on est à...
18:20Et quand on boit un coup de pinard en terrain de guerre,
18:24est-ce qu'on a l'impression de revenir un petit peu chez les guibales ?
18:27Ah !
18:28Oui, alors ça, c'est l'autre facette.
18:31L'autre facette que les gens ne savent pas nécessairement.
18:36Une histoire tellement française.
18:37C'est qu'à côté de ça, il y a une histoire familiale.
18:40Je fais du vin.
18:42Oui, je fais du vin.
18:43Et vous n'êtes pas la première dans la famille à faire du vin, vos parents ?
18:46Mes parents, voilà.
18:48On est la septième génération au domaine, en fait, à faire du vin.
18:53Près de Montpellier, à Castry.
18:55C'est aujourd'hui mon frère qui est sur place, qui est dans les vignes en ce moment.
19:00On ne peut pas faire plus français.
19:02On ne peut pas faire plus ancré dans la terre de France que le vin et que la vigne.
19:08Et c'est ça qui m'éblouit.
19:10C'est que quand on a cet ancrage-là et ces racines-là, on part à l'autre bout du
19:14monde.
19:15Cherchez à quoi ressemble l'humanité.
19:16Oui, parce que quand vous avez des racines, vous pouvez étendre vos branches, peut-être, j'imagine.
19:26L'arbre peut grandir, j'en sais rien.
19:29Et c'est vrai que moi, par exemple, ce matin, j'ai la chance d'avoir un tout petit jardin.
19:33J'ai mangé mon raisin.
19:34J'ai planté des raisins aussi en raison parisienne.
19:37Non, mais oui, j'ai cet ancrage fort, en fait, et plus ça va, j'allais dire, plus j'avance
19:44en âge et sur une expérience professionnelle qui, des fois, m'amène à des choses difficiles,
19:51plus j'ai un goût presque enfantin, j'allais dire, pour l'observation du vivant, pour les choses joyeuses, pour
19:58la nature, pour le goût, pour le plaisir, pour le beau, oui.
20:03Ce que la guerre fait aux hommes, c'est le livre très très beau, paru chez Albain Michel, qui ne
20:09sera en librairie que dans deux jours.
20:11Attention, préparez-vous, et c'est Claude Guibald qui l'a écrit. Merci Claude.
20:14Merci Seule, merci infiniment.
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