00:00Alors il y a ceux qui remplissent le cerveau des élèves et puis il y a ceux qui le vident.
00:04Docteur Masqueret, vous allez nous raconter l'histoire effroyable de la lobotomie.
00:12Rosemary, la sœur du président Kennedy, en a fait les frais.
00:16Comme des milliers de malades, vous savez, dans les années 40 et 50,
00:20Rosemary Kennedy, effectivement, a été victime de cette opération barbare.
00:24Alors on le sait aujourd'hui, c'est une opération qui consiste à couper des fibres dans le cerveau.
00:29Oui, il a quand même fallu 20 ans pour qu'on se rende compte que, d'une part, c'était
00:34une impasse thérapeutique
00:35et d'autre part, c'était catastrophique.
00:37Mais c'est vrai qu'à l'époque, il n'y avait pas ces fameux comités d'éthique indépendants
00:40qui aujourd'hui valident tous les protocoles qui sont soumis par des chercheurs qui veulent faire justement de l'expérimentation.
00:46Mais qui a eu cette idée ?
00:48Eh bien oui, c'est dans les années 30, figurez-vous, c'est Egas Moniz, un neurologue portugais
00:52qui était très réputé d'ailleurs à l'époque.
00:54Et en 1935, il va assister à une conférence internationale où deux chercheurs vont dire
00:59« Bah tiens, chez les chimpanzés, on a fait une expérience, notamment chez un qui était particulièrement turbulent
01:04et on s'est aperçu qu'en lui enlevant les loupes frontaux, c'est le devant du cerveau,
01:09bah en fait il était plus calme, il était plus serein, il avait même l'air d'être plus heureux.
01:14Alors Moniz, il s'est dit « Eh bien pourquoi pas faire la même chose chez l'homme ? »
01:19Alors ça consiste en quoi, une lobotomie ? Je vous ai amené un crâne pour vous expliquer.
01:23Ça consiste tout simplement, il a fait exactement comme on faisait chez les chimpanzés,
01:27on fait deux trous dans le crâne de chaque côté, avec une seringue on s'enfonce de 3 cm,
01:33on descend dans le crâne comme ça.
01:35Et quoi, on aspire ?
01:36Non, on injecte de l'alcool parce que l'alcool va tuer les cellules.
01:39Moniz était persuadé que dans les maladies mentales, il y avait un amas de cellules
01:42qui bloquaient le fonctionnement normal du cerveau.
01:44Là aussi on voit que c'est un peu simpliste comme raisonnement.
01:47Et il va même inventer un instrument encore plus barbare, si on peut dire,
01:50c'est qu'il va inventer le locotome, c'est-à-dire que c'est un grand pic
01:53qu'on enfonce comme ça par la tempe.
01:55Et puis ensuite, une fois qu'il a enfoncé, on fait un petit mouvement d'essuie-glace
01:58comme ça pour couper l'avant du cerveau.
02:00Vous voyez, il coupe les connexions nerveuses pour obtenir cette lobotomie.
02:05Nous vous souhaitons un bon petit déjeuner au passage.
02:07Vous disiez que les résultats étaient souvent catastrophiques.
02:10Pourquoi est-ce qu'on a mis aussi longtemps à arrêter la lobotomie ?
02:13Oui, parce que comme toujours, l'enfer n'est pas mis de bonnes intentions plutôt.
02:17Là, l'intention c'était qu'on n'avait à l'époque aucun médicament pour les maladies mentales.
02:22On avait des malades mentaux sévères qui se retrouvaient en asile,
02:25terminaient toute leur vie dans un asile.
02:27Puis d'autre part, on n'avait pas suffisamment de place, même pour les malades mentaux.
02:30On estimait qu'il manquait 800 000 places, vous voyez, en 1948 dans les asiles américains.
02:36Donc, il fallait trouver une solution.
02:38Le problème, c'est qu'effectivement, ça calmait les malades.
02:41Mais on coupait aussi des circuits des émotions, on coupait des circuits de l'intelligence.
02:45On avait une chute du quotient intellectuel.
02:47Je ne vous parle même pas des risques qu'il y avait à la fois d'infection, d'hémorragie.
02:51Il y a eu des décès, évidemment.
02:53Et il y a eu Walter Freeman, un psychiatre, qui lui a pensé améliorer la technique.
02:56Du coup, ça s'est répandu dans tous les cabinets américains.
02:59Vous voyez, il a même fait de la publicité pour dire, vous voyez, ça peut soigner des tas de choses.
03:03Ça peut soigner les troubles obsessionnels compulsifs, la dépression.
03:06Ça peut même soigner si vous avez quelqu'un, un proche que vous aimez et qui a un comportement incontrôlable.
03:11Et donc, ça consistait en quoi ?
03:13Eh bien, ça consistait à enfoncer une sorte de pic à glace, disons-le.
03:17D'ailleurs, vous voyez une photo, là, il est en train de faire une intervention.
03:19Vous voyez, les conditions d'asepsie, en plus, ne sont pas très performantes.
03:22Il enfonçait le pic à glace au-dessus de l'œil.
03:25Il soulevait la paupière, il l'enfonçait au-dessus de l'œil, donnait un petit coup de marteau pour perforer
03:29le haut de l'orbite.
03:31Puis après, une fois que c'était enfoncé, pareil, le petit coup d'essuie-glace pour aller couper les fibres
03:36nerveuses.
03:36Walter Freeman, un gars sympathique, effectivement.
03:39Bon, il croyait bien faire, c'est sûr, mais évidemment, ça ne marchait pas.
03:42Et en quelques mots, vous nous parliez de Rosemary Kennedy, qui en a fait les frais.
03:46Qu'est-ce qui s'est passé pour elle ?
03:47Oui, alors c'était une jolie jeune femme, vous la voyez ici à 23 ans.
03:51Alors il paraît qu'elle avait un petit retard mental, mais elle était très gaie, toujours souriante.
03:56Et puis, le directeur de l'école religieuse de Washington, où elle était, a dit,
03:59elle s'éclipse de l'internat la nuit pour revenir au petit matin dans une tenue débraillée.
04:04Son père, Joe Kennedy, le père du futur président américain JFK,
04:08a profité d'un voyage de sa femme pour l'emmener à Freeman, vous savez, le pic à glace,
04:13qui a fait l'intervention, évidemment, ça s'est mal passé, elle s'est retrouvée apathique,
04:17incapable de parler, incapable de marcher, elle a dû tout réapprendre.
04:20Elle a passé 50 ans dans un établissement spécialisé, ça a été le grand secret des Kennedy.
04:26Et de son côté, lui, Egas Moniz, vous vous souvenez, le neurologue portugais,
04:29il a quand même eu le prix Nobel en 1949, parce qu'on a considéré
04:32qu'il avait quand même ouvert la voie de la neuroschirurgie.
04:35Aujourd'hui, on a quand même de la neuroschirurgie de précision, évidemment.
04:38Mais à l'époque, c'était...
04:40Ça a ouvert la voie, oui, il a ouvert la voie, mais c'est vrai.
04:43Mais ce qu'on découvre aussi à travers l'histoire, c'est que ça a été aussi un outil
04:45pour soumettre les femmes à cette pratique-là.
04:47Une fois de plus, d'ailleurs, les premières femmes opéraient,
04:51les premières femmes, c'était...
04:52Donc, elle était d'hypériques, voilà.
04:53Merci beaucoup, docteur.