00:00Michel Onfray, philosophe, essayiste, auteur de « Grandeur du Petit Peuple » chez Albin Michel.
00:06Michel Onfray, bonjour.
00:07Bonjour.
00:08Merci d'avoir accepté notre invitation, Derek, sur RT France.
00:10Nouvelle journée de grève, donc, aujourd'hui.
00:12Qui sont les manifestants qu'on voit dans la rue ?
00:15Des courageux qui continuent à s'engager pour un meilleur avenir ?
00:19Ou alors des bornés qui n'ont pas suffisamment écouté le gouvernement ?
00:23Dans cette idée que les gens seraient des crétins et n'auraient rien compris,
00:27et qu'il faudrait expliquer, et que c'est un défaut de pédagogie
00:30qui fait que les gens sont mécontents, c'est prendre les gens pour des imbéciles.
00:33Le peuple a très bien compris, du moins les gens qui manifestent
00:35ont très bien compris à quoi ressemblait cette réforme.
00:37D'abord, qui est une décision de Bruxelles,
00:41et il s'agit juste de faire payer les plus modestes, comme d'habitude,
00:44et d'épargner les gens les plus riches, donc c'est le principe.
00:47Les gens ont bien compris, pas besoin de leur faire un long tour de France
00:49pour leur expliquer qu'ils n'ont pas compris.
00:52Après, on a des débats techniques pour essayer de perdre les gens.
00:54Non, les gens ont compris véritablement ce que c'est.
00:56Alors, il y a le fait qu'effectivement, seuls quelques-uns peuvent faire la grève,
00:59bon déjà, parce qu'ils perdent de l'argent,
01:02et ils ne sont pas remboursés, contrairement à ce qu'on dit beaucoup,
01:04mais ils ne peuvent pas se faire virer.
01:06Donc, effectivement, ils peuvent faire la grève, mais le privé ne peut pas.
01:08Si vous dites, moi je travaille chez un épicier,
01:12et puis je dis, aujourd'hui je fais grève,
01:13vous vous direz, demain vous êtes à la porte, et puis c'est tout.
01:15Donc, il y a des gens qui sont un peu une espèce d'avant-garde éclairée, je dirais,
01:19des manifestants qui manifestent pour d'autres qui ne le peuvent pas,
01:22parce qu'ils se feraient mettre à la porte,
01:23mais qui pensent effectivement que ces manifestations sont légitimes.
01:26C'est un système social issu du gaulo-communisme
01:29après la Révolution française, après la Libération,
01:32et c'était effectivement un système équitable
01:35qui permettait à certains, en cotisant,
01:37de payer les retraites d'autres qui étaient partis à la retraite, etc.
01:40Donc, il faut évidemment repenser un certain nombre de choses.
01:42On ne peut pas imaginer que la démographie ayant été modifiée comme elle l'est,
01:46les choses devraient fonctionner comme en 1944 ou 1945.
01:48Mais pour autant, on voit bien dans quelle direction ça va,
01:51et les gens qui sont dans la rue sont des gens lucides,
01:53qui ont compris qu'il fallait défendre peut-être une réforme, mais pas celle-là.
01:57Alors, vous publiez un auteur du Petit Peuple,
02:00vous défendez le mouvement des Gilets jaunes.
02:02On en voit quelques-uns, tout de même, des Gilets jaunes dans ces grèves.
02:05Vous expliquez pourquoi ils ne sont pas si nombreux que ça il y a quelques instants.
02:09Quelle différence ?
02:10Les gens qui étaient sur les ronds-points il y a plus d'un an,
02:12qui étaient-ils par rapport à ceux qu'on voit aujourd'hui défiler à Paris ?
02:15– J'utiliserais, si vous me permettez, des catégories de Marx.
02:18Je dirais, il y avait un sous-prolétariat, c'était les Gilets jaunes du départ,
02:22les Gilets jaunes du terre-plein, du rond-point, de la périphérie.
02:27C'était la France périphérique, elle était aussi à la périphérie des villes.
02:30Et puis, aujourd'hui, avec les gens qui descendent dans la rue,
02:33on a plutôt le prolétariat.
02:34Le prolétariat, ces hommes politiques, ces syndicalistes,
02:37il y a la CGT, la CFDT, il y a les journaux, l'Humanité, etc.
02:42Des représentants à l'Assemblée nationale,
02:43alors que le sous-prolétariat n'a rien ni personne.
02:46Je suis un des rares, il y a des flammes,
02:47je suis un des rares à les avoir soutenus, à les soutenir encore.
02:49On a vu au contraire surgir les éditorialistes, les journalistes,
02:53un certain nombre de philosophes, de sociologues, etc.,
02:54qui de suite ont dit antisémitisme, xénophobie, racisme, etc., etc.
02:59pour discréditer.
03:00Ces gens dont la demande était extrêmement simple, c'était de la dignité.
03:03Ils voulaient juste de la dignité.
03:05Quand on leur a dit qu'on allait augmenter le prix de l'essence,
03:07augmenter le prix du fuel, ils ont juste dit qu'on ne peut plus.
03:10On veut bien, mais on ne peut plus, on paie déjà des impôts,
03:12on paie des impôts, tout le monde paie des impôts indirects,
03:14c'est tout le monde.
03:15On paie des impôts et en même temps, on n'a pas de transport en commun,
03:19dans les campagnes, on n'a pas d'école,
03:21on n'a pas les hôpitaux fermes, etc., donc on n'en peut plus.
03:24Et puis c'était avant Noël, les gens ont dit
03:25qu'on n'a pas d'argent pour payer des jouets à nos enfants à Noël.
03:28C'était ça la demande.
03:29On peut dire qu'elle est triviale, qu'elle est vulgaire, mais pas du tout.
03:31C'est une demande politique, ce sont juste des gens qui disent
03:33qu'au secours, nous n'avons plus les moyens de survivre.
03:36C'est même pas de vivre.
03:37– Vous avez vu comme fait marquant ces violences,
03:41notamment à l'Arc de Triomphe, on se souvient,
03:44à ce moment-là, les gilets jaunes sont montrés comme des casseurs.
03:47Ça a été une volonté, selon vous, de les montrer du doigt à ce moment-là ?
03:51– Bien sûr, parce qu'à chaque fois qu'on parle de l'Arc de Triomphe,
03:53on a associé ça, le vandalisme, et on les a associés aux gilets jaunes.
03:57Moi, j'ai recherché il y a peu les images que j'ai vues
04:00quand j'étais devant ma télévision le jour même,
04:01ces images, on ne les voit plus.
04:03Or, on entend un certain nombre d'individus
04:05qui ne portent pas de gilets jaunes, on entendait, moi je m'en souviens,
04:07avec des accents qui montraient que la plupart,
04:10enfin un certain nombre, au moins, n'avaient pas des accents
04:12de Corse, bourguignons, bérichons, normands ou alsaciens.
04:17Et donc, effectivement, il y a quelque chose qui s'est joué ici,
04:19avec le consentement du pouvoir,
04:21il s'agissait effectivement de salir les gilets jaunes,
04:24d'associer les gilets jaunes à ça.
04:26La preuve, c'est que pour ce livre,
04:28j'ai cherché l'iconographie qui m'a permis la couverture,
04:30et j'ai tapé Arc de Triomphe, Tag, etc.
04:33Vous avez plein de photos de l'Arc de Triomphe,
04:36avec un tag, gilets jaunes vaincrons, un tag.
04:39Tout le monde se souvient que l'Arc de Triomphe
04:41était constellé de tags.
04:43Pourquoi la palette graphique a-t-elle permis
04:45d'effacer la totalité des tags,
04:48sauf celui-ci ?
04:49Vous aviez des tags qui étaient franchement d'ultra-gauche,
04:52le fameux A avec un rond,
04:53il n'y a eu que Michel Vievorca,
04:54sociologue officiel des socialistes et du pouvoir,
04:57pour nous dire que c'était un signe d'extrême droite,
04:59c'est le signe des anarchistes,
05:00à moins que les anarchistes soient aussi des gens d'extrême droite,
05:02mais il s'agissait donc de dire qu'il n'y a pas eu d'ultra-gauche,
05:05il n'y a pas eu de black bloc,
05:06il n'y a pas eu de gamins des banlieues,
05:08tout ça c'est l'affaire des gilets jaunes,
05:09et puis à l'époque il suffisait juste de mettre un gilet jaune
05:11pour être un gilet jaune.
05:12Maintenant quand vous me parlez de l'Arc de Triomphe,
05:13pourquoi ne dites-vous pas en même temps ?
05:15Je ne vous reproche pas,
05:16c'est une espèce de considération générale,
05:19que ce sont aussi les gilets jaunes
05:20qui se sont opposés à ces prétendus gilets jaunes
05:23pour éviter qu'on salisse la mémoire du soldat inconnu.
05:27Ils ont sauvé la flamme, la tombe,
05:29avec ma web TV j'ai des contacts avec des gens
05:32qui m'envoient des informations,
05:34et notamment un policier qui me dit
05:35moi j'étais là, je les ai vus,
05:36ils nous ont aidés, nous la police, la gendarmerie,
05:39à faire de telle sorte qu'on puisse protéger
05:40la tombe du soldat inconnu et la flamme du soldat inconnu.
05:44Le dit-on ? Jamais.
05:45Il faut quelque chose de pavlovien,
05:47gilets jaunes, Arc de Triomphe, vandalisation.
05:50Mais personne ne dira qui ont été les vandales,
05:52réfléchissons et revenons sur les bandes,
05:55elles sont quand même extrêmement intéressantes,
05:56et puis personne ne dit non plus que des gilets jaunes ont fait ça,
06:00c'est-à-dire sauver la flamme du soldat inconnu,
06:01ça ne veut pas dire pour autant que c'était tout les gilets jaunes,
06:04je veux dire que si on veut vraiment faire correctement son travail,
06:06il faut arrêter de dire que les gilets jaunes
06:08ce sont des casseurs et des vandales.
06:10Je vous dis que ces tags qui ont totalement disparu
06:13de l'Arc de Triomphe, sauf gilets jaunes, vaincront,
06:17j'invite tous nos auditeurs, tous les téléspectateurs
06:20à aller vérifier, c'est assez sidérant.
06:22Il y a même des gens qui m'ont dit
06:23oui parce qu'ils ont nettoyé, je dis c'est formidable,
06:25la ville de Paris nettoie tout, sauf ce tag-là.
06:28Non, c'est de la palette graphique, on a tout enlevé,
06:30il s'agit juste de dire il n'y avait que, c'est faux.
06:33Merci beaucoup Michel Enfray d'avoir accepté notre invitation,
06:35je rappelle que vous êtes philosophe, essayiste
06:37et auteur de Grandeur du Petit Peuple chez Albain Michel.
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