00:00Haïti n'est pas un pays maudit, mais depuis sa révolution, on l'a raconté comme s'il l'était.
00:05Dans l'ouvrage « Ce que nous devons à Haïti », la philosophe que j'aime beaucoup, Magali Busson,
00:09analyse comment un peuple peut être rendu politiquement et intellectuellement impensable.
00:15À la suite du fameux Michel Trouillot, elle parle d'une histoire impossible.
00:20La révolution haïtienne entrait si mal dans les cadres coloniaux dominants
00:23qu'elle a été réduite au silence, puis recouverte par deux récits.
00:27Une simple révolte de personnes esclavagisées présentée comme inaboutie ou une tragédie infernale.
00:33D'abord, Haïti est présentée comme une exception absolue, c'est-à-dire un pays étrange, une énigme, presque une
00:41aberration.
00:42Or, plus on le présente comme incompréhensible,
00:46moins on cherche à l'expliquer avec les outils ordinaires de l'histoire et des sciences sociales.
00:51Puis vient la démonisation.
00:53Les mêmes images se répètent tout le temps.
00:55Violence, sang, gang, ruine, pillage, pauvreté, corps noir souffrant.
01:02Magali explique encore dans l'ouvrage que cette déshumanisation remonte au premier récit de la révolution
01:09jusqu'à présenter la cérémonie du Bois Caïman en août comme un pacte vaudou avec le diable.
01:16Ce cadrage efface alors les Haïtiens en tant que peuple politique capables de choix réfléchis et d'action collective.
01:24Et le sous-texte est aussi racial.
01:26Reprenons maintenant.
01:27L'anthropologue Gina Athéna Ulysse Magali écrit
01:30qu'Haïti, je cite, devait devenir la bête noire du colonialisme si le caractère sacré de la blancheur devait rester
01:37incontesté.
01:37Enfin, il y a comme une distorsion.
01:40Les savoirs et les concepts produits par les Haïtiens pour penser leur propre existence,
01:45expérience je le précise, sont écartés puis remplacés par des catégories dominantes,
01:49parfois même moins fidèles à la réalité.
01:51Voilà comment un pays devient impensable.
01:55On va venir l'invisibiliser, on le démonise, on déforme ses propres savoirs puis on parle à sa place.
02:03Réparer ce récit, vous l'avez compris, ce n'est pas idéaliser Haïti ni même ses crises,
02:07ou nier plutôt ses crises.
02:09C'est refuser que ses crises effacent son histoire, sa pensée et sa capacité politique.
02:14Alors, lorsqu'Haïti n'est montré qu'à travers la violence, la pauvreté et les ruines,
02:19est-ce encore de l'information ou tout simplement la prolongation du récit colonial?