- il y a 40 minutes
Interview ou reportage d'une émission cinéma produite par CANAL+ autour d'un film disponible sur CANAL+ ou sortant en salles, un événement ou une actualité du 7ème Art
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00:00Bonjour Judith, je suis ravie de vous retrouver dans Tête à Tête.
00:02Cette semaine, je suis en compagnie d'un duo, mère-fille, réalisatrice-actrice,
00:07Judith Gaudrèche et Tess Barpelemy.
00:09On va parler de Mémoire de fille,
00:11film avec lequel vous adaptez le roman éponyme d'Annie Arnaud,
00:14qui revient sur l'été 58, lorsqu'elle avait 17 ans et demi.
00:18Il y a important ce « et demi », on va en reparler dans l'émission.
00:22Adapté, Annie Arnaud, j'imagine que ce n'est pas simple,
00:25elle a une écriture très blanche, très factuelle.
00:27Pourquoi est-ce que vous avez choisi ce roman ?
00:31Quand j'ai découvert ce récit autobiographique d'Annie,
00:34ce qui m'a frappée, c'était à quel point ce sujet,
00:37ce qu'elle raconte, ce qui se passe en 58.
00:38Dans le fond, si on gomme l'aspect époque,
00:42c'est une histoire absolument actuelle et contemporaine.
00:46Et tout ce qui lui arrive à la colonie, donc en 58, cet été-là,
00:50on pourrait absolument le raconter aujourd'hui, en 2026.
00:54Et ce qui m'a aussi beaucoup touchée,
00:56c'est le fait qu'elle n'ait pas pu poser le mot « viol »
00:59ni dans le livre, ni au moment de la sortie,
01:02lorsqu'elle fait la promotion du livre.
01:03En 2016, déjà tardivement.
01:06Exactement.
01:06Et c'est donc quatre ans plus tard, en 2020,
01:09qu'elle pose pour la première fois ce mot sur ce qui lui est arrivé.
01:12Et c'est ça qui est aussi fou,
01:14c'est de se dire que quelqu'un qui avait telle facilité d'expression,
01:19en quelque sorte,
01:20mais qui n'avait pas les outils nécessaires pour pouvoir vivre sa vie,
01:24pour pouvoir comprendre ce qui lui arrivait.
01:26Oui, parce qu'elle, elle pense qu'elle va vivre sa première nuit d'amour.
01:30Et finalement, peut-être même parce qu'elle y va,
01:33de son plein gré, elle ne réalise pas la violence.
01:35En fait, elle s'est racontée qu'elle allait partir à la colonie
01:38parce qu'elle vit dans un univers où elle est extrêmement sous le contrôle de sa mère.
01:43Enfin, sa mère la protège énormément.
01:45Et voilà, elle arrive dans cette colonie.
01:47Il y a quelque chose de très clanique.
01:48Il y a un groupe de monitoristes qui ont de l'avance par rapport à elle.
01:52Elle, elle a 17 ans et demi.
01:54Elle a 17 ans et demi, c'est la plus jeune.
01:56Elle n'est pas encore enfant.
01:57Voilà, elle n'a pas passé son diplôme de monitrice.
02:01Donc, en fait, elle est aide-monitrice.
02:03Et c'est vrai que ce garçon, le moniteur-chef,
02:06quand il lui dit ce soir-là, le soir de la surprise partie,
02:09vient dans ma chambre, il ne lui plaît pas.
02:12Enfin, elle ne se même pas posait la question de savoir s'il lui plaisait, en fait.
02:15Elle le suit, elle n'a pas eu le temps.
02:17On est en 1958.
02:18C'est aussi, ce qui est intéressant avec le film,
02:21c'est que même si cette histoire est très moderne,
02:23et on va en parler, on va se poser la question
02:25d'est-ce que les choses ont réellement changé,
02:26même si aujourd'hui, il y a une libération de la parole.
02:29Mais en 1958, on est très loin de tout ça.
02:32Donc, elle ne sait même pas, à ce moment-là, ce qui lui arrive.
02:34C'est pour ça qu'elle met autant de temps aussi
02:36à appeler ça un viol et à comprendre
02:38pourquoi est-ce qu'elle a réagi comme ça.
02:39Et puis aussi, ce que je trouve frappant dans le film,
02:41c'est toute la violence qu'il y a autour.
02:43Ce n'est pas seulement la violence du viol,
02:45c'est aussi la violence de ses camarades,
02:47c'est aussi le manque de sororité.
02:49C'est ce mot qu'on emploie énormément aujourd'hui,
02:52où on voit qu'il n'existe quasiment pas, en fait,
02:54à cette époque-là, entre femmes.
02:56Oui, et c'était vraiment un sujet,
02:58je me suis vraiment posé la question,
03:00est-ce qu'en 2025, lors du tournage du film,
03:04enfin en 2024, quand j'écris le scénario,
03:06est-ce que je peux écrire un film
03:08avec autant de personnages féminins
03:10et qu'il y ait justement aussi peu de sororité
03:12que dans le récit, que dans le livre d'Annie ?
03:14Et on en a parlé avec Annie Ernaux,
03:16tout le film est vu du point de vue d'Annie,
03:19mais il y a aussi, par exemple, Catherine,
03:21qui est jouée par Anja Verde-Rosa.
03:23Eh bien, elle, cette espèce de carapace,
03:26cette manière d'être sur la défensive,
03:28d'avoir une attitude ou une agressivité
03:30vis-à-vis de la petite nouvelle,
03:32c'est aussi une façon de se protéger
03:34et de survivre à l'intérieur d'un monde patriarcal.
03:37Et dans le fond, c'est vrai qu'Annie,
03:39elle a été traumatisée,
03:40elle a dû trouver les moyens de survivre
03:43dans cette colonie
03:44et qu'elle s'est racontée une histoire d'amour
03:47et qu'elle s'est devenue même une histoire d'amour
03:48qui est devenue une obsession.
03:50Parce qu'elle devait faire face à sa propre...
03:52Voilà, c'est ça, ouais.
03:54Quoi qu'il arrive,
03:55tu ne te laisses pas marcher sur les pieds.
03:58Edgar, Lélix, c'est toi ?
04:00Je voulais absolument faire cette colonie
04:01pour être avec des filles relaxes comme toi.
04:03Relax.
04:08T'as une chambre seule ?
04:10Comme tous les chefs, tu ne savais pas ?
04:12Des habitats.
04:16Tess, bonjour.
04:17Bienvenue dans Tête à Tête.
04:18Moi, ce que j'aimerais savoir déjà,
04:19c'est comment, en tant que femme de 2026,
04:22vous êtes rentrée dans ce personnage
04:24qui vit en 1958 ?
04:26Je pense, quelque part,
04:28ce qui touche aussi énormément
04:29les lecteurs risques de Annie Arnault,
04:32c'est que c'est extrêmement universel et moderne.
04:34Et les thèmes qu'elle aborde dans le livre
04:36sont des choses que moi, aujourd'hui,
04:37même s'il y a eu beaucoup d'évolutions
04:39entre 1958 et 2026,
04:41moi, me touche énormément en tant que jeune fille.
04:43Bien sûr.
04:44Des thèmes comme avoir,
04:46vouloir faire partie absolument du groupe,
04:49d'être acceptée par les autres gens de notre âge,
04:52en même temps avoir envie d'être très différente
04:54et unique.
04:55Tous ces thèmes-là, quand même,
04:56c'est des choses qui me touchent énormément aujourd'hui
04:58et qui étaient assez faciles de défendre dans ce film.
05:05Annie, qu'est-ce que ton corps dit ?
05:06Ta gueule !
05:06Ta gueule !
05:10Tout ça, c'est de ta faute.
05:11Et toi ?
05:12Non.
05:13Eh, mais fous-lui la paix.
05:14Ah, mais ça va, c'est débrouillé.
05:15Tout ça, elle t'est débrouillé.
05:16Ça me donne des idées.
05:19Il arrive de ne pas avoir le choix.
05:22Je me suis débrouillée.
05:24Et comment pensez-vous vous conduire dorénavant ?
05:26En sujet libre.
05:31C'est vraiment un rôle riche
05:33et en même temps lourd aussi à porter.
05:35Elle va subir l'humiliation, la moquerie,
05:38elle va s'en suivre des troubles alimentaires,
05:40elle ne va plus avoir ses règles.
05:41Il y a aussi quelque chose qui touche vraiment
05:42à l'intimité d'une femme.
05:43Comment est-ce que vous avez vécu, vous,
05:45de jouer un tel personnage ?
05:46Je pense qu'il y avait vraiment une loyauté au texte
05:51et comment vraiment représenter
05:56les 250 femmes par jour en France
05:59qui sont victimes d'une tentative de viol.
06:03C'était plutôt ça, en fait, dans ma tête.
06:05C'était comment montrer vraiment la vérité.
06:08Et ne pas trahir toutes ces femmes.
06:10C'est ça.
06:10Ce qui est assez terrible,
06:11c'est de se dire qu'aujourd'hui, finalement,
06:13même si on en parle plus,
06:14les choses n'ont pas fondamentalement changé.
06:16Qu'est-ce que vous en pensez ?
06:17C'est extrêmement dur, tout court,
06:20sur plein d'événements dans notre vie,
06:22de mettre un mot sur les choses qu'on a vécues tout court.
06:25Et donc encore plus quand cette chose-là est entourée de honte
06:30et entourée de silence et de culpabilisation.
06:33Et en fait, je trouve que vraiment le film
06:35est une vraie réponse à ces gens qui disent
06:38« Mais pourquoi maintenant ? »
06:40Parce qu'en fait, c'est des conséquences
06:43et des séquelles sur une vie entière d'une jeune fille
06:46et qui va complètement chambouler l'existence de quelqu'un
06:50pour qu'en fait, 50 ans après...
06:52Et c'est ça aussi qui, je trouve, est important dans le film,
06:54que ce n'est pas juste l'histoire de Annie en 58.
06:56C'est vraiment le regard de cette femme de 60 ans
06:59qui a une œuvre qui est entièrement sur la mémoire.
07:04Parce que tous les livres de Annie Arnault,
07:05c'est quand même...
07:06C'est même assez fou,
07:07parce qu'il y a plein de gens qui ont des mémoires...
07:11Quand ils vivent quelque chose de traumatique, ils oublient.
07:13Eh bien, elle, elle sait tout au détail près.
07:16Et même cette femme-là qui...
07:19Qui a eu un prix Nobel.
07:20Qui a eu un prix Nobel.
07:20Qui a été saluée pour cette mémoire et cette œuvre.
07:22C'est ça.
07:23Et qui est entourée de livres, de littérature,
07:27de quelque part dans un monde assez intellectuel.
07:30Elle aussi n'arrive pas à mettre le mot « viol »
07:33sur ce qu'elle a vécu.
07:34Et ça, je trouve ça extrêmement fort et important.
07:36T'as des vues sur un mec, ici ?
07:41Ah.
07:44Non.
07:44Je viens d'arriver.
07:46Je viens d'arriver.
07:47Elle s'use des bonbons.
07:49Des bonbons.
07:50Marie-Thérèse doit faire référence à l'épicerie de mes parents.
07:53Elle a du répondant, ça me plaît, ça.
07:55Ça te plaît ?
07:55Quoi ?
07:56Les enfants arrivent toujours le 15 août.
07:57C'est bizarre pour un jour férié.
07:59Un jour férié ?
08:00Tu voulais quand même pas aller à la messe, si ?
08:02Non, pas du tout.
08:04Non, pas du tout.
08:04Non, moi, on dit que c'était obligé.
08:06C'est vraiment pas son genre.
08:08Tu vas dans quel BAU ?
08:10Jeanne d'Arc, à Rouen.
08:12Ah, je te voyais pas là-bas.
08:13Mais attends, mais du coup, tu dois connaître Isabelle d'Henri, non ?
08:15C'est la grande vedette du lycée.
08:17Euh, oui.
08:18C'est vrai qu'il y a que le métro qui lui est pas passé dessus ?
08:25Oui, je crois.
08:26Tu crois ou tu sais ?
08:28Je sais.
08:29Mais c'est qu'elle a pas envie que ça se sache.
08:31Non, mais tout le monde le sait.
08:33Après, les ragots, c'est pas trop mon truc.
08:34Elle est mignonne.
08:37C'est Judith Gauderèche qui réalise le film, c'est votre maman.
08:40Comment est-ce que vous avez réagi lorsqu'elle vous a parlé du projet ?
08:42C'est quand même...
08:44C'est vrai qu'elle pensait à moi quand elle écrivait.
08:46Après, ça vient avec tout le sujet que c'est que de demander à sa fille de jouer aujourd'hui
08:51en 2026
08:51avec toutes les notions du privilège, du népotisme.
08:55Et donc, j'ai passé à un casting qui a été aussi validé par Annie Arnault,
08:59ce qui était quand même très important.
09:00C'est pas juste ma mère et c'est pas juste moi.
09:02C'était une évidence pour moi quand j'ai commencé à écrire le scénario.
09:06Maintenant, je me suis dit merde.
09:09Bah oui, c'est compliqué parce que c'est un privilège.
09:12de lui donner accès à ce rôle, évidemment.
09:16Et je me suis posé des...
09:18Avec cette idée viennent toutes les questions,
09:20c'est-à-dire l'entre-soi du cinéma, le népotisme.
09:24Et puis, par ailleurs, une autre question,
09:26qui est celle de se dire qu'on a une emprise sur nos enfants.
09:29Mais est-ce qu'elle était en mesure de dire non ?
09:32Est-ce qu'on peut dire non à un tel rôle ?
09:34Et puis, en parallèle de ça,
09:36c'est vrai que c'était important pour moi
09:40de me dire que Tess aurait cette expérience-là
09:42de travailler sur un plateau
09:44où on se rend bien compte d'être actrice.
09:47C'est un travail qui a la loi du travail.
09:49Et que quand on joue, par exemple,
09:52en l'occurrence, quelqu'un qui est victime de violences sexuelles,
09:55eh bien, c'est un rôle
09:56et on n'est pas censé les vivre soi-même.
09:58Et j'imagine, justement, que pour vous, c'est vertigineux
10:00parce qu'il y a la mère qui parle,
10:02il y a la réalisatrice aussi qui parle.
10:04Non, non, justement, ce qui était bien,
10:05c'est de se dire, je suis en train de réaliser un film
10:08en posant un regard féministe
10:09sur la manière de filmer des violences sexuelles.
10:13Et par ailleurs, il est vrai de me dire
10:17que quand elle partira vivre sa vie d'actrice
10:21à travers le monde,
10:23Tess aura eu ces bases-là.
10:25C'est-à-dire qu'elle connaîtra ses droits.
10:28Elle aura, voilà, ce que moi, en effet, je n'ai pas eu.
10:31Et puis, il y avait aussi cette idée de la transmission,
10:34en fait, de faire un cinéma féministe en famille.
10:37Et qui fait écho aux propres violences
10:38dont vous avez été victime.
10:40Oui, et puis toutes ces questions-là sont importantes
10:42et c'est des questions qu'on s'est posées en famille
10:44et en travaillant sur le film.
10:46Et voilà, c'est vrai que c'était très enrichissant.
10:51Ce livre et ses thèmes font écho
10:53à ce qu'a vécu votre mère.
10:55Est-ce que tourner dans un film comme celui-là,
10:56c'est aussi une façon pour vous
10:58d'accompagner, au sens large, votre mère dans son combat ?
11:01Bien sûr, mais c'est aussi juste
11:03d'accompagner toutes les femmes.
11:05Toutes les autres femmes.
11:05Oui, c'est ça aussi.
11:06C'est que c'est vraiment une histoire universelle.
11:10Et donc, j'ai l'impression d'accompagner mes amis.
11:13J'ai l'impression d'accompagner des générations
11:15et des générations de femmes
11:16et de montrer une vérité de la France.
11:20d'accompagner.
11:20– Sous-titrage FR 2021