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  • il y a 32 minutes
Fabien Truong, sociologue, professeur à l’université Paris-VIII, rappelle que les demandes des élèves qui bloquent les lycées sont "très concrètes" et concernent "les conditions matérielles de travail", mais aussi les "réformes plus récentes".

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Transcription
00:00France Inter
00:04Mathilde Munoz
00:07Le 5-7
00:08Il est 6h21, la mobilisation dans les lycées prend de l'ampleur.
00:11Les blocages ont commencé il y a une semaine en Ile-de-France.
00:13Hier, des établissements ont été touchés à Lille, Marseille, Nice, Grenoble, Sedan, 180 au total.
00:20Et aujourd'hui, la principale organisation syndicale lycéenne, l'USL, appelle à bloquer tous les lycées
00:26à l'occasion de la journée nationale de grève dans la fonction publique.
00:28D'où vient une telle colère ? C'est la question du jour et elle vous est adressée.
00:32Fabien Truong, bonjour.
00:34Bonjour.
00:34Vous êtes sociologue, spécialiste de la jeunesse.
00:36Vous avez enseigné en lycée en Seine-Saint-Denis.
00:38Aujourd'hui, vous êtes professeur à l'université Paris 8.
00:42Alors j'ai regardé, les revendications sont vraiment disparates.
00:44Selon les établissements, selon les régions, manque d'enseignants, manque d'infirmières scolaires,
00:49des classes sursargées, des journées à rallonge, une pause déjeuner trop courte,
00:53des locaux insalubres, il n'y a pas suffisamment de ménage, il y a des sanctions trop fortes en cas
00:56d'absence.
00:57Ça part vraiment dans tous les sens.
00:58C'est vraiment comme ça ? C'est souvent comme ça ?
01:01Oui et non, c'est disparate parce qu'en fait, c'est des demandes très concrètes.
01:04C'est ça qu'il faut noter.
01:05Ce n'est pas du tout des choses abstraites.
01:08Donc c'est des demandes très concrètes, du coup avec des problèmes locaux à chaque fois.
01:12Mais en même temps, dans cette disparité, on voit bien que c'est les conditions matérielles,
01:15de travail, la question des moyens.
01:17Et en réalité, la question d'un lycée à plusieurs vitesses parce qu'en fait,
01:21on voit bien que les remandications, elles ont démarré dans des lycées qui concentrent
01:25en fait un public plus pauvre, avec des lycées avec moins de moyens.
01:29Il y a quelque chose de très structurel là.
01:32Donc c'est à la fois disparate parce que chaque lycée a ses problèmes logistiques,
01:37concrets et matériels.
01:39Et en même temps, c'est la question des inégalités scolaires et la question des conditions
01:44d'exercice et de travail en fait.
01:45Donc aujourd'hui, le lycée creuse les inégalités ?
01:47En fait, le lycée le creuset des inégalités.
01:50C'est-à-dire qu'en gros, et on voit avec les différents mouvements,
01:53par exemple dans les années 90, on avait un lycée qui était encore très mixte socialement.
01:58Aujourd'hui, c'est plus du tout.
01:59L'avenir n'était pas rose après.
02:00Il y avait un fort taux de chômage dans les années 90.
02:03Oui, il y avait le mouvement par exemple contre le CEP en 2006,
02:07qui avait aussi beaucoup mobilisé les lycéens.
02:09Et là, on voyait que c'était la question du marché du travail,
02:12alors qu'il se pose toujours, mais là, on est encore plus en amont.
02:15Maintenant, c'est vraiment la question des conditions concrètes du travail et de la vie dans les lycées.
02:21Et après, évidemment, la sélection, quelles opportunités dans les études supérieures aussi ?
02:26Alors, c'est très lié parce qu'il y a aussi une angoisse lycéenne
02:29qui est au-delà des conditions matérielles, qui est liée à des réformes plus récentes,
02:33qui sont les réformes à la fois de Parcoursup, mais aussi la fin des filières au lycée.
02:38Donc, du coup, qui oblige les lycéens, dès l'âge de 15 ans, à devoir un peu devenir des entrepreneurs
02:44d'eux-mêmes,
02:45choisir les bonnes options, choisir, créer son parcours de lycéen,
02:49ensuite créer son parcours d'étudiant très en amont pour avoir les places les meilleures.
02:55Et ça renvoie aussi à la question du manque de moyens dans l'enseignement supérieur.
02:59Et ça, ça génère de plus en plus d'inégalités.
03:01Et ça, les lycéens le vivent très fortement parce qu'en fait, à l'âge de 15 ans,
03:06de devoir déjà savoir comment il faut faire pour bien naviguer dans le système,
03:11là, on voit bien qu'il y a une différence entre, je dirais, les jeunesses qui ont accès à un
03:15certain nombre de capitaux,
03:17qui sont entourées par des adultes pour pouvoir faire ces choix,
03:19et qui sont par ailleurs stressants, même pour ces jeunes-là,
03:21et d'autres jeunes qui, en plus de conditions de travail et d'exercice insatisfaisantes au quotidien,
03:29ont cette angoisse vis-à-vis de l'avenir qui est très forte, vraiment très très palpable.
03:34Est-ce que cette génération de lycéens est particulièrement politisée ?
03:39Elle est politisée au sens où elle n'a pas le choix d'être politisée.
03:43En fait, quand, dès l'âge de 15 ou 16 ans, vous avez ce ressenti sur les inégalités,
03:51il faut rappeler aussi que c'est des jeunes qui se mobilisent sur la question du lycée.
03:55Donc en fait, ils croient en l'école, ils croient en l'idée dite de la méritocratie.
04:00Oui, parce que tout ça, finalement, ça montre qu'ils prennent au sérieux l'école
04:02et qu'ils veulent plus d'écoles, plus de moyens.
04:04Oui, et en fait, il faut aussi rappeler que quand vous êtes un jeune issu des classes populaires,
04:09issu de l'immigration, le discours de « tu dois réussir à l'école,
04:13pour justement, et ça c'est le discours que tiennent les parents,
04:16pour justement nous rendre fiers, avoir une situation sociale qui sera, entre guillemets,
04:22meilleure que la nôtre, ça c'est quelque chose que les enfants entendent beaucoup
04:25au sein de leur propre famille, sans nécessairement que les parents aient tous les moyens à disposition
04:30pour pouvoir les aider dans ce parcours scolaire.
04:33Parce que là, il y a de très fortes inégalités, c'est souvent des parents qui n'ont pas fait
04:36d'études,
04:37qui connaissent mal le système, qui connaissent d'autant moins bien qu'avec Parcoursup
04:41et avec le choix des options, il faut vraiment très très bien connaître l'école.
04:45Et ça, c'est aussi une pression familiale qui, d'une certaine manière, génère de l'angoisse
04:50chez ces lycéens et lycéennes. Et ça, on l'entend vraiment beaucoup.
04:53On a vu des violences avec des blessés hier, côté élèves et policiers.
04:57Il y a eu plus de 160 personnes interpellées, selon le ministère de l'Intérieur.
05:01C'est malheureusement devenu inévitable aujourd'hui dans les mobilisations lycéennes ?
05:08Plus qu'avant ?
05:09Plus qu'avant. C'est toujours difficile à mesurer, ce genre de choses.
05:14Je ne suis pas sûr qu'on puisse dire plus qu'avant.
05:16Par contre, l'ensemble des médias, je ne vous mets pas forcément dans le paquet,
05:23s'y intéressent et anglent beaucoup dessus.
05:25Ça, ça dit beaucoup de la structure du champ médiatique actuel,
05:28qui aime le fait d'hiver, qui aime les images un peu chocs.
05:31Donc, en fait, ces types de violences-là sont beaucoup plus relayées,
05:35donc beaucoup plus discutées.
05:36Plus qu'avant, c'est vraiment débattable.
05:38Et je ne pense pas que ce soit vraiment le sujet.
05:40Et le gouvernement accuse LFI de jeter de l'huile sur le feu.
05:42Le Premier ministre Sébastien Lecornu attribue cette violence à la mouvance d'ultra-gauche.
05:46Est-ce que ce mouvement politique ou ces idées politiques ont du poids dans les lycées aujourd'hui ?
05:54La question politique, elle a du poids au sens où les lycéens et lycéennes cherchent des solutions.
05:58Et les solutions, elles ne seront que politiques.
06:01Et ce seront aussi des solutions structurelles.
06:03En fait, il faut rappeler aussi qu'un des problèmes principaux dans ces lycéens,
06:08c'est le manque d'enseignants et le manque d'enseignantes.
06:10C'est-à-dire que les lycéens demandent simplement, j'aurais envie de dire, avoir cours.
06:16Ce qui n'est pas une demande révolutionnaire.
06:19Et la réalité, c'est qu'on a un métier d'enseignante qui est de moins en moins attractif
06:24pour tout un tas de raisons.
06:26Et le problème aussi, il est là.
06:28C'est sûr aussi la question de la considération, du geste de l'enseignement,
06:31j'ai envie de dire, des deux côtés de la salle de classe.
06:35Et là, on a vraiment un problème structurel.
06:37Est-ce que les années de présidentielle sont des années particulièrement mobilisatrices ?
06:42En général, le débat présidentiel a tendance un peu,
06:46alors cinq ou six mois avant les élections,
06:48à happer un peu la focale médiatique.
06:52Donc oui et non, oui au sens où on a des débats en fait sur ces questions structurelles
06:58qui peuvent arriver et non au sens où en gros la machine médiatique tend à se focaliser
07:02sur les personnes, sur les candidats, les candidates.
07:05Donc il y a deux manières de répondre un peu à cette question-là.
07:07Mais là, on est dans un moment de rentrée avec vraiment des problèmes matériels très importants.
07:13Puis les jeunes le disent, un manque de considération à leur égard.
07:17On leur dit, travaille à l'école, ça se passera bien.
07:19Ils aimeraient pouvoir le faire et ça ne se passe pas si bien que ça.
07:22Merci Fabien Truong d'être venu ce matin dans le studio du 5-7.
07:26Et je renvoie nos auditeurs à vos livres « Jeunesse française au pluriel ».
07:30Un livre dans lequel vous avez suivi vos anciens élèves sur dix ans
07:34pour voir comment ils se sont débrouillés après le lycée.
07:37Et puis un autre, Terrain vague, qui raconte les coulisses de vos enquêtes de sociologie.
07:40Merci.

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