00:00Bonjour François. Bonjour Mathieu, mon bon Mathieu et mes bons amis.
00:04Alors, laissez-moi évoquer une situation que vous avez tous probablement connue une ou plusieurs fois.
00:09On est une douzaine de convives, établés autour d'un repas plantureux,
00:13avec Omar Thermidor, Poulard de Brestruffé, Lièvre à la Royale,
00:18Filet de bœuf Wellington, Voile au vent à la financière, Oreiller de la Belle Aurore,
00:23Quenelle de Brochet sauce d'Anthua et j'en passe.
00:25J'en passe d'autant plus facilement que mon histoire tient très bien aussi
00:28avec une douzaine de convives attablés devant un repas frugal,
00:32bâtonnets de carottes, crème 0% à la ciboulette, pommes de terre à l'eau,
00:36œufs durs et bouillons de queue de bœuf dégraissés.
00:38Bref, on est attablés et la conversation vient sur une personnalité publique controversée.
00:45Controversée à 70-30, c'est-à-dire que, dans mon exemple,
00:4970% des convives détestent la personne et 30% la défendent, plus ou moins mollement.
00:55J'ai connu dans le passé cette situation avec des cibles comme Patrick Sébastien
01:00ou Jean-Marie Bigard ou Dieudonné ou Cyril Hanouna.
01:03La bouche pleine, on fustige, on critique, on déblatère,
01:07on pardonne, on condamne, on amnistie, on aborde, on abomine,
01:10on réhabilite, on exècle, on instruit à charge, à décharge, à recharge,
01:16on reprend du tourneau d'Orocyny ou des quartiers de pommes Granny Smith,
01:20suivant ses selon, et au bout d'une heure et demie de ce régime,
01:23une voix un peu plus lucide et un peu plus inspirée que les autres,
01:26généralement une femme, déclare,
01:28« Mes amis, rendez-vous compte, ça fait une heure et demie
01:31qu'on parle de quelqu'un qui n'en mérite pas tant,
01:34nous perdons notre salive à polémiques et interminablement
01:38sur une personne qui n'en vaut pas forcément la peine
01:40et pendant ce temps, nous n'avons pas parlé théâtre,
01:43ni musique, ni littérature, ni cinéma, ni voyage,
01:47ni gastronomie, ni philosophie, ni de toutes ces choses
01:50qui embellissent la vie et qui font qu'elle vaut d'être vécue.
01:54Vous me voyez venir, Mathieu ?
01:55Oh, un petit peu.
01:56Eh bien, me voilà.
02:00Il est perspicace, le bateau.
02:02Eh bien, me voilà.
02:03En ce moment, tout le monde parle tout le temps de Mélenchon.
02:07Il y a ceux qu'il considère comme un psychopathe dévoré
02:10par l'ambition personnelle et comme un antisémite furieux.
02:13Il y a ceux qui le trouvent bon orateur et cultivé.
02:17Il y a ceux qui conspuent sa démagogie et sa violence.
02:20Ceux qui louent son utopisme visionnaire
02:23ou sa sympathie pour l'islam politique.
02:25Ceux qui le trouvent creux et dangereux.
02:27Ceux qui le voient comme un messie.
02:30Et on parle et le ton monte.
02:31Et on reprend de la croustade de Rydvaux.
02:34Et au bout d'une heure et demie de ce régime,
02:35une voix s'élève, le plus souvent une femme,
02:37pour dire « mes amis, rendez-vous compte,
02:40on aura passé toute la soirée à parler d'un gars
02:43qui représente à tout péter un cinquième de nos compatriotes.
02:46À en dire du mal, certes, pour la plupart d'entre nous,
02:48mais à en parler quand même.
02:50Et ce faisant, nous avons fait son jeu.
02:52Nous avons permis aux plus bruyants d'occuper le terrain.
02:54Nous avons servi sa stratégie d'accaparement de l'espace médiatique
02:58par la conflictualisation systématique.
03:01Et pendant ce temps, nous n'avons parlé de rien ni de personne d'autre.
03:04Nous sommes tombés comme des gogos dans le piège tendu.
03:08Elle a raison, cette dame.
03:09Et le piège est si bien tendu
03:11que moi-même, je viens cet après-midi d'y tomber.
03:13Au lieu de parler de l'élection présidentielle,
03:15qui est quand même, et malgré ce que j'ai dit la semaine dernière,
03:18un enjeu fort pour le pays,
03:20j'ai parlé de Mélenchon.
03:21C'est comme si, faisant une chronique sur la Rome antique,
03:25je n'avais parlé que de Caligula,
03:27ce mégalomane auteur du fameux
03:29Odérint d'Oumetouant,
03:31et qui voulait nommer son cheval au poste de consul.
03:35Notez, Mathieu, que ma petite parabole
03:37marche aussi bien avec Marine Le Pen
03:39en remplaçant simplement la référence un peu perfide
03:42à Caligula
03:43par une référence tout aussi perfide
03:46à l'impératrice Irène de Byzance
03:48qui, en 797,
03:50fit crever les yeux de son fils Constantin
03:52pour l'écarter du pouvoir.
03:54Voilà, je peux servir les digestifs ?
03:55On a bien besoin de quelques digos pour s'y retrouver.
03:58Merci beaucoup, mon cher François Rollin.
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