00:00C'est l'édito politique, bonjour Patrick Cohen.
00:02Bonjour Florence.
00:02France 2 relance ce soir ce qui fut la grande émission politique des années 80,
00:07l'heure de vérité, l'occasion de réfléchir à ce qui a changé dans le rapport des Français à la
00:12politique depuis 40 ans.
00:13A peu près tout a changé et c'est pour ça que le retour du générique de Paul McCartney
00:18et de la mécanique des intervieweurs tournants ne peut que susciter deux sentiments contradictoires.
00:24Un, l'idée qu'il est encore possible de faire des grandes émissions comme avant
00:27et deux, l'idée que finalement c'était mieux avant.
00:30Que les politiques d'aujourd'hui n'ont pas le niveau de ceux d'hier
00:32et qu'en songeant à Mitterrand, Chirac, Rocard ou Séguin, les comparaisons risquent d'être cruelles.
00:37Pourtant nous ne devrions pas nous laisser aveugler par cette nostalgie.
00:41De quoi, le niveau n'a pas baissé ?
00:42Peut-être, mais pour un Delors ou un Pasquois, combien de ministres, langue de bois, d'invités ennuyeux ou récitant
00:48leurs fiches,
00:48la mémoire ne garde que les sommets, c'est ce qu'on appelle le biais du survivant.
00:53Ensuite, nos comportements ont changé.
00:55Le vote comme acte d'appartenance à un parti, à une famille politique, s'est réduit comme peau de chagrin
01:00au profit d'un choix ponctuel, souvent stratégique ou protestataire.
01:04L'électeur fidèle est devenu un consommateur défiant.
01:07Mais le plus grand bouleversement est lié à la banalisation de la parole politique.
01:11L'heure de vérité s'inscrivait dans un paysage à trois, puis six chaînes, sans info en continu, sans réseaux
01:16sociaux.
01:16Un responsable de premier plan ne passait que quelques fois par an à la télévision.
01:22Et une heure en soirée constituait un événement préparé comme un examen.
01:25Aujourd'hui, la parole politique est surabondante, fragmentée, numérisée.
01:30Comparer la troisième intervention de la semaine d'un ministre actuel à la solennité télévisuelle des années 80 n'a
01:37proprement aucun sens.
01:38Tout a changé, mais une personnalité relie les deux époques de l'heure de vérité.
01:42La favorite de la prochaine élection, qui est aussi la seule à être déjà venue huit ou neuf fois, Marine
01:47Le Pen.
01:48Dans le public, presque toujours au premier rang pour applaudir son père.
01:51Comme ce 13 février 1984, devant plus de 10 millions de téléspectateurs.
01:57La première émission de Jean-Marie Le Pen, et la plus scandaleuse au sens propre, marque aussi la première apparition
02:03télé de la future candidate.
02:04Ce soir-là, le fondateur du Front National fait l'éloge de Pinochet et de Franco, dénonce l'avortement comme
02:10un génocide et aussi répondant à une question.
02:13L'homosexualité n'est pas un délit, mais elle ne doit pas être non plus une valeur privilégiée.
02:18Car de toute évidence, elle constitue relativement une anomalie biologique et sociale.
02:23Mais le sujet numéro un ce soir-là, numéro un, vraiment, j'ai revu l'émission, est celui de l
02:28'antisémitisme.
02:30Question d'Alain Duhamel.
02:31Quand vous rencontrez autour de vous, comme ça arrive à tout le monde, des manifestations d'antisémitisme en France, quelle
02:37est votre réaction sincère ?
02:38Je ne rencontre pas de manifestations d'antisémitisme.
02:41Ah, vous êtes le seul.
02:41Écoutez, si l'antisémitisme consiste à persécuter les juifs à raison de leur religion ou de leur race.
02:49Je ne suis certainement pas antisémite.
02:51En revanche, je ne me crois pas pour autant obligé d'aimer la loi Veil, d'admirer la peinture de
02:57Chagall ou d'approuver la politique de Mendès France.
03:00Jean-Marie Le Pen, en février 1984, sur le seul sujet de l'émission qui ait gardé son actualité 42
03:07ans après.
03:08Il est terrifiant de constater que pour des raisons à la fois identiques et différentes, l'antisémitisme continue de peser
03:14à ce point sur le débat public et la vie politique en France.
03:18Merci Patrick Cohen.
03:21L'éditoire