00:01Générique
00:11Damien Carême, bonjour.
00:13Bonjour.
00:13Vous êtes maire de Grande-Synthe, une commune de la banlieue de Dunkerque, on va dire.
00:19Vous êtes connu depuis quelques temps maintenant pour avoir été celui qui a installé,
00:25contre le courant général et contre la volonté générale, il faut bien le dire au départ,
00:29un camp destiné à accueillir dans des conditions normales, dans des conditions acceptables
00:35des réfugiés venant notamment d'Irak.
00:39Alors, vous allez nous rappeler en deux mots, parce qu'on sait que là-bas vous êtes appelé
00:44le héros sur place, c'est ce qu'on vous dit en anglais.
00:49Racontez-nous comment cette histoire-là a été possible, sachant encore une fois que
00:53la politique nationale française, relayée sur place par un préfet par exemple,
00:58n'était pas du tout d'accord au départ pour réaliser ce que vous avez réalisé finalement.
01:04Expliquez-moi un petit peu comment ça a commencé, sur quoi se fondait votre détermination,
01:09vos constats et comment vous y êtes arrivé.
01:11Très brièvement, je vais vous raconter pourquoi j'avais des réfugiés présents sur le territoire
01:15de la commune.
01:16Ça date de 2006, où des réfugiés sont venus là tout simplement parce qu'on a une station
01:21service sur le bord de l'autoroute qui amène à Calais.
01:24Et donc ils restaient là la journée, le soir ils embarquaient dans des camions et donc
01:28il y en avait une vingtaine, une trentaine depuis 2006.
01:30En 2008, des femmes et des enfants pour la première fois sont apparues parmi ces réfugiés
01:35et les associations qui déjà intervenaient à cette époque-là nous ont appelé au secours
01:39en disant il fait très froid, il faisait moins 15 l'hiver 2008 et donc il faudrait mettre
01:43une structure à disposition.
01:44On a mis une tente chauffée dès cette époque-là et après petit à petit avec Médecins
01:48du Monde, avec les associations, on a mis des toilettes sèches, on a mis de l'eau courante
01:51pour arriver et des réfugiés, ils étaient en moyenne une cinquantaine présents à tourner.
01:56Ils restaient là 24h, 48h et ils partaient pour Calais et ils traversaient la Manche.
02:02A l'été 2015, quand je suis parti en vacances avant mi-juillet, ils étaient 60, quand je
02:07suis revenu mi-août, ils étaient 190 sur le site.
02:10Donc entre deux, le port de Calais avait été bloqué par les forces de l'ordre dans
02:13le cadre d'un accord entre la France et la Grande-Bretagne.
02:16Et tout de suite j'ai alerté les services de l'ordre en disant attention on va être débordés,
02:19moi je veux bien m'occuper de ceux qui sont présents parce qu'il ne faut pas les refouler,
02:22ça ne sert à rien de les mettre dehors, il faut qu'on s'en occupe correctement.
02:25Mais trop après ça va être incapable, on va être incapable de le gérer.
02:29190 fin août, 545 fin septembre, 1200 en octobre, 1800 en novembre, 2800 en décembre.
02:36Très vite j'ai senti qu'on risquait d'être débordés, que les conditions dans lesquelles
02:40ils vivaient étaient déplorables puisque ce terrain-là n'était pas du tout conçu pour ça.
02:44Comme elles peuvent être à Calais.
02:45Voilà, c'était terrible, on ne pouvait pas mettre en place d'infrastructures,
02:49de toilettes, de douches qui leur apportent un minimum de dignité.
02:55Donc on a très vite réfléchi avec Médecins Sans Frontières à un déplacement de ce camp,
02:59non pas à la création d'un camp, mais au déplacement du camp qui existait sur Grande-Synthe.
03:05Oui j'ai bousculé un peu, j'ai bravé un peu les interdictions pour le faire,
03:09mais moi j'avais besoin de préserver ma population aussi, elle a toujours accepté la présence de ces réfugiés,
03:15il ne fallait pas que le nombre arrive à les braquer à un moment donné,
03:18donc protéger ma population, protéger aussi ces réfugiés qui étaient venus en nombre
03:23et qui vivaient maintenant dans des conditions épouvantables.
03:26Donc voilà, c'est l'idée de ce camp-là, c'est comme ça qu'on l'a mis en
03:28œuvre,
03:28avec l'aide de Médecins Sans Frontières puisqu'ils ont apporté une grosse partie du financement du camp,
03:322,6 millions d'euros, pendant que la ville nous on a mis 700 000 euros pour constituer ce camp
03:38et aujourd'hui voilà, ça fait un an que le déménagement est lieu.
03:40On est ici au Parlement européen, ce qui paraît tout à fait incroyable dans ce que vous dites,
03:44c'est que vous vous soyez retrouvé, vous en tant qu'élu local, à devoir gérer un problème
03:49dont on considère aujourd'hui qu'il est international, il est européen bien entendu,
03:53mais au-delà de l'Europe. Est-ce que vous avez fait ce constat à un moment qui consiste à
03:57vous dire
03:57« Mais ce n'est pas possible que moi, élu local, j'ai à prendre en charge un problème finalement
04:02de cette importance internationale-là sur la superficie de ma commune ? »
04:07Oui, bien sûr, mais il n'y avait pas de réponse apportée non plus à ce problème-là.
04:11Il y a des réfugiés qui sont là, on les empêche d'aller en Angleterre,
04:15on ne peut pas les raccompagner chez eux parce que les conventions internationales nous l'interdisent.
04:20Certains, on peut faire des différences entre réfugiés économiques et réfugiés par la guerre, etc.
04:25Mais la plupart sont là parce qu'il y a la guerre chez eux, donc on ne les raccompagne pas
04:28chez eux.
04:29On ne peut pas les forcer d'aller dans des centres d'accueil et d'orientation.
04:32Qu'est-ce qu'on en fait si on ne les prend pas en charge, un hébergement,
04:37le fait qu'ils puissent se poser à un moment pour réfléchir à leur avenir.
04:40S'ils ne peuvent plus aller en Angleterre, on peut leur proposer le droit d'asile en France,
04:43mais pour ça, il faut peut-être qu'ils aient le temps d'y réfléchir et de se faire à
04:47cette idée-là.
04:48C'est pour ça que je n'ai pas souhaité un démantèlement de ce camp-là par les forces de
04:52l'or.
04:52Je me suis dit qu'il vaut mieux qu'on fasse quelque chose qui puisse leur permettre de vivre dans
04:56des bonnes conditions,
04:57notamment parce que j'avais aussi beaucoup de femmes et beaucoup d'enfants sur le terrain à Grande-Synthe.
05:01Et il y a eu des conséquences, puisque je crois qu'ils sont plus nombreux,
05:04les migrants qui se trouvent là-bas, à avoir demandé à rester en France,
05:08alors qu'avant, effectivement, ils n'étaient pas là.
05:10Voilà, c'est ce qui s'est passé cet hiver.
05:11L'État français a mis en place, et je dois les en remercier,
05:14un plan grand froid pour les réfugiés sur le Dunkerque cet hiver.
05:17Il y en a 300 à peu près qui sont allés dans ces places-là,
05:20les femmes, les enfants, les personnes en difficulté,
05:22et c'était vu en lien avec les ONG, notamment avec Médecins Sans Frontières.
05:26Et sur ces 300, il y en a 157 qui ont fait leur demande d'asile.
05:29On voit bien que quand ils sont dans des bonnes conditions,
05:31quand on leur laisse quelques jours de réflexion, quelques semaines de réflexion,
05:35ils vont plus favorablement vers la demande d'asile
05:37que plutôt que de vouloir à tout prix passer en Angleterre.
05:40Donc voilà, c'est un peu ce que j'ai créé à Grande-Synthe,
05:42c'est ces conditions d'accueil, de réflexion dans des bonnes conditions.
05:45Ici, dans l'enceinte du Parlement, vous allez être confronté, bien entendu,
05:48à des questions européennes.
05:50La dernière en date, la dernière initiative en date
05:52concernant la gestion au niveau européen des migrants,
05:56vous le savez, des réfugiés,
05:58c'est effectivement cet accord qui est intervenu
06:00entre l'Union européenne et la Turquie.
06:03Qu'en pensez-vous ?
06:05Moi, je trouve que l'Europe, avec les barrières qui se dressent au fur et à mesure,
06:08enfin tout autour et entre les pays européens aujourd'hui,
06:11ce n'est pas l'Europe que je souhaite depuis très longtemps.
06:13Ce n'est pas l'Europe sociale, ce n'est pas l'Europe des êtres humains.
06:15C'est l'Europe de la finance et c'est ce que je dénonce depuis un certain nombre d'années.
06:18Et on a touché les limites de cette Europe sociale
06:21qu'on devrait construire tous ensemble.
06:23Et donc, on rejette les êtres humains.
06:25Je pense que l'Europe a les capacités à les accepter.
06:28Qu'est-ce que ça représente ?
06:29Les migrants ou les réfugiés, peu importe comment on les appelle,
06:32qui sont venus en Europe depuis des années 0,2% de la population.
06:36Notre continent, qui est le plus important, le plus riche du monde,
06:39n'a pas les moyens d'accueillir ces populations-là.
06:41Non, moi, je me bats au contraire pour qu'on puisse les accueillir
06:44dans des bonnes conditions.
06:45On a les moyens de le faire.
06:47Et voilà, cette solution, moi, elle me rend triste de cette Europe.
06:51Un peu comme la maire de Lampedusa, comme le maire de Lesbos,
06:54comme un certain nombre d'élus locaux aussi,
06:55qui sont confrontés parce qu'ils ont problème chez eux, dans leur commune.
06:59On sait la solidarité des gens du Nord par rapport aux migrants.
07:02On le sait, à Calais depuis des décennies déjà.
07:05Comment ça se passe dans votre commune ?
07:07Est-ce qu'il y a des problèmes particuliers ou pas ?
07:09On a eu un démarrage de pétition au moment où ils arrivaient tous en nombre.
07:13Donc, évidemment, on les a reçues, les personnes,
07:15pour leur dire ce qu'on allait faire, pourquoi on allait faire.
07:17Donc, la pétition s'est arrêtée là.
07:18Il n'y avait qu'une trentaine de signataires.
07:20Et puis, on a toujours été suivis.
07:21Moi, j'ai entamé une vraie discussion,
07:24une vraie communication avec ma population.
07:26J'ai envoyé des lettres régulièrement pour dire là où on en était.
07:28Qui on avait rencontré ?
07:29Le ministre de l'Intérieur.
07:30J'avais envoyé des courriers au premier ministre.
07:33Voilà combien ils étaient, d'où ils venaient, qui ils étaient.
07:36Combien il y en avait à chaque décompte qui était fait sur le camp.
07:38Et puis, je leur ai dit qu'on allait déménager le camp.
07:40Et est-ce que ça allait coûter ?
07:41Et je leur ai dit après, combien ça avait coûté ?
07:43Combien ils étaient sur ce camp-là ?
07:44Je pense que c'est important d'expliquer aux populations.
07:46Quand on explique aux populations, elles comprennent.
07:49C'est quand on joue sur les peurs qu'elles ne comprennent pas.
07:51Nous, au contraire.
07:51Alors, c'est une ville issue de l'immigration Grande-Synthe.
07:54C'est un petit village de 1600 personnes au début des années 60.
07:57Et on est allé chercher des ouvriers au pays du Maghreb, au Maroc, en Algérie à cette époque-là,
08:03en Espagne, au Portugal, en Italie, pour venir les faire travailler.
08:06Parce que c'était la force de la France.
08:08Il fallait venir dans la sidérurgie sur le territoire.
08:10Et ma ville s'est constituée de cette immigration-là.
08:12Et bien voilà, on en revit une autre aujourd'hui.
08:14Et c'est aussi en rappelant notre histoire que j'ai fait en sorte que ça soit accepté par la
08:18population.
08:18À quelques kilomètres de Grande-Synthe, mais de l'autre côté du canal, comme on dit,
08:25vous avez également des collègues, des maires de communes du Kent.
08:30Vous en parlez, vous avez eu des discussions vécues sur cette situation qui est quand même très particulière
08:34et en grande partie liée à cette question transfrontalière.
08:39Je n'ai pas vu de maire.
08:40J'ai vu des parlementaires anglais.
08:42J'ai vu des parlementaires écossais qui sont venus visiter le camp de la semaine dernière.
08:45Il y a beaucoup de bénévoles anglais qui sont quelque part gênés de la position de l'Angleterre
08:50de créer cette situation-là chez nous.
08:52Et donc il y a énormément de bénévoles anglais qui viennent travailler sur le camp,
08:55comme sur Calais aujourd'hui.
08:57Je trouve que l'Europe des peuples, finalement, elle est un peu plus forte que l'Europe des dirigeants.
09:01Et on montre cette solidarité qu'il peut y avoir chez nous.
09:06C'est une belle conclusion.
09:06C'est ça que vous allez dire essentiellement aujourd'hui au Parlement européen à Strasbourg ?
09:11Bien sûr.
09:11Je pense que les peuples sont moins timorés que les élus politiques souvent.
09:14Merci Damien Carême, merci.
09:16Merci à vous.