00:11Patrick Loéryc, bonjour. Vous êtes député européen, gauche unitaire européenne, gauche verte nordique.
00:16On va revenir avec vous sur la politique européenne en matière de migrants, en matière de réfugiés également.
00:22Mais on ne peut pas en parler sans évoquer tout de suite l'Odyssée, cette Odyssée de l'Aquarius dont
00:27tout le monde parle tout de même.
00:28Ce navire humanitaire, rappelons-le, avec à son bord 629 migrants qui s'est vu interdire l'entrée et l
00:35'accès au port italien par une décision du nouveau ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini,
00:42et par Malte aussi, par l'État de Malte, et qui a dû attendre entre la côte italienne et Malte
00:48que quelqu'un veuille bien l'autoriser à accoster.
00:53Finalement, c'est l'Espagne qui a pris cette décision et le navire est en train de faire route à
00:58l'heure actuelle vers Valence.
01:00Est-ce que cette affaire de l'Aquarius n'est pas, j'allais dire, à elle seule révélatrice un peu
01:05du fiasco de la politique de l'Union européenne en matière de gestion, comme on dit, des migrants ?
01:12Oui, c'est-à-dire que tout ce qui a été expliqué ces derniers temps autour d'une prétendue Europe
01:19protectrice ou en Europe qui défend des valeurs particulières est en train de tomber à l'eau.
01:26Et certains utilisent, par exemple, le mot de crise des migrants. Ce n'est pas du tout ni la crise
01:34des réfugiés, ni la crise des migrants, ni la crise des exilés.
01:38C'est la crise de l'Union européenne qui, comme vous le dites, est en train de se révéler au
01:43grand jour.
01:43Avec des pays qui ne sont plus d'accord, plus personne n'est d'accord avec personne. En réalité, c
01:48'est des unions profondes que met en évidence cette affaire-là.
01:51C'est-à-dire qu'il n'y a pas de solidarité européenne. La seule chose où le Conseil des
01:58chefs d'État et de gouvernement se met d'accord, c'est pour des mesures militaristes et sécuritaires.
02:03C'est-à-dire qu'on veut orienter l'argent aujourd'hui non pas vers la main tendue, non pas
02:10vers les ponts, mais vers les murs, non pas sur la protection, mais sur des mesures sécuritaires et d'éloignement
02:17de celles et ceux qui, aujourd'hui, cherchent un petit refuge.
02:21Une conséquence de la politique qui a été mise en place de manière un peu plus rigoureuse, on va dire,
02:26il y a maintenant trois ans par l'Union européenne, qui est en fait un déni de réalité.
02:31C'est-à-dire que le problème, c'est d'arrêter les flux migratoires. La question, c'est comment on
02:35arrête les flux migratoires ? Comment on fait pour éviter que les migrants arrivent, migrants ou réfugiés ?
02:41Puisqu'il y a des réfugiés de guerre, on l'a vu au Moyen-Orient, etc. Là, on a des
02:45réfugiés qui sont aussi des réfugiés de guerre venant d'Afrique ou des réfugiés qui fuient la famine, etc.
02:50On est dans ce cadre de figure-là, en réalité.
02:54Oui, c'est-à-dire que c'est des choix, des visées de très courte vue, où les dirigeants du
03:02monde et ceux de l'Union européenne particulièrement,
03:06ne voient pas les effets des politiques qu'ils conduisent. Les politiques qu'ils conduisent, c'est la famine et
03:14la misère qui augmentent, c'est le réchauffement climatique
03:18et c'est tous ces actes guerriers qui conduisent des millions et des millions de gens du Sud, notamment sur
03:25les routes de l'exil.
03:27Alors, paradoxalement, cette affaire de l'Aquarius fait aussi apparaître ses limites quand même, en plus que ses limites, ce
03:35fiasco de la politique européenne, on le disait.
03:36Et on voit bien, en plus, qu'il y a d'autres mouvements d'opinion, y compris d'autres décisions
03:42qui se prennent, par exemple au niveau des États.
03:44On a vu dans l'affaire de l'Aquarius, très spécifiquement sur celle-ci, que des villes comme Palerme, que
03:49des villes comme Naples,
03:50que l'Espagne aussi, en tant que pays, n'était pas d'accord avec ce que faisait l'Union européenne.
03:54Et du coup, avait une attitude positive dans une conjoncture particulière, la Corse également.
04:00On a vu les nationalistes corses dire, venez en Corse, nous on ouvre, rappelons quand même que la Corse est
04:08une île française.
04:09Mais alors que la France ne disait pas grand-chose, on en parlait tout à l'heure.
04:12Elle a refusé, plutôt.
04:13Elle a refusé, oui, clairement.
04:15Disons qu'on voit par ailleurs qu'il y a des forces en Europe, assez spécifiquement des forces locales,
04:22qui, elles, au contraire, commencent à avancer des éléments différents pour envisager cette question et régler cette question des migrants.
04:30C'est aussi ça que révèle cette histoire.
04:31Oui, il y a un mouvement humaniste, un mouvement progressiste, des dirigeants progressistes dans l'Union européenne,
04:37qui ouvrent plutôt leur cœur aujourd'hui.
04:42Mais la situation de l'Italie est une situation qui a été un peu créée par le fait que les
04:51dirigeants européens,
04:52notamment le Conseil des chefs d'État et de gouvernement, n'a pas pris les dispositions qu'il fallait prendre
04:59en maintenant l'Italie, Malte et la Grèce,
05:03comme les seuls pays entrants.
05:05Et on a fait même pire, c'est que non seulement on a laissé ces trois pays seuls accueillis avec
05:12toutes les difficultés qu'ils avaient,
05:14on n'a pas pris les dispositions pour permettre aux gens d'être répartis sur l'ensemble du continent de
05:20l'Union européenne,
05:21mais de surcroît, des pays comme le d'autres particulièrement,
05:27on renvoie celles et ceux qui arrivent chez nous vers le pays d'accueil, c'est-à-dire vers l
05:32'Italie.
05:33Donc c'est la manifestation qu'il n'y a pas de solidarité.
05:36Alors au fond de tout ça, au niveau européen, enfin au fond, un des éléments, en tout cas,
05:40on va voir quelle importance il a à l'heure actuelle, c'est effectivement le débat, la discussion sur le
05:44fameux règlement de Dublin,
05:45dont on parle sans arrêt en disant qu'il faut le changer, etc.
05:47On rappelle qu'en deux mots, le règlement de Dublin, c'est là où un réfugié ou un migrant met
05:52le pays dans lequel il met le pied pour la première fois,
05:54doit traiter son dossier d'accueil, de demande d'asile, etc.
05:58Et on voit qu'il n'y a pas beaucoup de solidarité, effectivement, entre les autres pays et ces pays
06:05d'accueil qui reçoivent les migrants.
06:07La Grèce, ça a été la Grèce d'abord, c'est aussi beaucoup l'Italie à l'heure actuelle.
06:11Est-ce que ça peut, réellement, cette modification, c'est un objectif fondamental aujourd'hui en Europe,
06:17modifier ce règlement de Dublin et faire que la répartition des migrants se fasse dans tous les pays,
06:23de manière équitable, entre guillemets, reste à définir ce qu'on entend par équitable.
06:27Est-ce que c'est vraiment un verrou qu'il faut faire sauter ?
06:29Oui. Pour le coup, la Commission européenne avait fait, il y a de nombreux mois de ça, des petites avancées,
06:36limitées, mais elles existaient.
06:39Le Parlement européen a voté un rapport qui est très intéressant, qui pousse à la sécurité, à la sécurisation du
06:49parcours du migrant,
06:51ne pas le laisser tomber à l'eau comme on le fait aujourd'hui.
06:56D'autre part, il propose une modification de ce règlement de Dublin en disant que dès lors que quelqu'un
07:03met le pied sur le territoire de l'Union européenne,
07:07selon ses affinités, selon le fait qu'il a de la famille dans un des pays, il peut être dirigé
07:13vers l'un de ces pays.
07:14Et selon après les possibilités et après un dialogue avec les associations, avec les exilés eux-mêmes, il y a
07:22une répartition à partir des choix des exilés et des réfugiés eux-mêmes.
07:27C'est un pas plutôt positif comparé à ce que nous connaissons aujourd'hui et à la situation de blocage
07:34qui est en cours.
07:35– Mais est-ce que vous pensez justement que la situation est mûre, entre guillemets, même si ce mot n
07:40'est pas bien choisi, pour débloquer cette situation ?
07:42– Pour l'instant, hier encore en séance, la présidence bulgare, la Bulgarie exerce la présidence de l'Union européenne
07:51pour les six mois qui sont en cours.
07:53Elle a mis sur la table un projet de nouveau règlement, mais ce projet ne résout pas du tout les
08:01problèmes.
08:02il met un petit peu de souplesse, mais il est totalement inefficace. Et il est question de retirer cette question
08:10de la réunion du Conseil européen
08:13qui va avoir lieu le 28 et le 29. Et donc il faut se mobiliser pour qu'il y ait
08:19des choix humanitaires, humanistes qui soient faits à cette occasion.
08:23– Un mot sur la France, vous l'évoquiez tout à l'heure, le gouvernement français a dit hier, la
08:32France a pris sa part dans l'accueil des réfugiés.
08:34C'est ce qu'il faut, la France est 26e sur 28. Si on voit les statistiques d'Eurostat justement
08:42dans l'accueil des réfugiés,
08:43le nombre de réfugiés en France est infime par rapport à ce qu'il est dans d'autres pays comme
08:47la Suède, l'Autriche, etc.
08:49Comment on juge tout de même, comment est-ce que vous jugez l'attitude de la France qui du coup
08:53éclaire d'une autre manière cette attitude
08:56par rapport à cette affaire, qui rééclaire un peu la loi asile et immigration qui est proposée par le gouvernement
09:03?
09:03– Tout à fait, c'est-à-dire qu'on est en train de sortir de ce qu'il y
09:08avait de plus beau dans la transition française
09:10depuis la proclamation du droit à l'asile de 1793 jusque toutes les lois des années 50-53 autour du
09:21droit d'asile,
09:23c'est-à-dire ces principes constitutionnels et même le respect des conventions internationales
09:29sont de moins en moins respectées dans notre pays et c'est en train de poser un drôle de problème.
09:36C'est-à-dire nous sommes en train de changer, nous sommes en train de muter, mais de manière extrêmement
09:41régressive
09:43et ceci pour partie est contenu dans la loi asile et immigration.
09:48– Et est-ce qu'au-delà de ces considérations humanitaires telles qu'on les définit ici, ce cadre-là
09:53juridique et humanitaire,
09:54est-ce que cette question d'immigration n'est pas tout simplement le symptôme d'un monde qui est structurellement
09:59et fondamentalement en train de changer ? Parce qu'on le sait, ces migrants qui viennent vers l'Europe au
10:06péril de leur vie
10:08ne retourneront pas. Les raisons qui font qu'ils sont là sont fondamentales et structurelles.
10:13Les déséquilibres entre le Nord et Sud, les questions économiques, les questions climatiques, etc.
10:19Est-ce qu'il n'y a pas une accélération qui se fait par l'intermédiaire de cette question d
10:25'immigrants
10:25sur les grandes contradictions du monde contemporain et qu'il va bien falloir à un moment donné les aborder de
10:32front
10:33parce qu'il faut voir la réalité telle qu'elle est à l'heure actuelle ?
10:36Tout à fait. Si on avait une Union solidaire, humaniste, une Union européenne humaniste et solidaire,
10:43on serait dans une toute autre logique. Parce qu'il y a les réfugiés et les exilés
10:49qui sont le résultat assez terrible des guerres, des réchauffements climatiques, des misères,
10:58de la famine et d'une multitude de mouvements qui sont en train de se produire.
11:02Mais le mouvement, d'ailleurs, n'est pas toujours, n'est pas essentiellement le Sud vers le Nord.
11:07Il est souvent entre pays du Sud. Et ça, il y a derrière ça une grande question
11:13qui a à voir avec notre humanité commune et la solidarité qu'on va y créer.
11:20Mais il y a un autre phénomène s'agissant des migrations.
11:24Les migrations essentielles vers l'Union européenne ne sont pas les migrations du Maghreb et du Proche-Orient.
11:32Les migrations essentielles vers l'Union européenne, c'est les Ukrainiens vers la Pologne
11:39et les Polonais vers nos pays.
11:42Ce sont les entrées des gens des pays asiatiques, notamment des Indiens et des Chinois,
11:49vers nos pays car ils sont à la recherche d'autres choses.
11:53Mais à l'intérieur de ce mécanisme-là est en train de se produire quelque chose d'extrêmement important.
12:00C'est que les puissances financières, les employeurs, les grands employeurs,
12:06ils utilisent ces phénomènes-là aussi pour faire pression sur la rémunération du travail
12:12et sur la sécurité du travail et de l'emploi.
12:17Et c'est ça qui est à l'œuvre.
12:19Il y a des plaques tectoniques qui sont aujourd'hui à l'œuvre et les seuls gagnants de cela
12:24sont les grandes sociétés multinationales qui emploient de la main d'œuvre
12:29et qui utilisent ces migrations-là contre les travailleurs européens ou français.
12:38Et dans le cadre d'une concurrence telle qu'elle est organisée,
12:41telle qu'on l'avait avec la directive détachement des travailleurs,
12:44ceci aggrave l'ensemble.
12:46Et donc la question qui nous est posée du point de vue de la solidarité,
12:50c'est de créer une alliance nouvelle des travailleurs dans le monde
12:56pour les droits sociaux, humains et environnementaux.
13:00On va terminer là-dessus.
13:02On a l'impression, vous le disiez tout à l'heure,
13:03que ce genre d'événement, ce genre de phénomène est en train,
13:06la compréhension de cette situation-là est en train un peu d'avancer.
13:10Si on compare la situation actuelle par rapport à ce qu'elle était,
13:12la situation des consciences, on va dire largement,
13:14par rapport à ce qu'elle était il y a quelques années,
13:16on se rend compte que ce joue-là quelque chose de fondamental,
13:19je veux dire, pas simplement pour nos avenirs à nous,
13:22mais pour l'avenir de l'humanité, tout simplement.
13:23Oui, sans doute que chacune et chacun de nos concitoyens autour de nous,
13:28dans nos familles, dans nos cages d'escalier, dans nos villages,
13:32va se rendre compte de plus en plus que nous vivons dans un monde commun,
13:37que nos destins sont liés, et l'avenir n'est pas de se battre
13:41les uns contre les autres, mais de construire ensemble un monde commun.
13:45Patrick Lerick, merci.
13:54Sous-titrage Société Radio-Canada
13:56Merci.
13:56Merci.