00:04Il faut que vous soyez invisible, comme des ongles.
00:07Il faut savoir que par exemple quand on va dans un quartier, il y a un taux de chômage qui
00:10est de l'ordre de 64%
00:13et souvent la délinquance c'est une voie comme une autre.
00:17Donc moi je n'ai pas de jugement là-dessus.
00:19Par contre j'ai le côtoyen d'un univers que je ne connaissais pas, qui était en partie celui des
00:24voleurs de rue.
00:24Et du coup je me suis dit que c'était un univers et des personnes qu'on ne connaît pas
00:30et dont on ne connaît pas la vie.
00:33C'est souvent une vie assez étonnante.
00:35Donc j'ai eu envie, sans jugement moral, sans rien, mais de montrer un peu comme une photo, mais à
00:40travers une histoire, cet univers et ces jeunes.
00:52Je montre que les voleurs de rue, ce sont des gens qui le vivent comme un métier, qui s'entraînent,
00:58qui se forment.
01:01Et ça je le montre.
01:02En même temps, il y a aussi toute une part qui est onirique, ce sont des gens qui veulent vivre
01:06leur vie, qui ont des rêves.
01:08Et cette dimension onirique de la vie et des rêves, ça je l'ai inclus dans le film.
01:12Parce que j'aime beaucoup que les films aient cette profondeur et cette résonance avec cette part, on va dire,
01:18poétique de la vie.
01:19Même s'il y a beaucoup de violence dans le film et que des fois c'est assez cru.
01:25Il faut que tu vois à travers les gens.
01:27Pour ça il faut passer des heures dans la rue.
01:29Je passe ma vie déjà.
01:36Une des choses que je montre, c'est que par exemple les bords de rue, ils existent parce qu'on
01:39met dans la poche de quelqu'un un objet qui vaut 800 euros.
01:43Un smartphone.
01:44Et à partir de ce moment-là, on crée le voleur de cet objet.
01:48Et en fait ce que je montre, c'est que notre société qui est très consumériste, finalement elle crée sa
01:53propre délinquance.
01:54Ce qui est peut-être plus dur encore, c'est qu'elle crée des jeunes qui vont rester à la
01:58marge, qui ne peuvent pas s'inclure dans cette société en s'achetant des objets qui valent 800 euros ou
02:05en pouvant trouver un métier ou des choses avec facilité.
02:09Et qui souvent restent à la marge, qui du coup sont un peu dans l'ombre on va dire et
02:14qui n'ont pas d'autre choix que d'y accéder de cette manière-là.
02:17Donc c'est un peu triste parce que je trouve que les frontières sociales, en tout cas moi c'est
02:21ce que j'ai constaté, et y compris en faisant le casting sauvage du film,
02:25c'est que les frontières sociales, notamment en France, elles sont très dures, très âpres, et que c'est difficile
02:31de changer sa situation sociale en fait.
02:35Toi et ta bonne, mon plaisir en fait. On va passer une étape supérieure.
02:38Je crois que c'est que tes petits casses là, deux balles on va faire de l'argent peut-être,
02:41hein ? Je crois que j'ai pas les couilles, hein ?
02:42Avec ta grande gueule dans trois mois t'es mort.
02:43Moi je voulais pas aller dans quelque chose qui aurait été misérabiliste, de montrer par exemple fatalement des chefs de
02:51bande qui seraient noirs, arabes ou autres.
02:57Je voulais des chefs de bande qui fassent chef de bande, et qui en tout cas amènent cette brutalité que
03:02j'ai vue.
03:03C'est un peu un hasard. En même temps il est un peu métisse, le Pablo Cobo, parce qu'il
03:08est à moitié espagnol, avec des origines sans doute mauresques.
03:12Ce qui vous donne quand même quelque chose d'un petit peu singulier.
03:15Et Darren Muselet, lui, est plutôt typé, effectivement, visage nordique, mais c'est quand même, ce sont des personnages qui
03:24racontent quelque chose dans ce qu'ils ont comme parcours.
03:27Et ça aurait été peut-être aller trop vers une facilité, dans l'air du toit on va dire, que
03:34de mettre des personnages qui seraient chefs de bande, et qui seraient justement de couleur.
03:38Je n'avais pas du tout envie d'aller dans ce cliché-là en fait.
03:40Ce n'est pas des conneries, je l'ai vu, c'est une grosse balance, c'est un train de
03:42tous nous balasser, je l'ai vu.
03:44Beau, tu proposes quoi, tu proposes quoi ?
03:45On fait quoi ?
03:46C'est à toi que tu vas dire, Kevin.
03:48Ils ne sont peut-être pas typés, mais ils sont déclassés socialement.
03:51Et c'est-à-dire qu'en fin de compte, ce sont des jeunes qui vivent un déclassement social, comme
03:56beaucoup de jeunes aujourd'hui, et qui sont légals de gens d'origine qui peuvent justement, par leurs origines, pas
04:03trouver de travail, pas trouver de logement, et pas avancer dans la société.
04:07Et par exemple, quand je vois les jeunes de mon film, qui ont eu l'opportunité de jouer dans un
04:12film, alors que finalement je suis allé les chercher dans des cités où l'espoir n'était pas immense,
04:17et bien pour une grande partie, ils ont pris leur vie en main, et ils ont décidé de faire des
04:23choses différentes.
04:24Et de ne pas, par exemple, il y en a qui ont renoncé à la délinquance, et qui ont suivi
04:29une formation après, en utilisant l'argent qu'ils avaient gagné sur le film.
04:33Pour moi, c'est une victoire. C'est une victoire parce que le cinéma arrive aussi, parce que c'est
04:39quelque chose qui fait un effet important dans la vie des gens, qui a un impact,
04:44arrive aussi à donner un espoir, un désir de prendre sa vie en main et de faire sa vie, et
04:49c'est aussi un peu le but en fait.
04:58La plupart n'ont pas eu de chance, c'est parce qu'il y a un déclassement familial et social
05:03qui se retrouve à la rue, et à devenir voleur de rue.
05:06C'est pour subsister en fait.
05:09Et je voulais montrer qu'en fait, une fois que ce chemin est fait, c'est très difficile de revenir
05:14à la vie normale, au monde classifié.
05:18À un moment, il veut louer un appartement pour son père, il ne peut pas. Il n'a pas de
05:22fiche de paye. Il a l'argent, mais pas les fiches de paye.
05:24Et il est décalé en fait. Donc il y a effectivement un désir de revanche sociale, parce qu'il le
05:30voit à travers le déclassement de son père,
05:33mais aussi avec le fait que lui, il a une espèce de mur invisible qui le sépare de la société.
05:38Il est presque, à partir du moment où il a commencé à être voleur, condamné à être voleur.
05:42Si tu tuais quelqu'un, ça te ferait quoi ?
05:54En faisant ce film, j'ai vu plus de valeurs humaines chez des jeunes qui avaient eu un passé de
06:00délinquance
06:00que chez des gens qui, soi-disant, avaient une éducation, etc.
06:04Que j'ai trouvé bien plus mal élevés que des jeunes qui, pourtant, avaient un passé de délinquance.
06:09Parce que ça les a nourris aussi d'une vision de l'humain.
06:12Ils ont eu des rapports, des confrontations sociales fortes.
06:16Ils ont eu des relations humaines extrêmement fortes et souvent brutales.
06:21Mais ça leur a donné une richesse.
06:22Et souvent, ce sont des... c'est un paradoxe, mais souvent ce sont des personnes qui ont un cœur un
06:27peu plus grand que les autres.
06:28Je prends juste un exemple d'Aren Muselet, que j'ai trouvé au bout du bout de la société,
06:35qui avait eu un parcours difficile.
06:38Aujourd'hui, c'est quelqu'un qui a monté les marges de Cannes l'an dernier.
06:42Avec le film Ornan de Toulédon et de la Cache.
06:44C'est quelqu'un qui a eu un deuxième rôle dans le film Mon Frère de Julien Abraham.
06:48C'est quelqu'un qui est en train de monter les marches du cinéma, de se professionnaliser comme acteur.
06:52Alors que c'est une vie dont il avait les capacités de vivre et il joue très très bien.
07:00Mais qui n'était pas passé à sa portée.
07:02Et là, aujourd'hui, c'est à sa portée.
07:03Et il est très professionnel.
07:04Vous voyez, donc ça change les vies en fait.
07:07Et beaucoup d'autres jeunes de ce film, justement, ont eu leur vie changée.
07:11Parce qu'ils ont utilisé cette énergie positive et ce regard qui était posé sur eux.
07:15Et surtout cette confiance qu'il y a eu en eux.
07:19Et ça, ils en ont besoin en fait.
07:21Ils ont besoin qu'on leur fasse confiance.
07:22Qu'on leur propose quelque chose.
07:25Où ils peuvent se révéler en fait.
07:27Et c'est cette deuxième chance que je voudrais qu'on ait plus souvent dans la société en fait.