00:00Alors travailler jusqu'à 65 ans en sachant ce que j'ai vécu, la charge de travail, ça va être
00:06très compliqué.
00:07On aimerait bien profiter de nos enfants et nos petits-enfants quand même.
00:10Parce qu'il y en a certains qui décèdent avant l'âge.
00:16Salut !
00:18On va passer par la cuisine parce que mes enfants d'un emploi.
00:25Là j'ai juste me brossé les dents.
00:26Ok, merci.
00:27Je n'ai pas brossé les dents encore.
00:29Je m'appelle Marie-France, j'habite à Boisemont dans l'Heure.
00:32Alors je suis infirmière depuis 2006 à Boulogne-Biancourt.
00:36Et j'ai travaillé dans l'établissement depuis 1991, un établissement gériatrique.
00:41Quand je commence à 7h, je me lève vers 5h moins 10 à peu près.
00:45C'est à 1h10 à peu près d'ici Boulogne-Biancourt.
00:48Donc il ne faut pas que j'arrive trop en retard parce que là à 13h, ça bouge beaucoup.
00:56La vie sur Boulogne est très chère, le loyer est très cher.
01:01L'alimentation aussi, là-bas, moi je n'avais pas de chambre, donc pas d'intimité.
01:05Il fallait compter, comme on dit, jusqu'aux petits centimes pour pouvoir survivre.
01:09Je n'ai plus que deux enfants à charge, mais j'en ai quatre.
01:11Et donc ici, on a tous une chambre.
01:14Je gagne à peu près 2500 euros par mois, c'est en fonction des dimanches et des jours fériés qu
01:19'on travaille.
01:19Là, c'est mon réveil qui sonne pour me dire « Marie, il est 5h15, il faut y aller !
01:24»
01:24J'ai une petite lampe le matin parce que notre mairesse respecte l'économie d'énergie.
01:29Donc la lumière est éteinte jusqu'à 5h30 du matin.
01:40Plus on roule vite, plus on consomme.
01:42Donc moi, je roule très doucement.
01:44C'est quand on voit le prix de l'essence.
01:45Alors, je mets énergie parce qu'au moins, ils parlent, ils discutent, ils plaisantent, ils font beaucoup de choses.
01:51Tout pour la vanne en même temps.
01:52Le matin, je prends mon bol de fourrir et je pars avec la patate.
02:00Depuis mes 18h30, je travaille dans cet établissement.
02:02Il y a aussi une qualité de connaître son équipe.
02:05Et je me sens bien dans l'établissement aussi, c'est ça, ça fait aussi longtemps que j'y suis.
02:09Donc c'est pour ça que je ne change pas.
02:10On travaille non-stop de 7h du matin à 19h le soir.
02:14Même la pause pipi, c'est compliqué des fois.
02:16Des fois, ça m'arrive de partir à 20h30, voire 21h.
02:19Quand je vois que j'ai une patiente le soir qui ne va pas bien à 19h, alors que c
02:24'est mon heure de départ.
02:26Non, je ne pars pas.
02:27Je n'ai pas ma collègue de nuit.
02:28Elle a quand même 110 patients la nuit pour elle toute seule.
02:31Non, je n'ai pas ma collègue toute seule.
02:32J'ai été l'un des services le plus touchés au niveau du Covid.
02:36Il faut savoir qu'en trois semaines, sur 36 de mes patients, j'en ai perdu 21.
02:44Il y a même un jour où j'ai craqué parce que ce jour-là, malheureusement, j'ai eu trois
02:48décès en même temps.
02:49Ça a été la goutte de trop.
02:52Donc j'ai craqué.
02:52Pendant une heure, je suis partie du service.
02:54Travailler jusqu'à 65 ans en sachant ce que j'ai vécu, le manque d'effectifs, la charge de travail,
03:01ça va être très compliqué.
03:03On va être de plus en plus fatigué et donc, on va être des soignants de plus en plus en
03:08arrêt, de plus en plus absents.
03:11J'ai connu des collègues qui sont décédés avant l'âge de la retraite.
03:16Malheureusement, ça arrive.
03:17Ça fait mal.
03:18Je me souviens d'une ASH, un matin, elle vient me voir.
03:21Elle me dit, Marie, je ne suis pas très bien, je ne suis pas en forme.
03:25Cette dame est décédée une semaine plus tard d'un cancer foudroyant.
03:28Elle avait une cinquantaine d'années.
03:39J'ai été arrêtée trois mois parce que j'ai un patient qui tombait de son lit et en voulant
03:45l'entraper, je me suis fait très très mal au dos.
03:48Donc on m'a interdit de porter les patients et tout.
03:52Mais bon, quand il faut redresser les patients dans le lit, je n'ai pas toujours appelé.
03:56Donc je le fais et de temps en temps, la douleur, elle est là, elle revient.
03:59Donc c'est compliqué.
04:00On prend sur soi, on ne dit rien.
04:02Quand j'ai des douleurs, oui, j'hésite à me mettre en arrêt maladie parce que je me dis, si
04:07je me mets en arrêt maladie, c'est mes collègues qui vont être en difficulté.
04:10On pense plutôt à ses collègues et à ses patients avant de penser à soi.
04:13On mêle toujours le travail avant sa santé.
04:16Beaucoup.
04:16J'ai déjà essayé de m'imaginer dans un autre métier et j'ai dit non, non, je ne pourrais
04:20pas.
04:21C'est ce côté humain, ce côté relationnel, ce côté, c'est toute ma vie ce métier.
04:27Là, on arrive, on est à à peu près 800 mètres du travail.
04:31Là, c'est mon service qu'on voit.
04:33Les deux ailes qui sont là, c'est mon service.
04:37Donc on a un badge pour pouvoir ouvrir.
04:52On est arrivés à Bonport.
04:54J'ai ma collègue qui habite de Chartres.
04:55Je vois sa voiture qui est là, donc elle est déjà arrivée.
04:57Elle est arrivée avant moi.
04:58J'ai beaucoup de collègues qui habitent très loin, oui.
04:59On est plusieurs à partager cette galère de route tous les matins.
05:03Je vais aller au vestiaire, me changer.
05:04Il y a des patients qui n'ont pas été très bien dans la nuit, donc aller les voir en
05:07priorité.
05:08Ensuite, je vais commencer la distribution des traitements.
05:11À quel âge on peut faire bien mon métier ?
05:13Je pense 60 ans, voire 62 ans, grand grand maxi.
05:17Il faut réfléchir, il faut toujours être attentif dans notre métier.
05:20Parce que comme je disais, on a des vies humaines dans les mains.
05:22On injecte des médicaments quand même qui peuvent être létals.
05:25Notre vie de famille, on la met quand même de côté depuis toute notre carrière.
05:29Donc on aimerait bien profiter de nos enfants et nos petits-enfants quand même.
05:32Parce qu'il y en a certains qui décèdent avant l'âge.
05:36Bonne journée.
05:36Oui, bonjour.
05:37Merci.
05:37Au revoir.
05:39Sous-titrage Société Radio-Canada
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