- il y a 10 heures
Lancée le 4 avril 2020, la chaîne Histoires crépues s’est donné pour mission de parler d’histoire coloniale : une histoire commune, indispensable pour comprendre le monde actuel, mais longtemps restée taboue. Six ans plus tard, alors que l’actualité internationale est de plus en plus dense, la chaîne a évolué : nouveaux formats, nouvelles collaborations, ouverture à la politique, aux relations internationales, à l’environnement, à la pop culture ou aux jeux vidéo.
Dans cet entretien avec Seumboy, fondateur du média Histoires crépues, on revient sur la place de l’histoire coloniale en 2026, son rôle dans le débat public, la question du racisme dans les médias et la difficulté persistante de traiter les passés coloniaux en France.
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00:01On va parler d'Histoire Crépue, parce que c'est le média que tu as fondé et dont tu es
00:05le rédacteur en chef.
00:07Mais avant, on va faire comme plein de journalistes, j'ai vu une interview de France Inter, il faisait la
00:10même chose.
00:11Ta bio Insta, c'est militant hors sol. Alors j'avoue quand j'ai lu ça, militant c'est plutôt
00:16quelqu'un qui sait ce dont il parle.
00:18Hors sol au contraire, c'est quelqu'un de déconnecté. Pourquoi tu es un militant hors sol ?
00:22Déjà il faut dire que j'aime bien faire chier avec les noms, les mots, tu vois.
00:26Donc je me dis militant hors sol, déjà ça commence très mal.
00:28Ça fait parler.
00:29Voilà c'est ça, ça fait parler, ça pose des questions.
00:31Et moi en fait j'ai grandi dans une cité qui s'appelle le Lutte à Gennevilliers, au 13e étage
00:35d'une tour.
00:36Et je ne me suis jamais vraiment ancré ni dans le sol français, ni dans le sol des pays dont
00:41mes parents sont originaires.
00:42Ce sont le Togo, la Côte d'Ivoire, le Nigeria, la Bretagne aussi, bon bref.
00:47Et du coup c'est pour ça hors sol, c'est comment est-ce qu'on peut déployer une pensée
00:51politique dans un pays comme la France,
00:53mais aussi quand on est ancré ou non ancré dans plein de territoires.
00:57Et donc c'est un peu cette idée que j'ai envie de porter, c'est militer, oui, sans être
01:01réellement ancré dans le sol,
01:02mais plutôt ancré un peu comme l'hydroponie, vous savez, les trucs qui sont plantés dans du coton et tout.
01:07Donc c'est-à-dire ancré dans les réseaux sociaux, sur internet, dans un autre espace que celui qui est
01:13forcément la terre.
01:14C'est un petit peu ça la réflexion. Réflexion ouverte, j'ai pas la réponse.
01:19T'as lancé la chaîne YouTube Histoire Crépu le 4 avril 2020, en tout cas c'est la date de
01:23la première vidéo que tu postes.
01:24A l'époque tu expliques que tu vas parler d'histoire coloniale parce qu'on la partage tous, parce qu
01:28'elle nous permet de comprendre le monde,
01:29mais aussi parce que ça reste tabou. Est-ce que, presque six ans plus tard, est-ce que ça a
01:34changé ?
01:35Est-ce qu'on parle plus d'histoire coloniale qu'avant ?
01:38J'ai l'impression que oui, sur les réseaux sociaux, il y a toute une génération qui s'empare de
01:43ce sujet et qui ose en parler frontalement.
01:45Aussi parce qu'il n'y avait pas beaucoup d'espace à la télé ou dans les médias traditionnels pour
01:50en parler frontalement.
01:52Donc moi, quand je lance la chaîne en 2020, je suis militant à l'époque, notamment dans Décoloniser les Arts,
01:58qui fait un travail depuis des années sur ces questions.
02:00Et il y a plein de groupes militants qui ont fait des travaux. Il y a même eu des journaux
02:03antiracistes qui ont essayé de faire parler de cette histoire depuis longtemps.
02:07Mais généralement, les mouvements meurent ou sont très, très, très précaires. Et donc là, moi, quand je lançais la chaîne,
02:12c'était l'idée.
02:13Comment est-ce qu'on fait déjà pour avoir 10 000 abonnés sur YouTube ? Aujourd'hui, on est à
02:17plus d'un million toutes plateformes confondues.
02:19Donc c'est trop, trop bien. Mais surtout, il y avait une vraie attente.
02:24Oui, c'est ça. Il y avait une attente. Et puis surtout, il y a plein d'autres personnes aujourd
02:26'hui qui ouvrent leur bouche pour parler de plein d'endroits différents.
02:30Parce que l'histoire coloniale, comme je dis, ça nous connecte tous et toutes. Mais depuis à la fois la
02:35Kanaki, la Guyane, l'Afrique, il y a plein de pays qui sont concernés,
02:39que ce soit l'Afrique du Nord, l'Afrique centrale, la Syrie, etc. Donc en fait, on a tellement d
02:43'histoires à raconter. Et moi, je suis content qu'aujourd'hui, ce soit de plus en plus possible
02:46aussi via les réseaux et très peu encore, malheureusement, via les médias traditionnels.
02:51Je voulais te demander, justement, à la télévision, tu dis qu'on parle très peu d'histoires coloniales et même,
02:56il y a un tabou en fait.
02:58Même quand quelqu'un essaye d'aborder le sujet, c'est quelque chose qui est complètement rejeté en principe. Non,
03:02il y a ça aussi.
03:03Parce que même l'espace des médias traditionnels, je pense particulièrement à la télévision puisqu'on parle plutôt audiovisuel.
03:09Et donc de créer des espaces sur Internet où là, il peut y avoir de la vidéo, il peut y
03:12avoir du son et tout ça. Mais c'est vrai qu'à la télévision, enfin,
03:15est-ce qu'il y a eu ne serait-ce qu'une émission qui parle d'histoire ?
03:19En fait, il y en a de temps en temps qui sortent, notamment, par exemple, sur l'histoire de l
03:22'esclavage, il y a eu plusieurs documentaires.
03:24Voilà, mais hors documentaire, justement.
03:26Voilà, hors documentaire, c'est beaucoup, beaucoup plus compliqué. C'est vrai que c'est un sujet qui clive vachement.
03:30En fait, moi, la lecture que j'en ai, c'est que les gens sont très inquiets quand on parle
03:35d'histoire coloniale
03:35parce qu'elles ont l'impression qu'on les accuse. Souvent, la phrase qui va venir, c'est du passé,
03:40ça fait des années.
03:41En fait, ça ne fait même pas 100 ans, en réalité. Et on parle, par exemple, de la Seconde Guerre
03:46mondiale,
03:46alors qu'elle est plus ancienne que les décolonisations. Donc, on pourrait très bien parler des décolonisations de l'histoire
03:51coloniale.
03:51Ou alors, ça va être, oui, mais moi, mes grands-parents, ils n'étaient pas impliqués.
03:54Ou bien, c'était nos ancêtres. Je n'ai pas apporté les fautes de mes ancêtres, etc.
03:58Et nous, ce qu'on dit souvent, c'est qu'on n'est pas des juges. On n'est pas
04:00là pour dire qui va aller en enfer ou quoi.
04:03L'idée, c'est juste de pouvoir parler d'une histoire qui construit le monde dans lequel on vit.
04:06Et du coup, pour comprendre le monde dans lequel on vit avec son histoire migratoire, avec la manière dont les
04:12langues sont réparties sur la planète,
04:13les rapports de domination à l'échelle internationale, tout ça, ça se comprend en étudiant l'histoire coloniale.
04:18Et du coup, nous, c'est vraiment ça qu'on veut faire. Et c'est vrai que pour l'instant,
04:21c'est tellement lu sur l'angle de la morale
04:23que c'est difficile à faire dans le paysage médiatique français, y compris à gauche, je vais le dire aussi.
04:27Et là, il y a une actualité internationale qui est très, très chargée, notamment avec tout ce qui est entrepris
04:34par Donald Trump.
04:36Toi, dans ce moment-là de l'histoire, justement, comment est-ce que tu vois quel doit être le rôle
04:41d'histoire crépue ?
04:43Comment est-ce qu'à travers le prisme anticolonial, on peut lire le présent ?
04:49Moi, ce que je me suis dit, quand il y a eu les déclarations de Donald Trump et cette idée
04:53d'annexer le Groenland,
04:55en fait, on voit des puissances coloniales européennes qui se mettent à se défendre contre le plus grand succès de
05:03la colonisation européenne,
05:04qui est les États-Unis. Les États-Unis, souvent, on a l'impression que c'est quelque chose de totalement
05:08déconnecté de notre histoire.
05:09Les Américains, ils sont un peu fous, etc. Mais en fait, les Américains...
05:12Oui, voilà. Nous, ça va.
05:14Violences policières, on n'en a pas du tout.
05:16C'est clair. Mais les États-Unis, c'est vraiment la meilleure réussite du projet colonial avec le Canada et
05:23l'Australie.
05:24C'est des pays dans lesquels les colons européens se sont installés, ont à peu près éradiqué les populations locales
05:30et ont pris leur indépendance de leur métropole. Et ensuite, pour prolonger un projet colonial,
05:36c'est-à-dire que dans leur ADN, il y a ce truc de s'étendre, de prendre encore plus
05:39de pouvoir, de territoire,
05:41puisque c'est des nations qui sont construites par le colonialisme.
05:43Aujourd'hui, ça se retourne contre l'Europe. Là, d'un seul coup... Enfin, contre l'Europe.
05:48Le territoire du Groenland est déjà en lui-même une colonie. Mais bon, l'Europe veut défendre ce morceau de
05:54terre.
05:54Et donc, ça pose question. En fait, on se retrouve, j'ai l'impression, dans les situations un petit peu
05:58du partage de l'Afrique sur les cartes. En fait, on va avoir l'Occident qui essaye de se re
06:03-répartir le monde.
06:04Et tout ça aussi pour finir en disant que Trump, il lance son Conseil pour la paix,
06:09qui devient un peu une sorte d'alternative à l'ONU, par exemple.
06:14Mais nous, en tout cas, sur un point de vue anticolonial, on se dit, déjà, l'ONU, c'est pas
06:19un espace
06:19dans lequel l'égalité internationale est promue. C'est un organe qui vient de la Société des Nations,
06:26qui a été construite par des empires coloniaux pour se répartir le monde.
06:28À une époque, ils avaient encore des colonies. Il y a eu les décolonisations.
06:32Les pays ont obtenu des sièges, mais ils n'ont pas réellement de pouvoir dans tous les cas.
06:35Donc, en fait, le fonctionnement même international est déjà vicié,
06:40ce qui rend un peu difficile la manière dont on lit les choses.
06:44Donc, nous, on a besoin toujours de repartir dans l'histoire
06:46pour essayer de donner quelques bribes sur comment le monde fonctionne
06:50et ensemble trouver des solutions.
06:52Il y a quelqu'un dans le chat qui dit quelque chose de très intéressant.
06:54Il dit, je dis peut-être une bêtise plus grande que moi, mais j'ai l'impression
06:57que le refus d'une certaine gauche de parler décolonisation, c'est à cause d'un sentiment de culpabilité mal
07:01gérée.
07:02Alors que le refus de la droite, c'est la peur que l'on demande de payer des dommages et
07:07intérêts.
07:08La personne voit juste quand elle dit ça. Effectivement, il y a une gêne et à gauche et à droite.
07:12Oui, ça, c'est sûr. Il y a une gêne et à gauche et à droite.
07:15Mais c'est notamment parce que tout le spectre politique français a été impliqué dans la colonisation,
07:20que ce soit la gauche comme la droite.
07:22Donc, la droite, il y avait plus peut-être une logique économique d'argent,
07:27en tout cas, qui était assumée, affirmée, alors qu'à gauche, il y avait la mission civilisatrice
07:31et cette idée qu'on allait apporter le bien-être dans les colonies.
07:34Et c'est aussi par l'éducation, par tout ce qui allait être le soin, etc.
07:40Et donc, en fait, tout le champ politique a ce même problème de comment est-ce qu'on regarde notre
07:45histoire coloniale
07:46et comment est-ce qu'on regarde aussi à quel point la gauche a parfois été même motrice
07:50encore plus fortement que la droite ou que l'extrême droite dans cette affaire.
07:54Et aujourd'hui, qu'est-ce que ça dit encore sur, par exemple, la pensée de l'humanitaire,
07:58de l'aide au développement, etc., qui sont pétris de valeurs morales plutôt de gauche,
08:02mais qui sont aussi dans ce qu'on appelle le néocolonialisme, par exemple.
08:06Voilà, c'est une question très large.
08:08Et en tout cas, nous, ce qu'on essaie de faire, c'est de donner des pistes
08:11pour qu'on puisse sortir collectivement de ces mécanismes de domination.
08:16En décembre dernier, je crois, le 5, vous faisiez une soirée un peu de fin d'année d'Histoire Crépue,
08:20où à la fois vous faisiez un bilan d'Histoire Crépue, des projets, etc.,
08:23mais aussi vous vous annonciez, vous lancez des nouveaux formats.
08:25Est-ce que tu peux nous parler de ces nouveaux formats, de ces nouveaux projets,
08:28nous donner quelques exemples de ces nouveaux projets que vous avez lancés ?
08:31Alors, donc, l'année dernière, on avait...
08:34À la base, c'était moi qui incarnais la chaîne Histoire Crépue.
08:37Je faisais des vidéos, voilà, face cam, vulgarisation.
08:41Et depuis la fin d'année dernière, on a décidé de devenir un média,
08:44parce que c'est vrai qu'à gauche, il y a beaucoup de médias qui existent,
08:47mais peu de médias qui parlent vraiment de la question antiraciste ou anticoloniale
08:51comme point de centre de leur manière d'écrire, etc.
08:55Avec autant de régularité...
08:57Je salue le Bondy Blog, Street Press, il y a plein de médias qui traitent quand même de ces questions,
09:03mais nous, on voulait vraiment se concentrer vraiment qu'autour de ça.
09:06Et du coup, on a commencé à travailler avec d'autres créateurs et créatrices et lancé des émissions.
09:10Je donne un exemple d'émission, il y a L'Heure des Rots,
09:13qui est une émission d'humour avec cinq humoristes qui parlent d'actualité
09:17avec un regard antiraciste et décolonial, mais avec humour aussi.
09:21On se dit, on peut bien rigoler, enfin c'est pas que...
09:23Ça rigole plus que sur le plateau de Pascal Praud quoi.
09:26Oui, un petit peu plus quand même.
09:28Il y a une émission qui s'appelle Histoire Extrascolaire,
09:30qui est animée par Mouhamadou Le Prof, où là on parle d'éducation vraiment.
09:35Il y avait une émission qui s'appelait Pull Up sur les Outre-mer.
09:38Il y a une émission qui s'appelle Disculture sur la pop culture,
09:42le jeu vidéo mené par Jane et Mickaël par exemple.
09:46Il y a beaucoup d'émissions comme ça qui vont se suivre et continuer.
09:49On a parlé aussi d'écologie décoloniale avec Rémi Kenzo Pagès,
09:54qui est un sujet qui parfois est traité, mais voilà,
09:57on voulait donner encore plus de place à ce sujet.
09:59Il y a beaucoup d'autres émissions qui arrivent que je n'ai pas citées là
10:01et qui vont arriver, qu'on n'a pas encore publiées sur les questions cuir,
10:05aussi sur des questions de clash interne à la gauche,
10:09de débat interne à la gauche.
10:10Ça fait plein de portes effectivement et ça peut être pour avoir touché différents publics aussi, c'est super.
10:16C'est ça l'objectif en tout cas et c'est surtout de se dire est-ce qu'on a
10:19la capacité, l'envergure
10:21d'avoir une proposition assez diversifiée dans les formats qu'on propose
10:26et de pouvoir faire en sorte que plein de créateurs et créatrices de contenu
10:31qui parlent d'antiracisme soient identifiées à l'échelle plus large.
10:35Parce que c'est vrai que souvent en tant que personnes racisées,
10:37il y a quelques personnes qu'on va identifier qui vont sortir,
10:40c'est toujours été un mécanisme comme ça dans l'histoire médiatique française en tout cas.
10:45Et du coup tout le monde s'intéresse à cette personne qui devient un peu le porte-étendard
10:49de tout l'antiracisme, de toutes les personnes racisées.
10:52Et nous l'idée c'est qu'on puisse contribuer à l'émergence d'une scène
10:55avec plein de regards différents, parfois contradictoires, mais qui parlent de ces sujets.
10:59Oui et vraiment de faire appel à des spécialistes peut-être aussi chacun chacune de leur domaine.
11:04Oui voilà parce qu'on peut pas parler de tout, comme je disais l'histoire coloniale
11:07ça rassemble tellement de territoires différents.
11:10Moi je suis pas le mieux placé pour parler de la Tunisie alors qu'il y a beaucoup de choses
11:13à dire.
11:14Là on a eu une journaliste qui s'appelle Nawal Ben Ali qui a récemment sorti une vidéo
11:19pour commenter un film qui s'appelle Promis le ciel.
11:21Voilà ça se passe en contexte tunisien, elle est beaucoup plus apte à en parler.
11:25Je l'ai regardé tout à l'heure, elle est passionnante cette vidéo et étant moi-même franco-tunisienne
11:28évidemment je l'ai regardé avec un oeil plus attentif.
11:31Mais tu as parlé tout à l'heure de pop culture et j'avais envie de te poser la question,
11:35je profite de ta présence ici parce que c'est une question qui me taraude depuis tant d'années.
11:41j'ai beaucoup regardé les films sur la guerre du Vietnam des Américains.
11:45Ils en ont beaucoup parlé tout de suite, ils ont fait beaucoup de films sur ces sujets là.
11:49Je me souviens du bruit qu'avait fait Indigène quand Indigène était sorti en France
11:53et en fait les films sur la guerre d'Algérie en France on les compte presque sur les doigts d
11:57'une main.
11:58C'est vraiment très rare, il n'y en a pas beaucoup.
12:00On voit bien encore à quel point est-ce que les liens entre l'Algérie et la France sont extrêmement
12:03complexes.
12:04Bref, comment est-ce que toi tu lis ça par le biais de la pop culture, par le biais du
12:09cinéma ?
12:10Qu'est-ce que ça veut dire le fait qu'on ait si peu de films par exemple parler de
12:13la guerre d'Algérie ?
12:15Alors je ne sais pas comment le dire au niveau de la pop culture.
12:18J'ai l'impression que, en fait ce qui est intéressant moi quand je regarde l'histoire coloniale,
12:22il y a beaucoup de livres, même si vous allez dans des brocantes et tout,
12:25vous allez voir souvent des livres genre les trucs SAS, je ne sais pas si vous voyez ces vieux livres
12:29un peu d'action, un peu à la James Bond, enfin il y a beaucoup de livres en tout cas
12:32de cette époque
12:33qui se passent soit en Indochine, soit en Algérie.
12:36En fait il y avait une littérature de romans un peu, ouais, un peu James Bond.
12:41Exotique.
12:42Et qui donne par exemple des trucs comme OSS 77, c'est une reprise de ce type de romans qui
12:46existaient à l'époque,
12:48très très coloniaux, et en fait j'ai l'impression qu'en France en tout cas, la perte de l
12:52'Empire a été vécue
12:53comme un traumatisme tellement fort qu'il a fallu, enfin que ça a été impossible d'en parler frontalement ensuite.
12:59Et je pense que ça, ça joue à plusieurs endroits, qui sont par exemple ensuite le rapatriement des pieds noirs
13:05en France,
13:05qui je pense est un des terreaux de ce qu'est l'extrême droite aujourd'hui en France,
13:09dans le sentiment d'avoir été remplacé par des musulmans d'Afrique du Nord et dans la peur de perdre
13:15son pays.
13:16Je pense que ça, ça fait partie des terreaux qui alimentent les fantasmes d'extrême droite.
13:21Mais il y a beaucoup de choses qui sont liées à la guerre d'Algérie et la guerre d'Indochine,
13:25puisqu'on aurait pu aussi faire des films sur cette guerre qui sont toutes les deux des défaites majeures de
13:29la France,
13:30alors que l'armée avait déjà été défaite par les Allemands.
13:32En fait, c'est comme s'il y a une succession de défaites militaires et que là, la France pensait
13:37refaire sa grandeur
13:39ou montrer que l'armée française était toujours capable en Algérie et en Indochine et en fait, non.
13:44Et donc, je pense que tout ça joue sur un tabou, un trauma et aussi le fait qu'on a
13:48peur d'en parler,
13:49parce que ça mettrait en avant des responsabilités.
13:51Par exemple, il y a un livre qui est sorti récemment sur Mitterrand et son lien avec la guerre d
13:54'Algérie.
13:55La figure de Mitterrand, à quel point elle a été impliquée dans la guerre d'Algérie, c'est un sujet
14:00qu'on n'a pas eu envie de remuer très vite.
14:03Et pas que lui.
14:05On parlait de pop culture, on parlait de jeux vidéo, de films, etc.
14:08C'est vrai que ça occupe une grande place sur Histoire crépue.
14:11Tu parlais de Jane, fondatrice d'Afro Gameuse, une association pour la représentation des personnes racistes dans le jeu vidéo.
14:19À quel point c'était important pour vous d'accorder cette place si importante aux jeux vidéo et à la
14:23pop culture en général,
14:24dans un média consacré à l'histoire des coloniales ?
14:26Est-ce que ça fait aussi partie des imaginaires qu'on doit construire ensemble ?
14:32Pourquoi vous aviez envie d'accorder une place si importante aux jeux vidéo et à la pop culture en général
14:36?
14:36Alors ça, c'est vraiment une idée de Jane.
14:38Nous, ça fait longtemps qu'on suit le travail d'Invincible Jane sur les réseaux,
14:42avec l'association Afro Gameuse et pas que.
14:45Elle travaille dans plein de collectifs différents.
14:47Et en fait, moi, j'avais une autre émission qui s'appelle On verra bien,
14:50dans laquelle j'invite des penseurs-penseuses pour vraiment aller au fond des sujets d'antiracisme.
14:55Et il y a des chroniqueuses ou chroniqueurs.
14:57Et là, Jane était venue dans une émission.
14:58Elle avait fait un sujet sur un personnage de Tekken, le nouveau jeu de combat qui sort.
15:04Et c'était un personnage malgache.
15:06Elle avait dénoncé le sexisme du chara-design de ce personnage.
15:10Et dans notre commu, il y a eu vraiment un clash, ça a été assez intense,
15:14de gens qui lui sont tombés dessus en disant, elle n'y connaît rien, c'est une meuf.
15:18En gros, c'était un peu ça, le discours.
15:19Ça se passait au sein même de la commu d'Histoire Crépue.
15:22On n'avait pas vu venir ce truc-là.
15:24Donc, on s'est dit, en fait, non, c'est pas possible.
15:26On ne peut pas laisser...
15:28Il y avait une partie de la commu qui la défendait et une autre partie,
15:30qui était souvent des mecs gamers, qui lui tombaient dessus en disant, elle n'y connaît rien.
15:34Alors que c'est sa spécialité depuis des dizaines d'années,
15:36enfin, depuis une dizaine d'années, elle travaille sur ce sujet.
15:39Et du coup, on s'est dit, bon, il faut qu'on y aille plus à fond.
15:42Déjà parce que c'est des sujets qu'on n'interroge pas.
15:44On ne se rend pas compte à quel point l'imaginaire, même racial,
15:47est façonné par des sujets de pop culture.
15:49Mais aussi moi, par exemple, je suis un grand joueur de Age of Empires III.
15:53Pour ceux qui jouent un petit peu, vous voyez peut-être ce jeu.
15:55Très bien.
15:56On joue concrètement à la colonisation des Amériques.
15:58C'est ça, le jeu.
15:59C'est que tu es un peuple européen et tu arrives dans les Amériques et tu colonises, en fait.
16:04Donc, il y a beaucoup de jeux qui fonctionnent
16:06et qui reposent sur ces scénarios-là de conquête coloniale.
16:10Je pense à Catan, des jeux qui peuvent être à plein de niveaux différents.
16:14Et même dans la pop culture, ce qui va être les séries, etc.
16:17Tous ces sujets reviennent très souvent.
16:20Et on manque parfois de grilles d'analyse pour les lire
16:24et pour voir ce qu'ils racontent du monde.
16:25Donc, nous, ça nous intéresse.
16:29Histoire crépu commence un peu à percer la sphère Internet, on va dire.
16:33Je disais, tu as été interviewé par France Inter il y a quelques mois.
16:36Tu fais des chroniques pour Nova.
16:38C'est quoi, tous les deux, trois mois, un truc comme ça ?
16:39Ouais, à peu près, ouais.
16:40Il y a quelqu'un qui te félicite d'ailleurs.
16:42Oui, merci.
16:43Je lis le chat, je vois plein de gens qui soutiennent ton travail,
16:46enfin votre travail, histoire crépu, et qui disent,
16:48j'ai plus le commentaire en tête, mais merci pour tes interventions à Nova,
16:51on a besoin de ça.
16:52Donc ouais, tu commences un peu à percer, enfin vous commencez à percer un peu la sphère Internet,
16:56en arrivant dans les médias mainstream, même là on est sur l'humanité.
16:59Alors on est sur Twitch, mais on est quand même sur l'Huma.
17:00Est-ce que c'est un objectif pour vous de percer Internet et de coloniser, sans mauvais jeu de mots,
17:07les médias mainstream pour justement imposer cette grille de lecture,
17:11ces clés de compréhension que vous vous portez ?
17:13Est-ce que c'est un objectif ou est-ce que, bon ça c'est fait comme ça ?
17:16Bah en fait au départ, quand on, enfin moi j'ai lancé la chaîne,
17:18l'objectif c'était de faire 10 000 vues, enfin 10 000 abonnés sur YouTube.
17:22Je pensais pas que ça pouvait être un vrai espace qui toucherait un grand public,
17:26même si je pensais que ça pouvait être intéressant.
17:28Et au fur et à mesure, bah ça a pris beaucoup plus d'ampleur,
17:31il y a eu le confinement, il y a eu l'affaire George Floyd,
17:33il y a eu une libération de la parole sur ces sujets qui a été de plus en plus importante.
17:36Il y a Réa qui m'a rejoint et toute l'équipe avec laquelle on a construit ça.
17:39Et aujourd'hui notre objectif, c'est de faire en sorte qu'effectivement on atteigne les médias mainstream
17:45et que, dans ce que je disais tout à l'heure, cette espèce de...
17:48qu'on ne soit un pool de personnes journalistes identifiées pour parler de plein de sujets différents
17:53et que quand demain Quotidien ou Luma ou je sais pas quels médias
17:58a besoin de chercher un chroniqueur, une chroniqueuse sur un sujet,
18:01bah ils sachent qu'il ou elle peut regarder chez Histoire crépue.
18:04Donc c'est un petit peu ça, c'est de devenir référence au niveau de l'écosystème humain,
18:09médiatique, pour qu'ensuite on puisse se déployer à d'autres endroits.
18:13Et c'est un peu la stratégie qu'on a qui est un peu ambitieuse.
18:16Mais on se dit, en vrai, enfin même je vois au niveau de Twitch par exemple,
18:21la plupart des créateurs créatrices indépendantes aujourd'hui qui sont blancs
18:26peuvent être backup par un média déjà plus installé.
18:29Enfin là c'est le cas pour Lumao, pour Blast ou pour Mediapart, pour plein de trucs.
18:33Et nous en fait on est plutôt dans une position où on doit à la fois être dans la précarité
18:38de la création de contenu indépendant et derrière il n'y a pas de médias assez structurés,
18:43enfin en tout cas qui s'intéressent de la même manière que nous à ces sujets,
18:47pour nous backup encore.
18:48Donc on est un peu en train d'essayer en même temps de devenir le média
18:51qui pourrait backup les personnes qui se lancent sur ce sujet.
18:53De toute façon il y a un vrai sujet de racisme dans le métier de journaliste.
18:58De représentation.
19:00Ah oui, oui, vraiment, quand on voit bien que c'est un métier qui est quand même
19:05principalement exercé par l'élite blanche intellectuelle du pays, pour le dire très grossièrement,
19:10mais en fait c'est évidemment que c'est un sujet.
19:13Et tu gardes tous les postes du coup aussi.
19:15Effectivement, il y a ce truc.
19:17Et c'est intéressant justement la question des médias de gauche principalement,
19:20parce que c'est là normalement où...
19:22Et comme tu disais tout à l'heure quand tu as commencé en disant presque un petit peu,
19:25il faut presque rassurer les blancs en disant mais nous on n'est pas là pour qu'il y ait
19:28une gêne,
19:28pour vous faire culpabiliser ou quoi.
19:30Alors qu'en soit, il ne devrait même pas y avoir à justifier en fait au bout d'un moment.
19:34Il y aurait des colères légitimes, notamment par rapport à ce manque de place aussi.
19:37Mais je dis ça, c'est pas pour rassurer les blancs, parce que c'est vrai que ça c'est
19:41souvent un truc
19:41qu'on peut me dire...
19:43Moi c'est pas pour rassurer les blancs que je dis qu'on ne veut pas les faire culpabiliser,
19:47mais c'est vraiment parce que je pense que c'est pas le sujet, la culpabilité.
19:51Et que la culpabilité...
19:52Oui, non, c'est parce que...
19:52Oui, oui, c'est ça, mais je le précise parce que je pense que ça peut être lu comme ça,
19:55mais je pense que le sujet c'est pas la culpabilité, si vous êtes coupable, force à vous,
19:59enfin réglez ça de votre côté quoi, mais nous c'est d'autres sujets,
20:02c'est qu'est-ce que ça construit sur le monde et comment on peut déconstruire les rapports de domination.
20:05C'est pour ça que je précise ce truc.
20:07Mais t'as raison, t'as dit que c'est eux qui ressentaient une gêne de traiter ces sujets-là.
20:10Oui, oui, bien sûr.
20:10Mais en attendant, je me dis, bah ouais, nous, notre principal endroit de contact, c'est plutôt les médias de
20:17gauche,
20:18de comment est-ce qu'on fait pour...
20:20C'est pas forcément infiltré, c'est pas l'idée parce que je pense qu'on peut...
20:24Enfin, ça marche pas, ça a jamais marché et ça marchera pas, mais c'est plutôt avoir des espaces de...
20:30où on peut parler d'égal à égal pour ensuite pouvoir vraiment collaborer.
20:34Et ça, je trouve que c'est peut-être plus intéressant. J'espère qu'on arrivera à ça.
20:38Non mais du coup, c'est passionnant parce que du coup, enfin, avec ce que tu es en train de
20:41dire,
20:42vous essayez vraiment de faire en sorte de faire émerger un maximum de profils d'experts et d'expertes.
20:47Et ça, en fait, c'est un travail, c'est un travail énorme.
20:50On est bien accompagnés de plein de gens qui nous soutiennent et tout, donc c'est super cool.
20:54Et on a plein de conseils aussi des autres médias, justement, qui sont déjà plus installés.
20:58Et donc, on continue avec ça, quoi.
21:00On parlait de la représentation médiatique, notamment dans les médias de gauche.
21:03Est-ce que tu as quand même l'impression que les médias traitent plus les questions de racisme,
21:07les questions d'histoire décoloniale, plus, mieux ?
21:10Est-ce qu'il y a quand même une évolution ?
21:11Alors, ça va évidemment pas assez vite, mais est-ce que...
21:13Là, je disais, ça fait six ans après que vous avez lancé l'histoire crépue.
21:17Est-ce qu'il y a quand même une évolution dans le mode de traitement et dans...
21:20Bah, je pense que oui. En tout cas, par rapport aux années 2000,
21:24dans les médias les plus installés, je pense qu'il y a une évolution forte.
21:28Mais après, je n'oublie pas qu'il y a longtemps...
21:31Enfin, par exemple, à l'époque coloniale, l'humanité, entre autres, enfin voilà,
21:35faisait aussi des articles parfois très, très précis sur ces sujets.
21:38C'est-à-dire qu'il y a eu, je pense, un moment où le sujet est redescendu des médias
21:43mainstream.
21:44Et aujourd'hui, il reprend de la force aussi parce qu'il y a une nouvelle génération de journalistes
21:48qui sont parfois racisés et qui sont parfois en minorité dans leur rédaction,
21:51mais qui sont quand même là, ou même de non racisés, qui se sont vraiment renseignés sur ces sujets
21:55et qui arrivent à le faire remonter d'une autre manière
21:58et qui est peut-être plus cohérente avec l'époque aussi, la manière dont on lit les choses.
22:01Mais je pense que ce n'est pas quelque chose de totalement nouveau.
22:04Donc à l'époque des décolonisations, comme je dis, il y a eu beaucoup d'autres médias
22:09ou des médias plus mainstream à gauche qui ont bien traité ces sujets, je pense.
22:14Et puis quand même, le féminisme intersectionnel, c'est une nouvelle grille de lecture
22:18ou en tout cas qui a le plus le vent en poupe ces derniers temps
22:21et qui permet de re-réfléchir les questions de discrimination envers les femmes, les femmes racisées, etc.
22:29C'est quand même un biais.
22:31Est-ce que vous travaillez avec l'Ajar, l'association des journalistes antiracistes et racisés ?
22:35Parce que tu parlais des nouvelles générations qui émergent de journalistes,
22:37notamment des journalistes racisés, qui portent ces questions-là, ces combats-là.
22:40Est-ce que c'est des gens avec qui vous travaillez, vous êtes en contact ?
22:42On est en contact, en fait on travaille avec des gens qui sont membres de l'Ajar,
22:46mais on est en contact, on a essayé de les contacter.
22:49On est en train de se mettre en contact avec l'Ajar en tant que structure.
22:53Mais dans les gens qui travaillent avec nous, il y a plusieurs journalistes membres de l'Ajar.
22:56Mais je pense que les synergies ne sont pas encore là où elles doivent être
22:59et que là on a encore un travail justement à faire à bien se synchroniser avec l'Ajar
23:03pour pouvoir avancer ensemble.
23:05Mais notre problématique nous, c'est qu'on ne vient pas du journalisme
23:08et que du coup on vient plutôt de création de contenu.
23:12Moi je viens des Beaux-Arts.
23:13Moi c'est ça, je viens des Beaux-Arts.
23:16Réa, la personne qui travaille avec moi pour la création de la chaîne,
23:19qui est producteur, lui il vient de l'ingénierie, donc rien à voir.
23:22Et donc on est plutôt parti d'un truc assez roots, on a construit notre truc comme ça.
23:28Et maintenant on découvre le métier de journaliste, tout ce qui fonctionne avec,
23:31la manière dont les journalistes se sont battus pour avoir certains droits.
23:34Nous on était en mode, on fait ça sans comprendre ce qu'on fait.
23:37L'ubérisation aussi du journalisme, c'est une problématique qu'on découvre quand on est pris dedans.
23:43Merci beaucoup Sunboy, vous avez encore des questions à poser à notre invité.
23:47Où est-ce qu'on peut vous retrouver ? C'est le moment pub, donc c'est le moment de
23:51nous annoncer les prochains projets.
23:54Où est-ce qu'on peut te retrouver ? Comment on vous soutient ?
23:56Alors on est disponible sur Instagram, Youtube, Twitch, TikTok, tous les réseaux.
24:01Ça s'appelle Histoire Crépu.
24:03Et on a aussi un site internet qui s'appelle histoirecrépu.fr.
24:06On met des articles sur l'histoire coloniale et il va se remplir de plus en plus aussi avec de
24:09l'actualité.
24:10Et vous pouvez nous soutenir financièrement parce que du coup on fonctionne principalement grâce au soutien de notre public.
24:15Donc soutenir financièrement sur le site histoirecrépu.fr.
24:19Et là on vient de sortir il y a deux jours un sujet sur une vidéo d'enquête d'une
24:24journaliste qui s'appelle Ivana Aletas sur l'histoire du génocide tamoul.
24:28Qui est un sujet qui est très peu aussi traité dans les grands médias français.
24:32Donc voilà, on est assez content de ça.
24:33Et il y a plein de vidéos qui arrivent en février.
24:35On va aussi revenir sur Twitch, voilà.
24:38Super, super.
24:38Très beau programme en tout cas, tu as plein de soutien de gens, des gens qui te connaissent et qui
24:42apportent beaucoup de crédit à ton travail.
24:44Merci beaucoup Stumboy.
24:45Merci à vous.
24:46On a évidemment les gens à aller voir, écouter, regarder.
24:47Et bravo.
24:48Tout ce que vous faites.
24:49Merci beaucoup.
24:50Et bravo, à plus.
24:51Salut.
24:51Merci, à bientôt.ил
24:52structure X's et à Master帶 vidéos. Merci.
24:52A bientôt.