00:00Que cache la proposition d'un CDI jeune que vient d'annoncer le MEDEF ?
00:04Présentée comme une réponse au chômage des moins de 30 ans, la proposition du MEDEF prévoit la mise en place
00:09d'un SMIC jeune
00:10ainsi que d'un CDI pouvant être rompu sans motif au cours des trois premières années.
00:15Une mesure qui rappelle le contrat première embauche, le CPE, abandonné en 2006 suite à une mobilisation massive.
00:22Bonjour Gaëlle, tu es journaliste au service politique de l'humanité. Peux-tu nous expliquer cette proposition du MEDEF ?
00:30Voilà, tu l'as déjà un peu expliqué, donc je le répète. L'idée, elle est simple de la part
00:36du MEDEF.
00:37Elle est d'avoir un contrat dur indéterminé qui s'est trompu sans notification pendant les premières années, sans motif
00:45valable.
00:46Ils n'auront pas besoin de se justifier. C'est une grande bataille du patronat depuis des années, avoir les
00:53mains libres pour embaucher, soi-disant, et licencier.
00:59Et l'idée dans ce qui a été mis en avant la semaine dernière, c'est qu'il y ait
01:03une indemnisation qui soit croissante avec l'ancienneté du salarié en cas de rupture
01:07pour donner un semblant de garantie aux salariés. Il faut savoir que dans ces notes, il est proposé un dispositif
01:16qui en rappelle d'autres,
01:17notamment le contrat premier embauche dont on fête les 20 ans de la fin.
01:24Voilà. À savoir qu'il y a une période d'essai qui ne soit plus de quelques mois, comme c
01:31'est la norme aujourd'hui, mais pour les jeunes,
01:33d'être beaucoup plus longues, à savoir peut-être un an, peut-être deux ans, peut-être trois ans.
01:40C'est assez inquiétant. Et derrière aussi l'idée d'un SMIC jeune, il y a cette vieille lubie libérale
01:46qui est qu'un niveau de SMIC trop élevé
01:50serait un frein à l'emploi. Donc voilà, on a les deux vieilles lubies patronales qui reviennent.
01:57Si c'est simple de licencier, c'est plus facile d'embaucher. Si les salaires sont bas, c'est plus
02:03facile d'embaucher, d'accepter,
02:06de faire tourner l'économie, etc. Ça, c'est les deux vieilles lubies. Or, ça les déresponsabilise.
02:13Tout le poids de la responsabilité de créer de l'emploi et tout ça est mis sur les salariés et
02:18pas sur la capacité des entreprises
02:19à créer de la richesse. Alors ça, ça cliquerait dans l'idée de cette proposition patronale, ça cliquerait pour les
02:25jeunes
02:26de quel âge à quel âge, à peu près, pour les étudiants ? 18-25 ans. 18-25 ans, d
02:30'accord.
02:31Et voilà, 18-25 ans, il faut voir que c'est une tranche d'âge où le taux de chômage
02:36dans cette tranche d'âge
02:40est assez élevé. Il est de 23% environ. Donc voilà, il s'appuie là-dessus pour précariser l'ensemble
02:50de la société.
02:51— Et pourquoi ce projet patronal ? Tu en parlais à l'instant, Gaël. Nous rappelle le fameux CPE, le
02:59contrat premier embauche de 2006.
03:02— À l'époque, il s'agissait d'avoir justement une période d'essai de 2 ans. Et donc une
03:10période d'essai, c'est-à-dire que du jour au lendemain,
03:12soit le salarié, soit le patron peut dire mettre fin plus ou moins quand il veut au contrat.
03:18C'est-à-dire que quand on dit « sans motif », ça veut dire qu'il n'y a
03:22pas de contrôle possible de l'inspection du travail.
03:26Il n'y a pas... Voilà, les syndicats peuvent pas jouer leur rôle. Donc il y a un véritable souci.
03:31Ça pousse à une précarisation.
03:34Et à l'époque, ça avait amené... C'était il y a 20 ans. Les mobilisations ont commencé en janvier,
03:41février.
03:42— On s'en rappelle. — Ça avait donné lieu à des mobilisations énormes avec des centaines de milliers de
03:48jeunes dans la rue,
03:50des mobilisations y compris des personnes déjà en emploi. Et le gouvernement avait dû reculer.
03:57Et d'ailleurs, c'est peut-être du fait de se souvenir parce que là, au moment où on enregistre
04:01la vidéo,
04:01on vient d'apprendre ce matin que le gouvernement annonce que c'est pas dans les cartons, cette réforme.
04:08— Le MEDEF, il a fait ça pour nourrir le débat, a-t-il dit. Et donc il y a...
04:15Derrière, on voit que c'est une bataille idéologique
04:20pour casser le cadre protecteur du CDI. C'est pas la première attaque dans ce sens. Et c'est pas
04:26forcément le MEDEF qui les a menés.
04:27Je rappelle que la loi Ecommerie, sous le mandat Hollande, visait aussi à casser déjà le cadre protecteur du CDI.
04:33Ou, y compris sous François Hollande, le barème Macron qui faisait que... En gros, aujourd'hui, si vous étiez licencié
04:43sans juste cause,
04:45c'était le tribunal qui fixait l'indemnité. Et il avait été créé pendant ces années-là, ce qu'on
04:51appelle un barème Macron,
04:52qui donnait une visibilité au patronat. Si c'était un mois, c'était temps. Si c'était deux mois d
04:59'ancienneté, c'était temps.
05:00Enfin, chaque année, il y avait un peu plus. Ce qui faisait qu'il n'y ait plus d'incertitude
05:04juridique pour les entreprises
05:05quand elles se comportaient mal et licenciées sans juste cause. Et c'est dans la bataille logique ce que veut
05:10gagner le patronat.
05:13Et après, il y a d'autres idées qu'ils veulent mettre en avant, à savoir qu'on a besoin
05:16de diviser les salariés au maximum.
05:22Bon, il y a déjà quelque part le fait qu'il y ait une masse de sans-papiers que le
05:28gouvernement refuse de régulariser
05:30qui conduit à diviser les salariés. Là, créer un droit du travail spécifique pour les jeunes, ça revient aussi à
05:37diviser les salariés
05:38et à amener la bataille idéologique là-dessus. C'est-à-dire qu'ils veulent créer différentes catégories pour éviter
05:45que tout le monde
05:46et les mêmes intérêts et les mêmes droits, ça permet la contre-révolution réactionnaire.
05:50Une nouvelle génération de jeunes précaires. Je vous propose de regarder cette petite vidéo de l'INA
05:56qui résume bien les choses sur ce qu'était le projet du CPE en 2006.
06:01J'ai l'honneur, monsieur le président, d'engager la responsabilité du gouvernement.
06:08Cela n'a pas été compris par tous. Je le regrette.
06:12Un texte passé en force avec le 49-3 n'est pas toujours appliqué par la suite.
06:17La preuve en 2006 avec le CPE, le contrat premier embauche.
06:22Un dispositif imaginé pour lutter contre le chômage des jeunes qui atteint alors 24%.
06:27Il provoque une forte opposition, notamment en raison d'une mesure, une période d'essai de 2 ans avec possibilité
06:33de licencier,
06:34sans avoir à donner le motif.
06:36L'annonce provoque immédiatement la colère de la jeunesse.
06:40Mais le 9 février 2006, Dominique de Villepin passe le texte en force à l'Assemblée nationale en dégainant le
06:4649-3.
06:47J'ai l'honneur, monsieur le président, d'engager la responsabilité du gouvernement.
06:54C'est dur d'urgence. Aujourd'hui, 49-3.
06:55— Voilà. Donc on va revenir en foule. Voilà.
07:02Alors je voulais te poser une nouvelle question, Gaël.
07:04C'est comment réagissent les syndicats à cette annonce patronale ?
07:09Et notamment la CGT qui parle d'une déclaration de guerre contre les jeunes et les salariés.
07:15— Oui. Eh bien pour la CGT qui, comme les autres syndicats, qui visent à unifier le monde du travail
07:22pour pouvoir conquérir de nouveaux droits
07:23ou pour pouvoir se défendre, diviser la CGT. Voilà. Cherche à ce que tout le monde ait les mêmes droits.
07:32Et donc ils ont parlé de CPE XXL, à savoir quelque chose de généralisé, parce que le CPE, c'était
07:39seulement la période d'essai.
07:40Et là, ils envisagent même une rémunération qui soit moindre, ce qui est vu dans les cartons de baladure dans
07:47les années 90.
07:49Voilà. Eux, ils sont très, très remontés sur la mesure. Et ils parlent de mesures qui seraient pires que le
07:56CPE, qui n'avait que 2 ans d'ancienneté.
07:58Ils ont fait un communiqué très ferme. Et peut-être que... Voilà. C'est première réaction ferme de ce syndicat
08:10et des autres,
08:11qui fait que le gouvernement s'est dit que c'était pas le moment, au moment où il a une
08:14très faible... Il n'a pas de majorité au Parlement,
08:17de lancer un débat sur le sujet.
08:20Oui. Et une question à laquelle tu as déjà un peu répondu tout à l'heure.
08:25Pourquoi le MEDEF aurait-il pour objectif de créer une nouvelle génération de jeunes travailleurs précaires ?
08:31Pourquoi remettre ça sur le tapis aujourd'hui, vu la situation du chômage dans la société ?
08:37Enfin voilà, la situation qui est quand même extrêmement difficile sur le marché du travail.
08:42Pourquoi nous placer cette proposition aujourd'hui ?
08:46Mais on avait Laurence Parizeau, ancienne présidente du MEDEF, qui disait pourquoi l'amour est précaire,
08:54la vie est précaire, pourquoi le travail ne serait pas précaire.
08:58Il y a cette idée chez le patronat qu'il faudrait promouvoir la précarité.
09:04Un, parce que ça fait tout pouvoir du patronat dans l'entreprise et dans la société.
09:10Mais deux, ça permet de faire une...
09:12Voilà, si on sait que quelqu'un peut être licencié facilement, sans juste cause,
09:17ça évite la reconnaissance des qualifications, ça évite que les gens se syndiquent.
09:22Donc plus de précarité, c'est plus de pouvoir pour le patronat.
09:26Mais il y a aussi l'idée de créer une société où la précarité soit la norme,
09:32par un renouvellement petit à petit de la société, par des jeunes générations qui seraient précaires.
09:39D'ailleurs, on voit que ça commence à fonctionner.
09:41Tout le monde, du fait de son entourage, connaît des jeunes qui commencent par les agences d'intérim, les CDD.
09:48Et donc il est vrai que quand on est jeune, on a l'impression que tout le monde est dans
09:53la précarité,
09:54alors que 72% des salariés dans ce pays soient dans la fonction publique,
09:58avec une sorte de titulaire, donc avec l'équivalent d'un CDI,
10:03ou ont un contrat à durer indéterminé.
10:06Mais la précarité est forte, on s'est fait quand même près de 30%, mais ce n'est pas la
10:12majorité.
10:12Donc l'idée que tout le monde passe par un sas de précarité,
10:15ça transforme aussi la société pour créer une forme de normalité,
10:22où les contrats précaires sont la norme.
10:25Mais on voit que dans la fonction publique, notamment, où il y a une multiplication des contrats précaires,
10:31on commence à avoir des gens qui ont la trentaine, voire la quarantaine,
10:36qui n'ont connu dans la fonction publique territoriale, en passant d'un contrat à l'autre,
10:40que des CDD, qui ne passent pas en CDI.
10:43Et c'est un peu la même chose qui est en train de se produire dans le privé.
10:47Et voilà, c'est autant de difficultés pour se lancer dans la vie,
10:51mais aussi pour faire valoir ses droits.
10:55Alors selon une information du Parisien, Matignon aurait dit non à cette proposition du MEDEF.
11:02Faut-il pour autant être rassuré ?
11:05Je pense que là, ils ont dit que c'était pour mener le débat.
11:10Est-ce que c'est pas aussi pour commencer à mettre les esprits ?
11:14Voilà, quand on voit les déclarations à droite qui refusent d'augmenter les impôts sur les riches
11:22pour boucler le budget, ça, il y a une bataille idéologique pour un peu paralyser les gens à l'approche
11:29des élections
11:30ou ne pas faire en sorte que, soit au centre des débats, la question des garanties, des droits pour tous.
11:38Et donc on sait que derrière, c'est dans le logiciel idéologique de la droite.
11:42Et c'est une des raisons pour lesquelles la gauche et les syndicats sont vent debout contre une telle mesure.
11:49Voilà, le gouvernement est obligé d'acter les rapports de force parce qu'il a du mal à trouver une
11:54majorité pour passer le budget.
11:57Il va passer ce soir par 49-3.
12:01Voilà, ils doivent faire très, très attention à ce qu'ils font.
12:04Mais dans le fond de leur esprit, en effet, c'est un peu ce qu'ils souhaitent.
12:09Et le MEDEF, vu que la droite ne fait pas le job là sur cette question-là, prépare les esprits
12:18pour quelque chose qui est, à terme,
12:21une menace pour l'ensemble des salariés parce qu'on s'en prend jeune.
12:24Alors justement, pour l'ensemble des salariés, c'est un petit peu la question que je voulais te poser.
12:27Pourquoi cette mesure qui est ciblée pour les jeunes aujourd'hui serait-elle une menace pour l'ensemble des salariés
12:34demain ?
12:36Par exemple, le MEDEF fait valoir l'idée qu'ils prennent le modèle italien, une mesure qui a été prise
12:45à la fin des années 2010,
12:47d'un contrat avec des garanties qui évoluent dans le temps.
12:52Plus on a d'anciennes plaies, plus on a de droits associés au CDI.
12:59En réalité, on voit ce que ça a donné. C'est que les anciennes générations ont le droit à l
13:05'article 18 qui fait que si quelqu'un est licencié sans juste cause,
13:09il était réintégré dans l'entreprise et non pas indemnisé, comme c'est le cas en France.
13:15Mais voilà, cette grande réforme fait que les jeunes générations n'ont plus le droit à la réintégration, premièrement.
13:22Deuxièmement, c'est que dans les cas où il n'y avait pas réintégration, où il y avait indemnisation, ils
13:26sont moins bien indemnisés.
13:28Et donc, on voit qu'en s'en prenant d'abord pour les jeunes, pour les nouvelles générations à terme,
13:33c'est tous les nouveaux contrats de travail.
13:35Parce que si on commence par les jeunes, qu'est-ce qui va se passer par la suite ?
13:40Si un jeune, quand il rentre dans une entreprise, il faut 2, 3, 4 ans avant d'avoir les mêmes
13:45droits que les autres, est-ce qu'il va se syndiquer ?
13:48Ça va être plus compliqué.
13:51Donc, alors qu'on a déjà un taux de syndicalisation dans les petites et moyennes entreprises, qui est parmi les
13:58plus bas d'Europe.
14:00Et donc, au contraire, un gouvernement ou quelqu'un comme le MEDEF qui prône le dialogue social devrait se féliciter
14:06d'avoir des syndicats forts.
14:07Au contraire, là, c'est une mesure anti-syndicale. Et à chaque fois, on prend par un... Et quand ils
14:15s'y prennent, ils attaquent par un petit bout pour aller plus loin.
14:18Il y a une autre attaque contre les salariés du secteur du commerce en ce moment, où dans la niche
14:23LR, ils ont voulu remettre en cause le 1er mai...
14:27On en a beaucoup parlé à l'humain, oui.
14:29Oui, vous pouvez retrouver sur YouTube ou ailleurs dans les précédentes vidéos. Mais voilà, il y a cette volonté de
14:36faire travailler les gens du commerce 1,5 million de salariés le 1er mai.
14:40Ça commence là et ça ira pour les autres. Et c'est une menace pour tous les salariés aussi, parce
14:46qu'au fur et à mesure que cette société de précarité va avancer,
14:50c'est des droits auxquels les salariés ne vont plus pouvoir faire valoir. Pour avoir un logement, il est demandé
14:59un CDI. Comment vont faire ces jeunes générations ?
15:04Et y compris si on n'a que des baux précaires et tout ça, on est amené à prendre le
15:10premier boulot qui passe pour avoir certaines assurances également.
15:14CDI, c'est un plus. Et donc, c'est vraiment rendre plus difficile l'entrée dans la vie active des
15:21jeunes, mais à terme de beaucoup, beaucoup, beaucoup de monde.
15:25Parce que le CDI est ce qui fait le socle sur lequel faire valoir nos droits et attaquer le CDI.
15:34C'est finalement précariser toute la société.
15:37Parce que je rappelle que les gens vivent beaucoup en couple, en colocation. Il y a tout un tas de...
15:46Voilà. Quand il y a une attaque contre les droits de quelqu'un,
15:51c'est l'enfant qui trinque, c'est la femme ou le mari qui trinque. Voilà. C'est une généralisation
15:57de la précarité qui, in fine, n'est même pas forcément bonne
16:02pour l'économie. Parce que plus les gens sont précaires, plus ils ont une tendance à faire des économies plutôt
16:09que consommer.
16:09Donc ça restreint également la capacité de l'économie de se développer.
16:14Eh bien, merci Gaël. Et puis on lira dans l'Humanité, le journal papier, ainsi que sur l'humanité.fr,
16:22les suites, le développement de cette proposition
16:26très inquiétante du MEDEF. Merci Gaël. À très bientôt.
16:30Merci.