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00:01La matinale de Radio Classique avec David Abiquaire.
00:05Le petit Nicolas, je reviens, c'est signé non pas Gossigny et Sempé,
00:09mais inspiré de l'oeuvre de Gossigny et Sempé.
00:11Anne Gossigny et Jean-Philippe Arouvigno et Furcy Tessier.
00:15Bonjour Anne Gossigny.
00:16Bonjour David.
00:16Alors cette année, c'est l'année Gossigny.
00:19Écoutez, oui, il aurait eu 100 ans le 14 août dernier.
00:22100 ans.
00:22Et il a vécu jusqu'à 51 ans seulement, et hors antenne on se disait,
00:26mais il a laissé un tas de choses, Astérix, Lucky Luke, les Dingo Dossiers, Pilote,
00:34évidemment le petit Niccolo.
00:35Il a créé les premiers studios d'animation avec Albert Huderzo, les studios IDFX.
00:39Vous avez le souvenir d'un père qui bossait tout le temps ?
00:41Oui, j'ai le souvenir d'un père qui travaillait tout le temps,
00:44j'ai le souvenir d'un homme qui avait un réveil sur son bureau
00:47et qui accordait un délai très précis à chacun de ses personnages.
00:51Une heure et demie pour Astérix, une heure et demie pour Lucky Luke,
00:54peut-être une heure et demie pour le petit Nicolas.
00:56Mon père s'enfermait dans son bureau, je le voyais peu,
01:00mais de temps en temps il sortait de son bureau.
01:02À ce moment-là, moi je pensais que ça y est, c'était mon heure à moi,
01:05qu'il allait enfin pouvoir jouer avec moi, mais pas du tout.
01:07Il me disait, je cherche des idées.
01:10Donc moi je rentrais dans ma chambre.
01:12Anne Goscinny, vous aviez 9 ans quand votre père est mort.
01:14Quand on a connu son papa si peu de temps,
01:16parce que le perdre à 9 ans c'est quand même une tragédie,
01:19qu'a-t-il eu le temps de vous transmettre ?
01:22Je crois qu'il m'a transmis sans doute le sens de l'humour.
01:29Je l'observais beaucoup.
01:31Il avait une obsession dans la vie, c'était faire rire.
01:34Faire rire ma mère, faire rire ses copains,
01:37mais ça allait loin.
01:38Moi j'avais souvent des otites,
01:40et pour me consoler d'avoir des otites,
01:42il s'asseyait au pied de mon lit,
01:44et il me racontait des histoires.
01:45Par exemple, le petit chaperon rouge.
01:47Et alors dans sa version du petit chaperon rouge,
01:49le méchant loup avait l'accent belge de sa belle-mère,
01:52la gentille grand-mère avait l'accent yiddish de sa propre mère,
01:54et à la fin je ne comprenais plus rien,
01:56mais il y avait tout d'un coup une cour autour de mon lit
01:58de gens qui rigolaient de la façon dont mon père racontait des histoires.
02:01C'était son obsession.
02:03Faire rire.
02:03Anne Goscinny, on va écouter votre père parler de vous.
02:06Et je crois qu'il raconte un peu des carabistouilles,
02:09si j'ai bien étudié la question.
02:11René Goscinny parle de sa fille.
02:12J'ai une petite fille, oui, qui s'appelle Anne.
02:15Elle a 6 ans.
02:16Et elle lit Astérix ?
02:17Non, elle s'intéresse beaucoup à la concurrence.
02:20Elle est très amateur de Babar,
02:23elle est très amateur de Walt Disney.
02:26Et si ça continue, je vais finir par être agacé.
02:29Parce qu'il paraît que je suis susceptible,
02:30et ça commence à bien faire.
02:32Ça commence à bien faire, une archive dégotée par Marc Bourreau.
02:35Anne Goscinny...
02:36Oui, pardon, mais là, ce qu'il oublie de dire, c'est que...
02:38Il oublie de dire qu'il vous interdisait de lire les albums.
02:40Absolument, c'est-à-dire que ces albums,
02:42à lui, Astérix, le qui lui, qui se ne goûte,
02:44étaient enfermés dans la bibliothèque de son bureau,
02:47lequel bureau était aussi fermé.
02:48Parce que mon père pensait que les enfants s'agrebouillaient
02:51et s'adéchiraient.
02:52Or, pas tous les enfants.
02:54Donc, en fait, toute la littérature que pouvaient lire mes parents,
02:57mes parents étaient tous les deux des très grands lecteurs,
03:00étaient en libre circulation.
03:01En gros, je pouvais lire Histoire d'eau à 7 ans,
03:03ça dérangeait personne.
03:04Mais pas Astérix.
03:05Ce qui est curieux, quand même, et ça explique peut-être,
03:09je ne dirais pas un regret,
03:10mais il a donné beaucoup à beaucoup de gens.
03:12Et sur son œuvre, sur l'entrée dans son univers,
03:16il vous a finalement donné peu de son vivant.
03:18Il m'a donné plus qu'il n'a donné à personne.
03:21Il a été un père merveilleux.
03:24Il est devenu père à 42 ans,
03:26donc ce n'est pas très jeune.
03:28Il était émerveillé.
03:30Moi, j'ai eu une enfance merveilleuse.
03:32J'ai été très désirée.
03:35J'ai été adorée.
03:36Ça, c'est un socle pour la vie.
03:38Même si mon enfance à moi s'est arrêtée
03:40avec un coup de hache ce 5 novembre 1977 vers midi,
03:45le socle est là.
03:46J'ai été vraiment très aimée.
03:50Vous avez, d'une certaine façon,
03:53modernisé le petit Nicolas,
03:55mais pas trop,
03:56puisqu'il revient
03:57et son école est mixte
03:59et ça le traumatise.
04:00Comment on travaille sur la réinvention du petit Nicolas
04:03sans trahir l'héritage,
04:04tout en l'adaptant à la modernité ?
04:07Il faut savoir qu'adapter, c'est trahir.
04:09Mais dans la trahison,
04:11il y a la trahison fertile,
04:13c'est-à-dire celle qui enrichit l'œuvre,
04:14celle qui apporte quelque chose à l'œuvre,
04:16et la trahison stérile
04:17qui vient juste nourrir l'égo de celui qui adapte.
04:20Moi, je me suis penchée plutôt du côté
04:22de la trahison fertile.
04:24Et je ne me voyais pas écrire en 2025 ou 26
04:28des histoires qui auraient pris place
04:30dans une école non mixte.
04:32D'abord, je n'ai pas l'expérience de l'école non mixte.
04:34Je suis née en mai 68, ça ne s'invente pas.
04:36Mon père voulait d'ailleurs m'appeler Anne Barricade.
04:38Et je n'ai connu que l'école laïque et républicaine mixte.
04:43Mais je ne me voyais pas écrire des histoires
04:47dans une école exclusivement de garçons.
04:49J'aurais trouvé que c'était artificiel.
04:51Ça aurait été artificiel.
04:52Et les enfants d'aujourd'hui, je pense qu'ils ne seraient pas reconnus
04:55ni retrouvés.
04:56Il faut quand même qu'il y ait une certaine identification.
04:57Vous l'imaginez le petit Nicolas
04:59en train de bloquer son établissement scolaire aujourd'hui ?
05:02Non, mais...
05:03Faisant brûler des poubelles ?
05:04Écoutez, non, je ne m'imagine pas.
05:06Mais vous avez remarqué que j'ai juste fait un bond de 10 ans.
05:09On est dans les années 70, mais 68 est passé.
05:11L'homme a marché sur la lune.
05:14Mais voilà, les changements sont des micro-changements.
05:17Certes, l'école est mixte.
05:18La mère de Nicolas a des velléités d'indépendance ou d'autonomie.
05:22Elle ne veut plus demander à son mari de l'argent
05:25pour s'acheter des souliers ou un livre.
05:26Elle veut travailler.
05:28Et à partir du moment où elle travaille,
05:30il va y avoir une espèce de chaos dans le foyer.
05:33Le père va devoir se mettre à faire la cuisine.
05:36Il va d'ailleurs la faire assez bien.
05:37Et la mère va se rendre compte
05:39qu'elle n'était pas indispensable.
05:40Et le chaos va naître d'un autre endroit.
05:43En fait, on a cherché avec Jean-Philippe Arouvigneau
05:45toutes les sources possibles de comédie.
05:47Anne Goscinny, quand on hérite de tout ça,
05:51quand je dis vous héritez de souvenirs,
05:53d'un père drôle,
05:55de toute cette créativité,
05:58de ses archives,
05:59de ses œuvres,
06:00de ses BD,
06:01Is No Good,
06:01Le Petit Nicolas,
06:02Luc et Luc Astérix,
06:05comment vous avez pris conscience
06:07qu'il fallait que vous entreteniez
06:09l'héritage et la transmission ?
06:11Il y a des gens qui disent
06:12je ne veux pas de tout ça
06:13et qui font complètement autre chose.
06:15À quel moment vous vous êtes dit
06:16c'est mon job de m'occuper de tout ça ?
06:19D'abord, ce n'est pas mon seul job
06:20puisque j'écris depuis plus de 25 ans.
06:23Mais je pense qu'il y a un terme
06:25qui serait urgent de modifier
06:27qui est le terme d'ayant droit.
06:28Moi, je suis un ayant droit.
06:29Or, je n'ai pas le droit
06:31de m'occuper de cette œuvre.
06:32J'en ai le devoir.
06:33Et si avant ma mort,
06:34je vois inscrit dans le dictionnaire
06:36un terme qui dirait
06:36ayant devoir,
06:38j'aurais réussi quelque chose.
06:39Je n'ai pas eu le choix
06:40de m'occuper de cette œuvre.
06:41J'en ai le devoir.
06:43J'ai le devoir de veiller sur cette œuvre.
06:46Si mon père m'avait laissé
06:48des petits frères humains,
06:50j'aurais eu le devoir
06:52de les mener jusqu'à l'âge adulte.
06:54Ce n'aurait pas été un droit.
06:55Quand vous dites
06:56des petits frères humains,
06:57ça veut dire que vous avez
06:57des petits frères de papier ?
06:59Oui, j'ai souvent considéré
07:01les personnages de mon père
07:02comme autant de créatures
07:04dont je devais m'occuper.
07:06Alors, comme mon père
07:06a systématiquement des co-créateurs
07:09avec lui,
07:09en la personne du Derzot
07:10ou de Maurice,
07:11ou de Tabary,
07:12on est à chaque fois
07:13plusieurs ayant droit
07:14à s'occuper de cette œuvre.
07:16Mais pour ma partie,
07:17à moi,
07:17qui concerne le scénario,
07:18je suis extrêmement vigilante,
07:20je suis extrêmement bienveillante aussi,
07:23mais avec ma théorie
07:25de la trahison fertile ou stérile,
07:27je la débusque assez facilement,
07:29la trahison stérile.
07:30Par exemple,
07:31celui qui est le meilleur adaptateur
07:34de l'œuvre de mon père
07:35est Alain Chabat.
07:36Là, on est dans
07:37la trahison fertile.
07:38La trahison,
07:39ce n'est pas un joli mot
07:40en l'espèce.
07:41Mais par exemple,
07:42quand Chabat,
07:43dans Mission Cléopathe,
07:44va créer ce personnage
07:45dit Tineris,
07:46vous vous souvenez,
07:46je capte,
07:47je ne capte pas,
07:48etc.
07:48Ça, c'est un personnage
07:49que mon père aurait pu inventer
07:50s'il avait connu
07:51l'ère des téléphones portables.
07:53Est-ce que vous avez réussi
07:53à faire davantage connaissance
07:55avec votre père
07:56en lisant Astérix,
07:57les dingos dossiers,
07:58Lucky Luke,
07:58etc.
07:59Est-ce qu'à certains détours,
08:00vous vous dites,
08:01là, c'est encore plus lui
08:02que lui ?
08:03En réalité,
08:04quand il est mort,
08:05quand j'avais 9 ans,
08:07j'ai assez vite compris
08:08en quelques semaines
08:09que désormais,
08:10pour entendre sa voix,
08:11il faudrait que je tourne
08:12les pages d'un livre.
08:13Et j'ai réalisé aussi
08:14que sa voix était enfermée
08:16dans des bulles,
08:18elle-même enfermée
08:18dans des cases.
08:19Or, le petit Nicolas
08:20est le seul texte littéraire
08:22de mon père.
08:23C'est le seul moment
08:24où il s'exprime,
08:25d'ailleurs avec des phrases
08:25très longues,
08:26non enfermées
08:27dans des cases.
08:28En fait, pour moi,
08:29lire mon père,
08:31c'est entendre sa voix.
08:32Donc, je ne m'en lasserai jamais.
08:33Vous avez eu la tentation,
08:35pour des raisons techniques,
08:36de vous servir
08:36de l'intelligence artificielle
08:38pour repérer
08:40des mots de vocabulaire
08:41qui reviendraient
08:42ou des verbes
08:43qu'il utilisait.
08:44Non, non.
08:44Alors, c'est une oeuvre
08:45que je connais par cœur
08:46et j'ai vraiment
08:47l'oreille absolue
08:48de cette oeuvre.
08:49Et alors, je fais partie
08:50d'une drôle d'espèce.
08:52Je suis résistante
08:53à l'intelligence artificielle.
08:54Mais je ne lui demande même pas
08:55où est le bon restaurant chinois
08:57du 14e.
08:58Je veux dire,
08:58je suis très, très résistante
09:00à ça.
09:01Je n'ai pas envie
09:02que ce monstre
09:03soit nourri par moi.
09:04Qu'est-ce qui est le plus vivant
09:06dans l'oeuvre
09:07de votre père aujourd'hui ?
09:08J'ai tendance
09:09à le comparer un peu
09:10à Michel Audiard,
09:11même si c'est beaucoup
09:11plus varié.
09:13Audiard s'est spécialisé
09:15dans le cinéma.
09:16Votre père a touché
09:17à beaucoup de choses,
09:18notamment l'animation,
09:19les albums, etc.
09:20Et le cinéma
09:20avec Le Viagé
09:21et Pierre Tchernière.
09:22Voilà.
09:23Qu'est-ce qui est le plus vivant
09:24dans son oeuvre ?
09:25Qu'est-ce qui ne bouge pas
09:26et qui reste incandescent
09:27et toujours aussi actuel ?
09:28Je crois pour parler
09:29d'Astérix
09:31qu'il a merveilleusement
09:33parlé du concept
09:34de résistance.
09:35On est tous résistants
09:37à titre individuel
09:39ou collectif,
09:39résistants à quelque chose.
09:41Et c'est pour ça
09:42qu'Astérix,
09:42notamment,
09:44parle à tant de gens.
09:45Il est traduit
09:45en 120 langues
09:47et dialectes.
09:49Ce concept de résistance
09:50touche tout le monde.
09:51Pourquoi la résistance ?
09:53Qu'est-ce qui fait
09:53que c'est quelque chose
09:54qui touchait votre père ?
09:55Mon père,
09:56son histoire familiale
09:58est tragique
09:58puisque sa famille
09:59Ashkenaz
10:00venait d'Ukraine
10:01et de Pologne.
10:02On fuit les pogroms
10:04parce qu'en France
10:05il ne pouvait rien
10:05leur arriver.
10:06Or,
10:07ils ont été déportés
10:08par le premier convoi
10:09en décembre 1941.
10:11Donc,
10:11je pense que mon père
10:13a construit
10:13une oeuvre
10:15d'humour,
10:16une oeuvre
10:17qui a fait rire
10:18la planète,
10:18sans doute
10:20pour cacher ses larmes.
10:21C'est de l'humour juif alors ?
10:23C'est de l'humour juif,
10:24absolument.
10:25Il est bien caché.
10:26Votre père a désormais
10:27sa statue à Paris,
10:29son centenaire figure
10:30aux commémorations nationales.
10:31Est-ce que René Goscinny
10:32aurait sa place
10:33au Panthéon
10:33puisqu'il n'est pas très loin ?
10:34Je crois qu'il est né
10:35dans le cinquième arrondissement.
10:36Écoutez,
10:37ce n'est pas à moi
10:38de décider une chose pareille.
10:39Vous diriez non
10:40ou pas à vous
10:40qui êtes ayant devoir ?
10:43Moi,
10:44je pense que mon père
10:45est bien où il est,
10:46dans un cimetière juif
10:47à Nice.
10:48Néanmoins,
10:49ce serait un honneur
10:51merveilleux.
10:52Mais vous savez,
10:53je pense beaucoup
10:53à cette chanson de Brassens,
10:55Le Vieux Léon,
10:56qui dit
10:56« Et les joueurs d'accordéon,
10:59on ne les met jamais
11:00au Panthéon. »
11:01Et mon père est une espèce
11:02de joueur d'accordéon
11:02qui fait danser les gens.
11:04Ce sera le mot de la fin.
11:05René Goscinny
11:06au micro de Radio Classique.
11:07Elle publie chez IMAV
11:08les nouvelles aventures
11:09du petit Nicolas,
11:10sans oublier cet album.
11:11René Goscinny
11:11dans l'intimité
11:12d'un scénariste
11:13de génie.
11:14Ça sort chez Flammarion.
11:15Il y a des photos
11:15de toute la dynastie.
11:17C'est un album de famille.
11:18C'est incroyable.
11:19C'est un livre merveilleux.
11:20Merci madame.
11:21Merci.
11:21A bientôt sur Radio Classique.
11:22A suivre le rappel des titres
11:23suivi de la revue de presse
11:24d'Ave Gatégnaud.

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