00:00Marianne, bonjour.
00:01Bonjour Brigitte, bonjour Sarah.
00:03Bonjour.
00:04Le titre est très évocateur et moi je reste couracue comme le titre l'indique,
00:09que les hommes ont leur part à faire pour faire reculer les autres, les péridés.
00:17Très fait.
00:18Voilà. Alors ce qui me concerne, alors moi j'ai passé 60 ans et j'ai vécu comme on vivait
00:25à l'époque.
00:26Donc j'ai été mariée et puis moi j'étais assez coutumière de la violence puisque je la vivais déjà
00:33enfant.
00:35Et je pense que c'est ce qui a aussi biaisé mon regard.
00:39Vous la viviez enfant, attendez, excuse-moi, je ne peux pas laisser passer ça.
00:42C'est-à-dire que vous aviez un père violent, une mère dure, les deux, d'accord.
00:47Les deux, c'est ça le plus terrible, c'est qu'il n'y en avait aucun qui vers qui
00:51je pouvais aller.
00:51Ils étaient, enfin bon, bref, des personnes.
00:55Une enfance désastreuse.
00:57Vous êtes née au pays de la violence.
00:59Voilà, c'est ça.
01:01Alors, moi j'avais remarqué chez celui qui allait devenir mon mari puis celui qui est devenu mon mari,
01:08qu'il y avait des choses qui n'allaient pas.
01:10Bien sûr que je l'avais identifiée, j'en étais capable.
01:13Ce n'est pas qu'intellectuellement je n'étais pas capable de réfléchir.
01:16Mais la construction sociale de l'époque et puis l'environnement dans lequel j'évoluais, etc.
01:24m'a fait mettre un mouchoir sur mes propres pensées.
01:27On m'y a bien aidé parce qu'à la première claque, quand je suis allée voir quelqu'un,
01:31on me disait, tiens, tu sais, une telle, elle a vécu ça avec telle personne.
01:36Et ça a été banalisé.
01:37Et je me suis dit, mais je peux me tourner vers qui ?
01:39C'était en quelle année ça ?
01:4189, 1989.
01:43Ce n'est pas si vieux quand même.
01:45Ben oui, mais voyez, comme quoi...
01:48Mais est-ce que ce n'est pas encore le cas aujourd'hui dans certaines familles, dans certains milieux ?
01:53Oui, je pense que malheureusement...
01:55Il y a malheureusement des normes sociales qui font que parfois,
02:01les femmes elles-mêmes considèrent que...
02:03J'ai lu dans le rapport SIGI, qui est le rapport de l'OCDE justement,
02:07qui s'intéresse à l'état des violences faites aux femmes dans le monde,
02:11qui dit que, voilà, peu importe en fait la loi locale,
02:15ce qui fait que la loi est appliquée ou pas,
02:16c'est la norme sociale et l'acceptation sociale.
02:19Et que finalement, tant qu'on aura été élevé au pays de la violence, effectivement,
02:24ou avec des codes familiaux, sociaux,
02:27qui acceptent que la femme ait un statut inférieur à l'homme,
02:31que parce qu'on a brûlé un repas,
02:32ou qu'on a eu une relation extra-conjugale,
02:37on mérite d'être frappé,
02:39ben en fait, ça continuera.
02:42Oui, oui, alors moi,
02:43c'était même pas une question de relation extra-conjugale,
02:46c'était quelqu'un de violent,
02:48mais dans sa tête, il était complètement fou, en fait.
02:52Et je voudrais...
02:53Alors, j'ai écouté le témoignage précédent,
02:55les témoignages précédents, pardon,
02:57mais moi, je voudrais un petit peu...
02:59La violence physique, je l'ai connue tout de suite.
03:02Il n'y a pas eu de lune de miel dans ma situation mariée,
03:05donc mariée, pas de divorce, bon, voilà.
03:07Mais il y a toutes les autres violences,
03:10les violences psychologiques,
03:11c'est-à-dire qu'ils pouvaient ne plus me parler du tout
03:14pendant plusieurs jours,
03:16et bien, le vendredi, jour des courses,
03:17comme je ne pouvais jamais aller nulle part,
03:20ni chez le médecin,
03:21ni ailleurs, de toute façon,
03:24seule,
03:24et bien, c'était main dans la main,
03:26et là, ils me reparlaient.
03:27Mais au cas où, on croit...
03:29Et parce qu'il était connu comme le loup blanc,
03:31il était dans une petite ville, donc...
03:32Pour qu'en apparence,
03:34votre couple était un couple idyllique.
03:36Ah, ben, exactement.
03:38Je vous pose une question,
03:40excusez-moi, Marianne,
03:40mais tout à l'heure, Sarah m'a donné un chiffre
03:43que je n'arrive pas à croire.
03:45Elle me disait qu'il y a 28% de femmes
03:47qui n'ont pas leur compte...
03:48En couple.
03:48Qui sont en couple, donc,
03:50et qui n'ont pas leur compte en banque.
03:51Est-ce que vous aviez votre compte en banque ?
03:53Ah non, non, non, c'est pour ça
03:54que je voulais élargir les violences.
03:56Oui, oui, ben, voilà.
03:58Je me suis doutée que vous ne l'aviez pas.
04:00Et c'est terrible,
04:01parce que, du coup,
04:02on n'a aucune ressource, quoi.
04:04Non, puis il avait le contrôle sur tout, en fait.
04:07Alors, c'est très toxique,
04:08parce que, non seulement,
04:09il avait le contrôle sur tout,
04:11mais en plus...
04:12Alors, par exemple,
04:12il faisait les comptes à 11h du soir,
04:14et il m'angoissait.
04:15Il m'angoissait terriblement avec l'argent.
04:18Comme quoi, on n'avait jamais assez d'argent,
04:20on était tous les deux enseignants,
04:21donc, bon, même si on n'est pas des gens
04:23qui ont une grosse fortune,
04:26on n'était pas non plus à plaindre,
04:27enfin, je pense,
04:28maintenant, rétrospectivement,
04:29mais il m'a tellement angoissée ses peurs.
04:32Donc, non, l'argent.
04:33J'ai ouvert mon compte en banque,
04:34il a mis une pression à la conseillère
04:37qui m'a ouvert mon compte en banque
04:38quand on s'est séparée.
04:40Elle a été obligée de le menacer,
04:41de porter plainte.
04:43Enfin...
04:43C'est très important ce que vous dites,
04:44parce qu'en fait,
04:45les violences économiques,
04:47alors, ce n'est pas votre cas,
04:48mais la plupart du temps,
04:50c'est la première étape, en fait,
04:52des violences au sein du couple
04:54et au sein de la famille.
04:56Et c'est aussi, je dirais,
04:57la première réponse
04:58qu'on peut adresser aux personnes
04:59qui disent,
04:59mais pourquoi est-ce qu'elles ne partent pas ?
05:01En fait, comment ?
05:02Quand on n'a plus son propre argent,
05:05qu'on n'a pas son propre argent,
05:06qu'on n'a pas son compte en banque,
05:07qu'on n'a pas de carte bleue,
05:09comment on fait, en fait,
05:10pour réinventer sa vie ailleurs ?
05:12Donc, voilà,
05:13c'est très, très important.
05:14Je dirais que jamais
05:17on ne cède à ça
05:19et qu'on ne se mette
05:20dans une position
05:21où on n'est plus libre,
05:23déjà économiquement.
05:24Et ce que vous dites
05:25est très important,
05:26parce que souvent,
05:27on se représente
05:28les victimes de violences
05:29comme des personnes
05:30un peu limitées,
05:32intellectuellement,
05:33ou des personnes faibles.
05:34En fait, moi,
05:35cette personne limitée ou faible,
05:37depuis que je fais ce travail,
05:38je ne l'ai jamais rencontrée.
05:40En fait,
05:41il ne s'agit pas
05:42d'une capacité intellectuelle.
05:44Ce n'est pas un problème
05:45rationnel d'accepter des violences,
05:47c'est un problème émotionnel.
05:49Qu'est-ce qui fait
05:49qu'on est fragile
05:50au point de continuer
05:52de s'attacher,
05:53au point de ne plus pouvoir partir,
05:55à quelqu'un
05:55qui ne nous traite pas bien ?
05:57Chez vous, Marianne,
05:59vous aviez des repères
06:00de toute façon
06:00que le couple,
06:02c'est plutôt un enfer.
06:06On comprend bien
06:07que vous étiez
06:08un peu,
06:09j'allais dire,
06:10dressée à ça.
06:11Oui, j'étais devenue
06:12très peureuse de tout.
06:14Je ne me sentais plus
06:16capable de rien,
06:17ni même d'avoir
06:17des relations humaines
06:18avec d'autres personnes.
06:20C'est une toile d'araignée,
06:23en fait,
06:23on ne se rend pas compte
06:24de ce qu'on vit.
06:29Et en plus,
06:30dans mon cas,
06:31en tout cas,
06:31moi,
06:31j'ai tout perdu
06:32quand je suis partie.
06:33J'y suppose
06:34qu'il avait fait
06:34un peu le vide
06:35autour de vous aussi.
06:36C'est-à-dire que
06:37ça joue aussi.
06:38On n'a pas personne
06:39à qui on peut vraiment
06:40se confier
06:41qui pourrait nous aider
06:43à reprendre
06:44notre propre vie en main.
06:46Oui, oui,
06:46mais j'ai perdu
06:48matériellement
06:48puisque je suis repartie
06:50à zéro
06:50à presque 50 ans.
06:52Il a fallu
06:53que j'aille manger
06:53au resto du cœur.
06:54Je ne sais pas
06:55si vous vous rendez compte
06:56avec mon salaire
06:57tellement il a joué
06:59avec la justice,
06:59bien évidemment.
07:01Mais alors,
07:01pour ne parler
07:02de ce que je vivais avant,
07:04je voudrais aussi attirer
07:05une chose
07:06dont je n'avais pas conscience.
07:07Même si je trouvais ça violent,
07:10c'est-à-dire que
07:11c'est horrible
07:12ce que je vais dire,
07:13mais il m'arrivait
07:13de me réveiller.
07:14J'avais décaché le matin
07:16pour tenir,
07:16j'avais décaché le soir
07:17pour dormir
07:18tellement j'étais devenue
07:19un zombie.
07:20Je me suis malgré tout
07:22réveillée de temps en temps
07:23et il était en fin
07:24de faire son affaire
07:25en moi.
07:26Du viol conjugal.
07:28Oui,
07:29mais à l'époque,
07:30je n'aurais osé le dire
07:31à personne.
07:32Vous aviez honte ?
07:34Bien sûr.
07:34Et puis,
07:36quand on est marié,
07:38c'est un vieux cliché,
07:40même si je considérais ça,
07:41pardon pour le mot
07:42que je vais utiliser,
07:43mais dégueulasse,
07:44pardon,
07:44mais c'est quand même ça.
07:46Mais malgré tout,
07:47je n'aurais pas osé
07:47en parler.
07:49J'espère que les affaires
07:51pélicos,
07:51etc.,
07:52ont permis quand même
07:53de faire évoluer
07:54et de changer
07:54la honte
07:56parce que
07:57c'est un délit,
07:58enfin,
07:58c'est un crime,
07:59pardon,
07:59au-delà d'un délit,
08:00le viol conjugal,
08:01c'est un viol,
08:02point.
08:04On a d'ailleurs fait retirer
08:06la notion de devoir conjugal
08:09parce qu'effectivement,
08:10on a été biberonné à ça,
08:11au fait qu'on devait servir
08:13à soulager des pulsions,
08:15etc.
08:16Mais non,
08:17un rapport sexuel,
08:18c'est dit dans l'expression,
08:20c'est un rapport.
08:22Donc,
08:22ça implique plusieurs parties.
08:24Ce qu'il faut aussi comprendre,
08:25Marianne,
08:26et je le dis aussi
08:27pour ceux qui nous écoutent,
08:28quand ça se passe
08:29de cette manière-là
08:30à l'acte sexuel,
08:31en fait,
08:31on est dégoûté.
08:32On est dégoûté
08:34de son corps,
08:36du corps de l'autre,
08:37et donc,
08:37ça provoque de la honte,
08:38et en effet,
08:40on n'en parle pas
08:40parce que c'est très violent.
08:43Donc,
08:44ça se comprend tout à fait,
08:46et ça demande aussi
08:47à ce que vous vous réappropriiez
08:49votre propre corps
08:50et votre propre vie,
08:51mais je pense que c'est
08:51ce que vous avez fait
08:53puisque ça fait quand même
08:54quelques années
08:54que vous êtes partie.
08:55Mais en tout cas,
08:56votre témoignage,
08:56je vous en remercie,
08:57Marianne,
08:58parce que vous avez dit
08:58des choses importantes aussi.
09:01Bouleversantes.
09:01qui peuvent aider
09:02ceux qui nous écoutent.
09:03si vous en remercie.
09:03Merci.