00:00Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège, tous les français ont en mémoire le discours de Malraux au Panthéon.
00:07Moulin ou les dernières heures du Résistant, filmé par le réalisateur hongrois Laszlo Nemes,
00:12Grand Prix à Cannes et Oscar pour le Fils de Saul, Gilles Lelouch face à Klaus Barbie,
00:17le boucher de Lyon joué par Lars Edinger, un prisonnier, un bourreau et une question.
00:22Est-ce qu'il va parler ? Qu'en dis-tu mon cher Fred ?
00:26Est-ce qu'il va parler ? On sait la réponse.
00:28Et en fait, Laszlo Nemes prend véritablement Jean Moulin là où on connaît Jean Moulin.
00:33C'est-à-dire que Laszlo Nemes ne va se refuser finalement à faire la biographie de Jean Moulin.
00:38Ce qu'il va faire, c'est qu'il va parler de lui.
00:40Ça va se passer du 20 mars 1943, c'est-à-dire du moment où il est parachuté depuis l
00:44'Angleterre sur le sol français,
00:46jusqu'au 8 juillet où il va mourir dans un train après des suites, évidemment, des tortures infligées par Klaus
00:52Barbie.
00:52Donc le film se passe dans ce temps-là et il va se passer en trois parties très distinctes.
00:56La première dont on va parler dans un instant, la deuxième et la troisième,
00:59la deuxième qui commence par l'affrontement avec Klaus Barbie joué par Lars Edinger.
01:03Il faut savoir que Lars Edinger est extraordinaire, un grand acteur de théâtre allemand,
01:07qui a appris en phonétique à parler le français pour faire son rôle, et c'est assez saisissant dans le
01:13film.
01:14Et une troisième partie qui va être vraiment, on va dire, la torture, on va dire vraiment le moment.
01:17Et ce qui intéresse Nemes, c'est de prendre le mythe de Moulin et de le regarder au plus près,
01:24d'un point de vue presque comportementaliste, et de regarder exactement l'inflexion de l'homme
01:29à un moment donné qui se refuse à parler.
01:31Qu'est-ce qui se passe, d'un point de vue viscéral, chez cet homme-là ?
01:34Et on va le regarder et l'inspecter au plus près.
01:37Et pour cela, ça passe donc par une première partie qui est, on va dire, le film paranoïaque.
01:41Le film paranoïaque, le film de menace.
01:44Et on parle d'ailleurs, à un moment dans le film, d'un tableau de De Chirico.
01:47Et on explique bien que ce tableau de De Chirico, c'est un tableau surréaliste.
01:50On est du côté du rêve, et on est aussi du côté de la menace qui pèse sur la ville.
01:54Or, vous allez voir, on est dans la ville, ils doivent s'envoyer évidemment des tickets de résistants,
01:59on va dire des informations pour savoir où aura lieu le rendez-vous avec le Conseil national de la résistance.
02:05Et vous allez regarder à quel point ça se passe intégralement par le cadre et la mise en scène.
02:14Alors regardez déjà ce travail sur les ombres et les silhouettes.
02:17Moulin est sans cesse figuré comme une ombre et une silhouette au milieu de la ville.
02:21Et évidemment, des bruits qui courent dans la ville.
02:24On ne sait jamais dans quel endroit du cadre il va apparaître.
02:26Et soudain, il est là.
02:28On ne sait pas si c'est simplement un plan de la caméra ou de celui qui est en train
02:31de l'observer,
02:32qui est plongé sur lui.
02:34Et vous voyez sans cesse les tressaillements chez Gilles Lelouch de celui qui cherche en vitesse à avoir cette information.
02:43Le rendez-vous aura lieu chez le docteur Dugoujon où il sera finalement arrêté quelques jours plus tard.
02:51Il faut faire fuir ça.
02:52Il a un briquet aux initiales JM, alias Jean Moulin, mais aussi Jacques Martel qui est son alias.
03:04Et là, vous voyez encore la menace qui perdure avec, vous avez vu, cette silhouette qu'on ne remarque quasiment
03:10pas dans la fenêtre,
03:11presque comme un fantôme.
03:13Et on sait que Laszlo Nemes a encore travaillé avec son chef opérateur, son chef opérateur depuis quatre films.
03:18Et ils ont travaillé le 35 mm anamorphique avec des lumières au tungstène pour, on va dire, sortir de la
03:25reconstitution,
03:26on va dire, attendue qu'on pourra avoir dans ce type de film.
03:28Et quand je parlais du tableau de Chirico, j'y pense vraiment.
03:31C'est-à-dire que c'est un film qui est vraiment extrêmement stylisé et on est du côté à
03:35la fois du viscéral
03:36et effectivement de quelque chose qui s'approcherait du rêve, de l'indistinction, du climat paranoïaque.
03:43Et après, c'est un côté film de genre dans la texture.
03:46Vous ne trouvez pas, Philippe ?
03:47Si, si, si, on flirte avec les codes.
03:50Alors d'abord avec le film d'espionnage et puis ensuite avec le film d'horreur.
03:54Et moi, c'est peut-être ma limite, on va dire, avec le film.
03:58C'est que tu parlais de face-à-face d'abord entre Klaus Barbie et Moulin.
04:03Ensuite, c'est de torture dont on parle.
04:06Et moi, le torture-porn, c'est vraiment pas ma tasse de thé.
04:10C'est quand même pas un torture-porn, parce que je vais t'amener quelques tortures-pornes.
04:16En même temps, sinon c'est moi qui vous torture.
04:18C'est pas du tout possible.
04:19C'est quand même le réalisateur du Fils de Saul.
04:21Et le Fils de Saul, il avait inventé une forme.
04:23Exactement.
04:24Et ce qui faisait sa force, c'était justement de parler de l'horreur, mais de la maintenir hors champ.
04:28Là, l'horreur, elle est plein cadre.
04:31Non, non, non.
04:32Mais bien sûr que si.
04:33Et elle avale tout.
04:34Elle avale tout.
04:35Je suis libre.
04:36Non, parce que...
04:36Non, attends, un torture-porn, dans un torture-porn, on voit tout plein cadre.
04:40On voit tout plein cadre.
04:40Non, mais non.
04:41Tu ne vois pas les tortures.
04:43Tu ne vois pas le sang couler.
04:44Si on en voit une, c'est l'électro-cution.
04:46Il n'y a pas que l'électro-cution.
04:48Il y a une phase aussi de cannibalisme intense où on mange l'oreille quand même d'un résistant.
04:52Il y a énormément de choses quand même dans le hors champ.
04:54Il y a énormément de choses dans le hors champ.
04:56Alors que le torture-porn est vraiment ce genre très particulier où il y a très peu de films, où
05:02c'est vraiment exagéré.
05:03Après, où je suis d'accord avec toi, c'est qu'il y a trop de tortures.
05:06C'est-à-dire que ce n'est pas ça que j'aurais...
05:07Il y en a deux.
05:08Il y en a deux.
05:09Non, non, c'est toute une partie.
05:11La torture, elle n'est pas que physique.
05:12C'est 40 minutes du film.
05:13Oui, mais en gros, il y a...
05:15Non, mais pardon.
05:17Vous reprochez au film son projet.
05:18Oui, je suis d'accord.
05:19Le projet du film, c'est à un moment donné, on parle depuis...
05:22C'est quoi, c'est de montrer Moulin Martier.
05:24C'est ça le projet du film.
05:24Non, non, depuis 80 ans, on parle de cet homme qui ne l'a pas parlé.
05:27À un moment donné, Nemes, c'est quelqu'un qui se dit, je vais regarder ce que c'est que
05:32ce type-là.
05:32Je vais le regarder de près.
05:34Et moi, le film, en fait, m'émeut énormément.
05:36C'est-à-dire ce type, quand il rencontre pour la première fois Klaus Barbie, qui mène l'échange,
05:41la mise en scène qu'il fait, quand il est avec le personnage de la comtesse jouée par Louise Bourgoin,
05:45la façon dont il y en a un autre qui met l'enceinte et qui reprend à lui comme ça...
05:48Tu ne trouves pas que tout ça pèse une tonne ?
05:49Non, je trouve...
05:50Il filme Klaus Barbie en permanence en contre-plongée, pour bien te signifier, évidemment,
05:55que Moulin va être écrasé.
05:56Tu vois, il va être écrasé.
05:57Mais non, il n'est pas tout le temps écrasé.
05:59Mais si, il est quasiment tout le temps, il est pris au caisse, il est acculé.
06:03Moi, je veux bien qu'on nous fasse le portrait, évidemment, d'un homme qui refuse de parler, même sous
06:08la torture.
06:08C'est la première fois, au cinéma, que quand je ressors de la salle du cinéma,
06:12lorsque je suis allé le revoir, je me suis vraiment posé la question de ce que c'était.
06:16À un moment donné, Moulin, il est dans la cour de ne pas parler face à ça.
06:21À un moment donné, il est dans la cour et il dit à un de ses camarades,
06:24il dit à un de ses camarades, il dit « si on me torture, je parlerai ».
06:27Ce type doute en permanence.
06:29Et en même temps, il est un, mettant en scène, incroyable, il est un acteur incroyable.
06:34Je ne parle pas de Leloup, je parle de Moulin lui-même, est un acteur incroyable
06:37qui est sans cesse en train de jouer la comédie pour essayer de rester inflexible,
06:41alors le poker face face à l'autre.
06:43Moi, je le vois, par exemple, mais on comprend ce que c'est que...
06:46Le Loup joue derrière très bien.
06:47Est-ce que je comprends ce que c'est que la résistance ?
06:49C'est-à-dire la façon dont il s'assoit dans un café pour regarder les gens arriver.
06:52Quand il rencontre la comtesse, c'est magnifique.
06:54Tu ne peux pas nous raconter ton film de séduction.
06:57Et à ce moment-là, il ne peut rien dire, il ne peut pas parler, il ne peut pas se
07:00laisser aller.
07:01Je suis profondément ému par le geste du cinéaste et du personnage.
07:05Tant mieux, parce que moi, je suis retourné le voir après Cannes,
07:08et je reste complètement en dehors parce que je trouve tout trop long.
07:12Même la forme du film, tu ne vas pas la trouver extraordinaire ?
07:14Elle est très appuyée, la forme.
07:15Tu les prendras avec toi, vous direz le revoir tous les trois.
07:18Moi, je trouve très bien la rencontre entre les deux, mais après, tout est trop étiré.
07:22Le personnage de Louis Bourgoin, je ne vois pas l'utilité qu'il a.
07:25Mais si, c'est pour raconter ça !
07:27Mais non, mais c'est pour raconter ça !
07:28Vous ne trouvez pas non plus qu'il a un petit regard de surplomb aussi ?
07:30On ne le vit pas.
07:31Moi, je trouve que...
07:31Enfin, pardon, mais j'ai l'impression qu'il nous donne une leçon de cinéma à chaque séquence.
07:35Ah bah, c'est sûr !
07:35Bah oui, il est très content de lui, il est très content de ses effets,
07:38il est très content de ses travelling.
07:40Je ne peux pas dire que le cinéma, c'était auto-satisfait, j'en sais rien du tout.
07:49C'est fini.
07:51Moulin de la Sloan-et-Messe, les derniers jours de Jean Moulin dans l'horreur nazi.