00:00Bonjour, Judith Jiguet. Vous êtes déléguée générale de la Fédération du Commerce et de la Distribution.
00:05Vous représentez les grandes enseignes. Carrefour, Auchan, Leclerc, Intermarché, Magasin U.
00:09Et vous avez commandé une étude très sérieuse sur les marges des géants de l'industrie agroalimentaire.
00:15Vous avez découvert, vous en aviez sans doute l'intuition, mais désormais vous avez les chiffres,
00:19que ces groupes font des marges quatre fois plus élevées que dans le reste de la filière.
00:23C'est-à-dire quatre fois plus élevées que la moyenne des PME alimentaires qui font à peu près la
00:30même chose, mais sur le sol français.
00:32Comment vous l'expliquez ?
00:35En fait, ce sont des très grandes entreprises internationales, pour beaucoup extra-européennes, américaines ou à travers l'Europe.
00:45On parle de marques qui sont citées dans l'étude, Coca, Nestlé, Unilever, c'est-à-dire Amora, Knorr, Mondelaise,
00:52Milka, Les Prince, Les Biscuits Lus.
00:55Tous les grands produits que les français aiment bien, les marques nationales que les français achètent.
01:00En fait, ces entreprises vont très bien. Elles ont l'air insolide parce qu'on a regardé comment elles allaient
01:05financièrement depuis 2017.
01:07Donc, ce n'est pas juste une année, c'est sur dix ans.
01:10Et on s'aperçoit qu'elles ont vraiment l'air insolide. Elles dégagent des marges importantes, comme vous l'avez
01:15dit, des marges nettes importantes.
01:17Et ça, à travers le temps. Et de façon constante et même progressive. Même quand on est en pleine crise.
01:23Donc, vous dénoncez presque un double discours. Parce que quand on les écoute, on a l'impression qu'ils luttent
01:29aussi contre les marges.
01:31Ils disent d'ailleurs que c'est votre faute à vous, la grande distrib, et que c'est vous qui
01:34faites les marges sur le dos des français.
01:38Alors, vous avez raison. Elles ont un discours d'ensemble.
01:43C'est-à-dire que ces grands industriels se cachent derrière les petits.
01:47Derrière une histoire qu'ils racontent. On n'a pas les moyens d'investir.
01:50On a de très faibles marges. Ce qui est vrai pour les petits.
01:53Mais ce n'est pas du tout vrai pour ces très grandes entreprises.
01:56C'est vrai pour les biscuiteries familiales, les charcutiers français.
02:00Exactement.
02:00Alors, il y a deux choses.
02:01Emmanuel Lechy.
02:02Il y a quand même eu un rapport qui est sorti au mois de mai, enquête sénatoriale,
02:07qui montre très clairement que c'est vous, la grande distribution, qui vous faites des marges au détriment des industriels.
02:14Donc, on a quand même l'impression que ce rapport, c'est une sorte de contre-feu avant les négociations
02:18qui vont commencer pour un petit peu vous défendre.
02:20Et ce qu'il faut préciser, quand même, dans le rapport que vous publiez avec Astérenes, c'est que vous
02:27parlez des marges au niveau mondial.
02:28Or, toutes ces grandes entreprises, et on en a rencontré avec Apolline, elles nous disent, mais attendez, la France, c
02:34'est très particulier.
02:35La France, c'est un pays où on fait beaucoup moins de marges qu'ailleurs, parce que la grande distribution
02:39nous saigne, en fait.
02:41Je vais vous expliquer, alors là, très simplement.
02:43Parce que le rapport, il fait 400 pages.
02:44Effectivement, il est totalement focalisé sur la distribution.
02:47Et il passe très vite sur le bloc industriel, en disant, ce bloc industriel, oui, il y a des marges
02:52brutes de 49%.
02:54Et il ne regarde pas dans le détail l'extrême hétérogénéité de ce bloc.
02:59Donc, ils ont balayé, ils n'ont pas regardé.
03:02Ce rapport, il reconnaît que la distribution a des marges très faibles.
03:05Il ne dit pas qu'on fait des marges importantes.
03:07Il dénonce la façon d'acheter, la façon de négocier.
03:11Mais il reprenne vraiment les chiffres publics.
03:14Puisque la distribution fait des marges entre 1 et 2%.
03:17La distribution, c'est un modèle de volume, mais pas de marge.
03:21Donc, ce n'est pas ce que dit tout à fait le rapport.
03:24Et en fait, oui, elles sont internationales.
03:27Oui, elles ont des filiales françaises.
03:29Mais les filiales françaises, ce n'est pas obligatoirement celles qui produisent.
03:32Par exemple, si vous prenez les chips Pringles, elles ne sont pas produites en France.
03:36Oreo n'est pas produite en France.
03:37Et puis, ces filiales françaises, elles sont rattachées à des grands groupes.
03:41Et on sait qu'on peut modifier la situation financière d'une filiale par des remontées d'argent, par le
03:47management fees.
03:48Pourquoi tout d'un coup, vous vous dites, en fait, on a vraiment l'impression qu'il y avait la
03:52guerre des prix, d'ailleurs, entre grands distributeurs.
03:56Désormais, la guerre, elle est entre la grande distribution et ses grandes marges, mais dans tous les sens.
04:02C'est-à-dire que chacun y va de sa découverte de...
04:05Mais non, moi, j'ai vu, vous aviez fait de la marge dans tel et tel secteur.
04:08Pourquoi vous faites ça aujourd'hui ?
04:09Est-ce que ça veut dire que, pour le consommateur, ça joue aussi ?
04:13Oui, c'est très simple, Apolline.
04:14Pourquoi on fait ça ?
04:15Parce que c'est une chaîne avec plein de maillons qui sont liés.
04:18On a à l'amont les agriculteurs qui ne vont pas bien.
04:21On a des PME en France qui sont en souffrance.
04:24Et on a des consommateurs qui déplorent la vie chère, qui craignent le retour de l'inflation.
04:31Et sur cette chaîne, au milieu, vous avez deux maillons.
04:33Vous avez les distributeurs et les grands industriels qu'il faut regarder de plus près.
04:38Si on regarde la crise inflationniste de 22-23, on voit que les distributeurs ont renié sur leurs marges.
04:43On a baissé nos marges qui sont en moyenne d'1,2, à 0,9 en 22 et à 0
04:48,6 en 23.
04:49Eh bien, ces multinationales, pendant ces deux années-là, elles, elles ont maintenu leurs marges à plus de 11%.
04:55Donc, elles ne font pas d'efforts quand ça va mal.
04:58Mais justement, vous parlez des PME.
04:59C'est très intéressant, ça.
05:00La vérité aussi, il faut quand même tenir un discours de vérité, c'est que ces PME, elles ont perdu
05:03de l'influence par rapport à des gros groupes.
05:05C'est une question de consommateurs.
05:06Donc, à la fois en termes de compétitivité et d'attractivité, elles sont plus faibles.
05:10Si les gros groupes font de l'argent, c'est parce qu'ils sont plus méchants.
05:12C'est aussi parce que les gens veulent les acheter.
05:15Il y avait, par exemple, une proposition qui avait été émise, ce que j'avais trouvé intéressante.
05:17C'était le Nutri-Score de la marge.
05:19Sur chaque produit que vous achetez, eh bien, vous avez la décomposition du prix.
05:22Quelle part pour l'agriculteur ? La marge de l'industriel ? La marge du supermarché ?
05:25Ça, c'est quelque chose qui, en fait, ne serait pas si compliqué à faire.
05:28Et ce serait transparent.
05:28Ça serait une sorte de made-in PME, comme on a fait le made-in France.
05:31Vous voyez, comme la France était moins compétitive, on a dit aux Français, soyez patriotes, achetez français.
05:36Eh bien, maintenant, achetez PME.
05:38Est-ce que ce n'est pas une bonne idée, ça ?
05:39C'est une très bonne idée.
05:40Nous, on est pour la transparence totale.
05:42Eh bien là, on parle de solution.
05:43Oui, oui.
05:48Il y avait une réunion organisée à Bercy, entre industriels et distributeurs,
05:52justement pour préparer l'ouverture des négociations commerciales qui commencent le 1er décembre.
05:56Et vous avez fait la politique de la chaise vide.
05:58Vous avez boycotté cette réunion.
06:00On a dit, en fait, nous, on ne viendra que si on parle de solution.
06:04Si on parle d'engagement.
06:06Parce que ces réunions, on les connaît.
06:08C'est à 40, c'est 5 minutes chacun.
06:10Chacun pleure, voilà, décrit sa situation.
06:12Et il n'y a rien en commun qui est mis sur la table.
06:15Il n'y a pas le début d'une solution.
06:17Et nous, on a proposé à l'amont la transparence.
06:20On voudrait arriver à une transparence totale.
06:23A la fois sur l'origine, à la fois sur le Nutri-Score,
06:26à la fois sur la part de matières premières agricoles.
06:30Combien on l'a acheté ?
06:31Combien l'industriel l'a acheté ?
06:33C'est-à-dire que quand Erta, je ne sais pas, vient vous vendre sa barquette de jambon,
06:39vous ne savez pas quelle est la part vraiment du porc, de l'agriculteur ?
06:44Oui.
06:44Alors, à 90% avec les multinationales, on ne sait pas.
06:47Erta n'est pas un bon exemple parce qu'Erta nous donne le prix.
06:49Il fait le job.
06:50Voilà, il fait le job.
06:51Mais dans 90% des cas, ils ne viennent pas nous dire.
06:54Ils choisissent une option dans la loi qui leur permet de cacher la valeur.
06:58Et quand on négocie, comme on ne connaît pas la valeur qu'ils ont payée à l'agriculteur,
07:02c'est difficile de protéger.
07:03Merci beaucoup d'être venue ce matin répondre à nos questions.
07:06Judith Giguet, vous êtes déléguée générale de la Fédération du commerce et de la distribution.
07:10Je le rappelle, effectivement, les négociations commerciales.
07:13Et cette année, elles seront plus cruciales encore que jamais.
07:16Elles commencent le 1er décembre.
07:17Vous aurez jusqu'au 1er mars pour pouvoir négocier ces prix
07:20qui seront ensuite les prix qu'on paiera dans les rayons.