00:00 Sonia De Villere, le consentement sort aujourd'hui sur les écrans, le film est l'adaptation
00:04 du récit de Vanessa Springora.
00:06 Un livre qui s'est vendu à 300 000 exemplaires, traduit dans 30 pays, qui a viré au phénomène
00:11 de société où comment une jeune fille de 14 ans sera la proie d'un écrivain pédophile,
00:15 Gabriel Matzneff, dans le Saint-Germain-des-Prés des années 80.
00:20 Vanessa Springora, bonjour, vous avez collaboré au scénario du film.
00:26 A vos côtés l'actrice qui interprète votre rôle, Kimi Jean.
00:29 Bonjour.
00:30 Bonjour.
00:31 Alors le film est d'une très grande justesse et il est signé Vanessa Philo.
00:35 Vanessa Springora, à la mécanique de l'emprise que vous décrivez parfaitement dans votre
00:40 livre, le cinéma ajoute l'image, la chair, les corps.
00:46 Un corps de 14 ans face à un corps de 50 ans.
00:49 Un corps d'homme qui exulte face à un corps de toute jeune fille qui souffre.
00:56 Il est salutaire pour vous ce choc visuel ?
00:59 Oui, il est très intéressant parce qu'artistiquement, effectivement, il apporte quelque chose que
01:05 les beaux peut-être ne peuvent pas atteindre de la même manière.
01:08 C'est cette frontalité de l'image.
01:12 Et je pense que dans la prise de conscience des violences faites aux mineurs, des violences
01:19 sexuelles vécues par les mineurs, puisque cette histoire est aussi une histoire emblématique
01:23 de celle de beaucoup de jeunes filles, comme il en existe des milliers.
01:28 Ce n'est pas seulement mon histoire, c'est ce que je veux dire.
01:31 C'est très important de montrer ce que vous dites, c'est-à-dire ce choc.
01:36 Peut-être que par pudeur, je n'ai pas creusé autant que j'aurais aimé le faire,
01:44 mais je n'en ai pas été capable.
01:45 Je trouve qu'au cinéma, effectivement, on peut atteindre cette violence-là.
01:53 C'est-à-dire que c'est votre histoire.
01:57 Entre-temps, la loi a changé.
01:59 Aujourd'hui, depuis le 21 avril 2021, le législateur criminalise tout acte sexuel
02:06 entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans, lorsque la différence d'âge est
02:10 supérieure à 5 ans.
02:12 Donc, votre histoire est en effet devenue l'histoire de beaucoup de monde.
02:17 Et probablement que dans ce film, le personnage de Vanessa, quand elle a 14 ans, est plus
02:25 que dans le livre un objet sexuel.
02:27 C'est ça ? Un objet sexuel ?
02:30 Oui, là on est face à un profil psychologique de prédateur qui est extrêmement bien décrit
02:35 dans le film, qui est quelqu'un qui vit complètement enfermé dans son narcissisme,
02:41 un double narcissisme, puisque c'est un prédateur sexuel qui cherche ses proies,
02:46 ses victimes, à la sortie des collèges et des lycées.
02:48 Mais c'est aussi un prédateur littéraire, puisqu'il exploite ensuite ses histoires
02:53 d'amour, que lui considère comme des histoires d'amour, qu'il vend de cette manière-là
02:57 dans ses livres, alors qu'en réalité ce sont des histoires de viol.
03:01 Kimi Jean, quand vous avez tourné ce film, vous aviez déjà la vingtaine.
03:08 Vous avez un corps très menu, mais il vous a fallu vous remettre dans la peau d'une
03:14 jeune fille de 14 ans.
03:16 Comment on revient à son corps, à ses gestes et à ses mous de quand on avait 14 ans ?
03:21 Je pense que la première direction que j'ai pu trouver, c'était plutôt en termes de
03:28 regard, en termes de dimension.
03:30 Parce que je me rappelais de rues dans lesquelles je passais quand j'étais enfant, qui me
03:35 paraissait absolument immense, et soudainement quand j'y reviens, dix ans après, je me
03:39 rends compte que c'est petit, c'est très restreint.
03:42 Et du coup, je pense que j'ai fait ce travail-là de replacer la dimension, c'est-à-dire
03:49 de tout voir en beaucoup plus vaste, en beaucoup plus nouveau, essayer d'être dans une
03:52 découverte permanente et une envie, un désir de grandir, de se grandir.
03:57 Et quand Vanessa Springora a écrit son livre, personne ou très peu de gens parlaient du
04:03 mot consentement, en réalité elle a ouvert une voie, elle a ouvert une brèche jusqu'à
04:08 ce que la loi change, comme je viens de le dire.
04:10 Vous, quand vous vous emparez de ce texte pour l'interpréter à l'écran, en réalité
04:16 vous en connaissez toutes les dimensions, tous les ressorts.
04:19 Qu'est-ce que ça change ?
04:21 Oui, c'est vrai, c'est très juste.
04:26 Quand j'ai pris le livre de Vanessa, j'avais déjà cette notion-là, puisque je suis
04:32 née plus tard.
04:33 C'est vrai que j'ai pu avoir un regard assez objectif, même émotionnel.
04:44 Je pense que mes valeurs étaient déjà placées, à mon avis, plutôt au bon endroit, et donc
04:50 je pouvais l'aborder de manière très pragmatique et pouvoir en sortir un peu ce que je pouvais
04:56 pour créer le personnage.
04:58 Vanessa Springora, il y a dans le livre, et alors là c'est parfaitement réinterprété
05:03 à l'écran, un portrait assez assassin du milieu littéraire des années 80, qui regardait
05:11 cette histoire avec au pire indifférence, au mieux bienveillance ou l'inverse.
05:17 Pardon, j'étais en train de me remémorer ces scènes de dîner qui sont si pesantes,
05:26 ce silence et la toute jeune fille que vous êtes à l'époque au milieu de tout le
05:32 monde.
05:33 Il y a une séquence incroyable où la mère et la fille regardent à la télévision cette
05:36 fameuse émission d'Apostrophes, où Denise Bombardier va taper du poing sur la table
05:41 et en disant "il ne s'agit pas de jeunes filles, il s'agit de petites filles, et
05:44 de petites filles qui vont être flétries".
05:46 Denise Bombardier, elle vient juste de mourir.
05:48 Je me suis demandé si vous aviez eu l'occasion d'échanger avec elle.
05:51 Oui, au moment de la sortie du livre en 2020, évidemment, on a échangé.
05:58 Malheureusement, à cause de la crise sanitaire, on n'a pas pu se rencontrer parce que je
06:01 devais aller au Québec et le voyage a été annulé.
06:03 Mais on s'est beaucoup parlé à plusieurs reprises.
06:06 D'ailleurs, j'avais l'impression que je pouvais lui rendre justice avec ce livre.
06:13 C'était très important pour moi parce que cette femme avait une prise de parole
06:17 à l'époque qui était d'une modernité extraordinaire.
06:19 Elle s'était fait conspuer par toute l'intelligentsia parisienne.
06:24 Mais en fait, elle m'a dit qu'elle avait eu déjà à l'époque des marques de respect,
06:31 notamment de François Mitterrand.
06:32 Ce que j'ignorais, c'est qu'il avait appelé dès le lendemain pour l'inviter
06:36 à l'Elysée et lui dire qu'elle avait eu tout à fait raison de s'exprimer de
06:40 cette manière apostrophe.
06:41 C'est très intéressant parce que tout au long du film et dans le livre aussi, Maznev
06:46 répète à qui veut l'entendre qu'il se promène avec une lettre.
06:48 Une manuscrite de François Mitterrand et qu'il la garde sur lui et qu'il la montrera
06:52 à la brigade des mineurs si jamais il a des problèmes.
06:54 Tout à fait, cette lettre existait, je l'ai vue.
06:57 D'ailleurs, il en parlait lui-même dans ses livres.
06:59 Mais il n'empêche que François Mitterrand avait pris ses distances depuis un bon moment
07:04 avec lui et a affirmé son soutien plein et entier à Denise Bombardier après cette émission.
07:11 Kim Igelin, votre grand-père, était le chanteur Jacques Igelin.
07:15 Il est mort il y a 5-6 ans.
07:17 Et récemment est sorti le livre d'une consoeur qui s'appelle Valérie Lehoux.
07:21 Un livre délicat, elle le connaissait très bien, elle était sa biographe.
07:24 Et il lui avait raconté que quand il avait 14 ans, c'est-à-dire exactement l'âge
07:29 du personnage que vous interprétez et l'âge auquel s'est arrivé à Vanessa Springora,
07:34 il a été la proie d'un homme qu'il admirait tant, lui aussi, qui serait son mentor, lui
07:39 aussi, qui lui ferait découvrir le monde des arts et qui en réalité en a abusé et
07:43 l'a violé.
07:44 Voilà que maintenant vous jouez une histoire similaire au cinéma.
07:48 Vous êtes frappée par cette coïncidence ?
07:50 Moi j'ai découvert le livre à sa sortie en même temps que le public.
07:56 J'étais absolument pas au courant et mon grand-père je le connaissais très peu.
08:00 Donc forcément il y a une autre forme de distance qui est peut-être similaire à la
08:05 vôtre aussi.
08:06 Mais j'ai pu voir en effet tout ce mécanisme-là de l'emprise qui est très similaire à
08:13 beaucoup de prédateurs.
08:14 Et donc c'est très étonnant de se rendre compte de ça, du côté aussi malgré tout
08:22 très commun à cette histoire où je me rends compte en lisant beaucoup de témoignages
08:27 différents qui parlent de pédocriminalité.
08:29 Mais dans toutes ces méandres je me rends compte que oui, en fait c'est partout.
08:36 Merci beaucoup à toutes les deux.
08:38 Le Consentement sort aujourd'hui au cinéma.
08:40 C'est un très beau film.
08:42 Il est signé Vanessa Philo et c'est Jean-Paul Rouve qui interprète Gabriel Matzneff.