00:007h, 9h, Europe 1 Matin.
00:03L'édito politique sur Europe 1 avec Le Figaro. Bonjour Alexis Brézé.
00:06Bonjour Dimitri, bonjour à tous.
00:08Edouard Balladur s'est donc éteint hier soir à l'âge de 97 ans.
00:11On se souvient qu'il fut le Premier ministre de la seconde cohabitation, 93-95.
00:17Pour le reste, son nom ne dit sûrement plus grand chose aux jeunes générations.
00:21Vous, vous l'avez bien connu, Alexis. Quel souvenir gardez-vous d'Edouard Balladur ?
00:25Vous me demandez, Dimitri, de vous parler d'un temps que les moins de 20 ans,
00:29et même, je le crains, les moins de 50 ans, ne peuvent pas connaître.
00:31Un temps où les responsables publics, avant d'être des hommes politiques,
00:36étaient des serviteurs de l'État.
00:37Un temps d'avant les chaînes d'info et d'avant les réseaux sociaux
00:41où les hommes qui nous gouvernent, parce que, reconnaissons-le, c'était surtout des hommes,
00:45regardaient plus haut et se tenaient plus droit.
00:48Un temps où le jeune journaliste politique que j'étais, à l'époque, à Valeurs Actuelles,
00:53quand il avait le privilège d'être introduit dans le bureau du Premier ministre
00:57par un brillant directeur de cabinet nommé Nicolas Bazir,
01:02sanglé tel un officier de marine dans son costume à trois boutons,
01:06alors je n'étais pas reçu tout seul, évidemment, pas assez important,
01:08mais avec d'autres jeunes journalistes politiques qui se nommaient
01:11Guillaume Tabard, Carole Barjon, Éric Zemmour,
01:14Eh bien, je peux vous assurer qu'à cet instant-là, nous n'en menions pas large,
01:19parce que nous savions que la conversation menée par Édouard Balladur
01:24allait nous emmener du côté de Taine et de Bainville,
01:28d'Adam Smith et de Saint-Augustin,
01:30ou du dernier livre de Jean Dormesson.
01:32Et là, il ne s'agissait pas de dire des bêtises,
01:35parce qu'Édouard Balladur, sans rien manifester,
01:38avait au fait de vous clouer d'un coup d'œil acéré
01:41sur la tapisserie d'Aubusson.
01:44C'était brillant et c'était profond,
01:46c'était drôle aussi parce qu'Édouard Balladur en privé était tornant,
01:48il adorait commenter les bruits de la ville,
01:51il se délectait des ridicules de ses contemporains,
01:54qu'il déchiquetait sans avoir l'air d'y toucher de sa voix flûtée.
01:58Balladur, c'était la quintessence de l'esprit français.
02:01Alors, politiquement, comment le définiriez-vous ?
02:03Alexis, il était de droite, du centre, réformateur, conservateur ?
02:07Au fond, je dirais que cet homme aux racines orientales,
02:10il détestait qu'on les évoque, ses adversaires chiraciens ne s'en privèrent pas,
02:13qu'il peignait tant étrangleur ottoman,
02:17et bien qu'il fut le plus british de nos dirigeants.
02:19Alors, pas seulement en raison de son élégance vestimentaire étudiée,
02:23rehaussée de cette pointe d'excentricité qui fait le sel du style britannique,
02:29mais surtout par ce cocktail, éminemment Tory,
02:33qui a toujours constitué le fond de sa pensée politique.
02:37Libéral, il déteste absolument.
02:40Ministre d'État, il tenait beaucoup à ce titre.
02:43Ministre de l'économie et des finances entre 86 et 88.
02:46Il a su réformer la France comme personne ne l'avait fait depuis 58
02:50et comme personne ne l'a fait depuis.
02:52Libéral et tolérant, donc, sur le plan des idées,
02:55mais en même temps aussi conservateur,
02:58sans complexe ni exclusive électorale,
03:00que les Anglais peuvent l'être.
03:02Un homme de droite, donc, disciple de Pompidou,
03:06dont il accompagna à l'Élysée les derniers jours,
03:08beaucoup plus que gaulliste, l'héroïsme glorieux des compagnons,
03:11ce n'était pas vraiment sa tasse de thé,
03:12mais, disons-le, d'une droite nettement plus censitaire que populaire,
03:18une droite en gang gris-perle,
03:20qui n'a pas fait le poids quand s'est engagée contre les Chirakiens,
03:23la bataille de rue.
03:25Ah oui, cette défaite face à Jacques Chirac en 1995,
03:27c'est l'échec de sa vie.
03:29Et oui, bien sûr, alors, quelques années plus tard,
03:31l'élection de son disciple Nicolas Sarkozy l'a un peu consolé,
03:34mais enfin, au fond, il ne s'en est jamais remis.
03:36Et c'est une leçon que certains devraient sans doute méditer.
03:39Édouard Balladur avait tout.
03:41Les sondages et les salons, les journalistes et les soutiens politiques,
03:44et il a perdu l'élection.
03:46Il incarnait le cercle de la raison.
03:48C'est pour lui que l'expression a été forgée,
03:50et les passions ont tout emporté.
03:53Au fond, Édouard Balladur n'avait sans doute pas en lui
03:56la sauvagerie et la démagogie nécessaires pour conquérir le pouvoir.
04:01Mais avec le recul, on ne peut s'empêcher de penser
04:04qu'il aurait pu faire un grand président.
04:07L'édito politique sur Europe 1.
04:09Merci beaucoup, Alexis.
04:09A bréser votre hommage ce matin à Édouard Balladur,
04:12qui ne fait pas la une du Figaro ce jour.
04:15Question d'heure de l'événement.
04:17Effectivement, c'est Sébastien Lecornu
04:18qui est à la une ce matin du Figaro.
04:20Sébastien Lecornu sous pression pour le dernier budget
04:22d'Emmanuel Macron.
04:24Merci beaucoup, Alexis.
04:25Bonne journée à vous.
Commentaires