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00:00La jungle n'existe pas. Enfin, pas pour les botanistes, mais elle existe par contre dans
00:07nos têtes. Et l'image que ce mot déclenche est, en partie, un héritage colonial. Quand on dit
00:13jungle, on imagine immédiatement, et vous le savez, une forêt tropicale, étouffante,
00:18remplie d'humidité, sauvage, dominée par la violence. Pourtant, dans l'ouvrage « Vision du monde » au
00:29du sanscrit « Jangala ». A l'origine, il pouvait désigner un espace vide d'humains associés à des
00:38formations végétales très sèches. Presque, j'ai envie de dire, l'inverse de notre jungle actuelle.
00:43Le basculement se produit en réalité dans l'Inde coloniale. En 1777, dans les territoires de la
00:49British East India Company, donc au Bengale, l'anglais utilise le mot « Jungle » pour désigner les
00:55forêts épaisses du delta du Kange et du Brahmaputre. Christian Grateloup, dans l'ouvrage, écrit cela
01:01à la page 47, je cite « Jungle est une expression née dans le contexte de l'Inde coloniale britannique.
01:06»
01:06Le terme arrive ensuite en France en 1796. Puis, presque un siècle plus tard, en 1894, le livre
01:13de la jungle du fameux Richard Kipling, publié au moment de l'apogée de la colonisation européenne,
01:19ancre durablement cette image. Et ce déplacement n'est pas du tout innocent. La jungle cesse d'être
01:25seulement un paysage. Elle devient le symbole d'un espace dangereux, désordonné, régi tout
01:32simplement par la force. Un espace que le regard colonial occidental oppose implicitement
01:37à la civilisation. Le mot maintenant « Bruce » suit une trajectoire comparable.
01:42D'origine méditerranéenne, il est diffusé par les circulations coloniales. En Afrique
01:47occidentale et aussi équatoriale française, il finit par désigner les savannes et les forêts
01:53claires situés au-delà des rares villes coloniales. Vous le comprenez, la carte mentale
01:58devient alors terriblement simple. Ici, d'un côté, vous avez la ville coloniale, présentée
02:04comme le centre de la civilisation. Et là-bas, de l'autre côté, vous aviez la Bruce, associée
02:09au retard, à des populations supposées ne pas être encore entrées dans l'histoire.
02:14Cette vision s'appuie aussi sur un danger très réel. En Guyane, en 1764 maintenant, près de 90% des
02:2313 000 personnes envoyées par la France pour peupler le territoire, meurent dès la première
02:28année. Mais ce danger sanitaire devient aussi un jugement porté sur des territoires entiers.
02:34Grattaloup résume encore ses pensées, ce mécanisme à la page 49, je cite.
02:44Voilà pourquoi les mots comptent. Je ne cesse de le répéter. Coloniser, ce n'est pas seulement
02:49occuper des terres et poser des drapeaux. C'est aussi les nommer, les classer, les hiérarchiser
02:54et imposer une manière de les regarder.
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