00:01Benjamin Bibas, bonjour.
00:03Bonjour.
00:04Vous êtes journaliste et documentariste spécialisé sur les questions concernant l'Afrique.
00:08Et vous avez notamment coordonné pour la Fondation d'écologie politique COP21,
00:14Réparer l'injustice climatique en Afrique, évidemment.
00:18C'était une note qui est parue juste avant la COP21.
00:21Est-ce que vous pouvez préciser ce que vous entendez par l'injustice climatique en Afrique ?
00:27Alors, l'injustice climatique dont souffre le continent africain, à notre avis,
00:32donc moi-même, le collectif Hongarimataï, quelques militants sociaux, écologistes,
00:38intéressés par l'Afrique, qui m'ont accompagné dans cette publication.
00:41C'est assez simple, en fait.
00:42On constate aujourd'hui que l'Afrique est le continent qui souffre le plus des conséquences du changement climatique,
00:48avec des inondations géantes, comme dans le détail du Niger en 2012, avec des centaines de morts,
00:54avec la disparition des tendues d'eau gigantesques, comme le lac Tchad,
00:57avec des sécheresses de plus en plus longues des saisons des pluies qui arrivent de plus en plus tard,
01:02notamment dans le Sahel.
01:04Ces effets du changement climatique génèrent des souffrances, des migrations internes et externes,
01:09génèrent aussi la baisse de rentement agricole.
01:11Il y a un risque sur la sécurité alimentaire à court terme, à moyen terme, en Afrique.
01:17L'Afrique, qui est déjà le continent le plus chaud du monde,
01:22est également le continent qui va le plus souffrir du réchauffement climatique s'il se poursuit.
01:27On estime que si l'objectif, qui était celui du début de la COP,
01:312 degrés de réchauffement climatique mondial, est atteint,
01:35cela signifierait 3 degrés de réchauffement global pour l'Afrique,
01:40ce qui est vraiment une situation insupportable,
01:42surtout dans certaines régions les plus impactées en Afrique,
01:44le Sahel d'une part, et le bassin du Congo,
01:48en gros, d'autre part, la forêt équatoriale du Congo,
01:51où là, on aurait des hausses de température qui pourraient monter jusqu'à 4 ou 5 degrés.
01:56Enfin, un institut britannique de risque pays,
01:59qui s'intéresse en général au risque politique, au risque financier,
02:02a publié en 2013, pour la première fois, une étude sur le risque climatique.
02:09Il dit que sur les 10 pays les plus vulnérables au changement climatique,
02:12il y en a 6 qui sont africains, et pas des moindres, 3 des poids lourds de l'Afrique,
02:18l'Éthiopie, le Nigeria, la République démocratique du Congo,
02:21ainsi que la Sierra Leone, le Soudan du Sud, et la Guinée-Bissau.
02:27Alors, voilà, l'Afrique est celle qui souffre le plus de tout ça,
02:30et pourquoi c'est injuste ?
02:32Parce qu'elle est la moins responsable des émissions de gaz à effet de serre
02:35qui génèrent le changement climatique.
02:38Elle n'est responsable historiquement que de 2 à 4% des émissions.
02:41Il faut réparer cette injustice.
02:44C'est important que vous dites « historiquement »,
02:47parce que c'est vrai que quand on compare les modèles de développement,
02:50certains modèles de développement en Afrique aujourd'hui
02:54risquent de produire à terme plus d'émissions s'ils ne sont pas changés.
02:59Mais néanmoins, l'Afrique n'a pas connu la révolution industrielle
03:02qu'on a connue dans les pays occidentaux,
03:04et donc, historiquement, a un taux d'émissions très très faible.
03:09Ça, on le rappelle assez peu.
03:11Exactement.
03:12Alors, après, l'Afrique n'a pas forcément voulu émettre peu de gaz à effet de serre,
03:17mais de fait, elle ne l'a pas fait,
03:18et elle souffre le plus des conséquences du changement climatique.
03:23Donc, il faut réparer cette situation.
03:24Si on se projette dans l'avenir maintenant,
03:26notamment avec les résultats de la COP21,
03:28si on se projette dans l'avenir, qu'est-ce qui va se passer ?
03:30Il va se passer que l'Afrique,
03:31qui représentera avec sa croissance démographique
03:3325% de la population du monde à l'horizon 2050,
03:37ne peut absolument pas se permettre d'avoir un développement aussi carboné
03:41que l'ont eu l'Europe, l'Amérique,
03:44qui est en train de connaître l'Asie actuellement,
03:46parce qu'au niveau global, ce n'est pas soutenable.
03:49Donc, il est nécessaire d'accompagner l'Afrique
03:53dans un développement non carboné.
03:54Cela suppose des moyens importants.
03:56C'est une des fonctions de ce qu'on appelle le fond vert pour le climat.
04:01Alors justement, ce fond vert, a-t-il été suffisamment abondé
04:05ou est-ce que les prévisions de ce fond vert
04:09vous semblent compatibles avec la réalité des besoins ?
04:13Alors, deux choses.
04:15D'abord, il y a le fond vert.
04:16Avant de venir au fond vert,
04:17je veux juste apporter un point sur la COP21 et ses résultats.
04:21La COP21, qui n'a rien de contraignant,
04:24l'accord de Paris n'a rien de contraignant,
04:26et donc il faut être vigilant sur sa mise en œuvre.
04:28Et tous les militants du climat,
04:30tous les militants écologistes,
04:31tous les militants de la justice climatique
04:33doivent être plus que jamais mobilisés
04:35pour que la COP21,
04:37qui est une avancée diplomatique importante,
04:39voie des résultats effectifs se produire pour l'Afrique.
04:42La COP21 proclame comme objectif de réchauffement climatique
04:46non pas 2 degrés, comme je le disais tout à l'heure,
04:49mais bien en dessous de 2 degrés,
04:50et si possible, moins de 1,5 degré.
04:53Si cet objectif est effectivement mis en œuvre,
04:56il se traduira par des centaines de milliers,
04:58peut-être des millions de morts
05:00ou de déplacés environnementaux,
05:02en moins en Afrique.
05:03Il y a donc un enjeu très important
05:05à pousser dans ce sens-là,
05:07dans cet objectif qui est maintenant affiché
05:08par la communauté internationale.
05:10D'une part.
05:11D'autre part, il y a comment réparer cette injustice climatique en Afrique,
05:14sans doute en investissant beaucoup d'argent.
05:19D'une part, dans la protection des populations
05:22face aux conséquences du changement climatique.
05:26En gros, ça veut dire rendre les terres plus fertiles,
05:30des projets d'irrigation,
05:31des projets aussi de reboisement,
05:33la fameuse muraille verte dans le Sahel,
05:34de façon à faire en sorte que le climat soit plus favorable,
05:37continue à être favorable à l'agriculture,
05:39dans cette région du monde, protéger les côtes de l'érosion,
05:42très importante, qu'il y a par exemple en Côte d'Ivoire, au Bénin.
05:44Le Bénin est un pays qui s'est réchauffé de 1,3 degré
05:47ces 50 dernières années.
05:49C'est gigantesque.
05:50Alors, d'une part, il y a ça,
05:52le Fonds Vert pour le Climat, c'est son rôle.
05:53D'autre part, le Fonds Vert pour le Climat doit financer
05:57une transition, justement,
05:58un développement économique non carboné en Afrique,
06:01dont d'ailleurs une électrification du continent
06:05sur une base d'énergie renouvelable, notamment.
06:0810 milliards ont été spécifiquement dédiés par la COP21,
06:12par l'accord de Paris, à cette seule tâche.
06:14Est-ce que c'est suffisant ?
06:16En tout cas, c'est un bon début.
06:18Il faut continuer à être vigilant pour que,
06:21notamment, le Fonds Vert pour le Climat
06:24soit autant destiné aux mesures d'adaptation,
06:26c'est-à-dire finalement de protection des écosystèmes
06:28et de la population, qui doit être, à mon avis,
06:30la première des priorités,
06:32au moins autant versé dans cette direction-là
06:35que dans les grands projets de développement non carbonés
06:38qui sont très intéressants,
06:39mais dont on sent bien que le retour va être
06:43davantage pour les multinationales occidentales ou asiatiques
06:45qui vont s'y investir,
06:46et peut-être vont ne profiter que beaucoup plus indirectement
06:49aux populations africaines qui sont en danger.
06:51Et là, il y a une vigilance importante à avoir.
06:54Alors, deux choses.
06:55La première, c'est est-ce que la COP21
06:58se donne les moyens,
07:00enfin donne à la communauté internationale
07:03les moyens de lutter contre les pratiques de prédation,
07:08d'accaparement qu'ont les entreprises transnationales
07:11qui, vous parliez des forêts tout à l'heure,
07:15on peut parler aussi des mines,
07:16on peut parler de la pollution des sols,
07:18tout ça, c'est peut-être pas directement
07:20des émissions carbonées,
07:21mais c'est quand même une dégradation de l'environnement
07:24qui fait que les populations
07:26ne peuvent plus vivre sur leur territoire.
07:31Donc ça, on ne peut pas totalement le délier
07:33des objectifs de la COP21.
07:35Est-ce qu'il y a des avancées là-dessus ?
07:37Est-ce que vous en avez noté ?
07:38Est-ce qu'il en faudrait ?
07:39Et on reviendra peut-être après
07:41sur ce qu'ont à nous apprendre ces populations
07:44qui ont une expérience du changement climatique,
07:46des déplacements,
07:47d'un horizon qui est peut-être moins durable
07:49en termes d'habitat,
07:51en termes de mobilité.
07:55Qu'est-ce que ces populations peuvent nous apprendre
07:58en termes d'adaptation ?
08:00Parce qu'ils ont cette expérience.
08:01Ce sont des victimes, certes,
08:02mais ce sont aussi des gens
08:03qui ont déjà commencé à réagir.
08:05Votre question est assez vaste.
08:08J'y répondrai dans deux directions.
08:10La première, c'est que vous avez tout à fait raison
08:13de le souligner.
08:14Et c'est d'ailleurs une des grandes conclusions
08:16de cette note que nous avons publiée,
08:18je la montre à l'écran,
08:20pour la Fondation de l'écologie politique,
08:22COP21 réparer l'injustice climatique en Afrique,
08:26qui est rédigée sur la base d'entretiens
08:29avec six grandes figures de l'écologie en Afrique,
08:31militants, associatifs ou politiques.
08:33Ce qu'ils nous répondent, lorsqu'on leur demande
08:35quel est l'impact du changement climatique en Afrique,
08:37ils nous répondent,
08:39nous avons les plus grandes peines
08:40à protéger nos écosystèmes.
08:42C'est ça qu'ils nous répondent d'emblée.
08:44Et effectivement, à l'élire,
08:45on comprend bien qu'il n'y aura pas
08:46de régulation du climat
08:49à court, moyen et long terme
08:51sans protection accrue des écosystèmes.
08:54Je vous donne un exemple.
08:56Au Gabon, par exemple,
08:58qui a des émissions de gaz à effet de serre,
08:59pas gigantesques à l'échelle mondiale,
09:01mais bien plus importantes que dans les autres pays africains,
09:04les deux tiers des émissions de gaz à effet de serre
09:06sont liées à la déforestation
09:09et à la réaffectation des terres
09:12où les forêts ont disparu
09:13à des monocultures type palmiers à huile,
09:17EVA, etc.
09:19Alors, oui, effectivement,
09:20la dégradation des écosystèmes
09:22est très problématique pour la régulation du climat.
09:24La déforestation est très problématique
09:26pour la régulation du climat
09:28puisque les forêts absorbent du carbone
09:30et de même la pollution marine,
09:31liée par exemple à l'exploitation du pétrole,
09:33est très problématique pour la régulation du climat
09:35puisque l'océan se meurt.
09:38or, l'océan est responsable de 75%
09:42de l'absorption du carbone dans l'atmosphère.
09:44Du coup, c'est la grande oubliée,
09:46à notre avis, de l'accord de Paris-Sud de la COP21,
09:49c'est la protection des écosystèmes.
09:50L'océan n'est mentionné qu'une seule fois
09:52et incidemment dans le texte
09:54et la forêt, il y a certes un article qui lui est consacré
09:56mais sans chiffres qui sont donnés, sans rien.
10:00Donc, notre avis est qu'il faut absolument intégrer.
10:04Notre avis, c'est deux choses de ce point de vue.
10:06C'est qu'il faut absolument intégrer à des négociations climat
10:09de plus en plus contraignantes,
10:10des mécanismes naissants comme par exemple
10:12l'initiative de transparence sur les industries extractives
10:16où les entreprises qui investissent,
10:21qui exploitent le pétrole, la forêt, etc.,
10:24les mines dans les pays d'Afrique par exemple,
10:27eh bien ces entreprises font des paiements au gouvernement,
10:31plus ou moins légaux.
10:33Le gouvernement, via cette initiative, a l'obligation
10:36de les publier, ces paiements.
10:38Et ainsi, si on voit la transparence financière
10:42sur ces opérations, on verra quel gouvernement est corrompu
10:46et quel gouvernement de ce fait autorise
10:48une exploitation des ressources extractives
10:49ou une exploitation des ressources naturelles
10:51bien supérieures à ce que le droit de l'environnement permet.
10:53C'est une manière de protéger l'écosystème.
10:55Il y aurait d'autres choses aussi pour protéger les écosystèmes
10:58mais notamment, nous souhaitons que le Fonds vert pour le climat,
11:01qui n'est aujourd'hui pas encore assez abondé,
11:04l'accord de Paris prévoit 100 milliards de dollars, peut-être,
11:07mais sans contrainte, à partir de 2020 jusqu'en 2025,
11:09et après on ne sait pas,
11:10il le prévoit sur la base de contributions nationales de pays.
11:13Nous pensons qu'il faut ajouter à ces contributions nationales
11:15des taxes mondiales qui seraient versées par les entreprises
11:19qui exploitent les ressources naturelles,
11:21les plus polluants, ces entreprises,
11:23taxes sur la tonne de CO2 émises,
11:27taxes sur le frais maritime, sur les transports aériens,
11:29taxes aussi, par exemple, sur les exploitations agricoles
11:34destinées à l'export,
11:35pour vendre des fleurs, par exemple, au Kenya,
11:38pour vendre beaucoup de café ou beaucoup de thé exportés depuis l'Afrique.
11:43Eh bien, lorsque un pays n'a pas atteint son autosuffisance alimentaire,
11:47un investissement agricole dans ce pays destiné à l'export
11:50devrait être fortement taxé pour alimenter le Fonds vert pour le climat.
11:53On va conclure maintenant.
11:55Merci beaucoup, Benjamin Bibas.
11:56Merci à vous.