00:00Bonjour Lorraine Bastis, je vais vous demander tout de suite que vous ont appris et apporté tous les récits et
00:06les réflexions que vous avez recueillis au cours de vos innombrables podcasts.
00:12Ça m'a apporté en fait une multitude de points de vue. Je pense que dans l'approche du féminisme
00:19que je défends, il y a cette idée que tout point de vue est situé.
00:22C'est-à-dire qu'il est très compliqué d'embrasser l'ensemble de la société et de comprendre toutes
00:27les discriminations, surtout quand on ne les subit pas soi-même.
00:31Si on n'adopte pas le point de vue situé intime à la première personne, d'une personne qui connaît
00:37ces vécus-là.
00:39Donc c'était un peu le sens du podcast La Poudre quand je l'ai lancé. Peut-être que c
00:43'était une démarche qui était un peu simpliste, un peu naïve.
00:45Mais je me suis dit voilà, si on veut vraiment comprendre ce que ça veut dire qu'être une femme
00:48aujourd'hui au 21e siècle, il faut multiplier les récits.
00:51Il faut savoir ce que c'est être une femme hétérosexuelle, mais aussi une femme lesbienne, une femme trans. Qu
00:57'est-ce que c'est qu'être une femme issue de l'immigration, une femme pauvre, une femme noire.
01:00Je pense que c'est très très important de comprendre que c'est la somme de tous ces points de
01:05vue qui peut faire comprendre ce que vivent les femmes dans la société aujourd'hui.
01:10Et du coup, comment produire un féminisme qui n'exclut personne.
01:15Et c'est cette parole-là que vous avez recueillie a fait évoluer votre regard vous-même ?
01:22Bien sûr, bien sûr. Chaque rencontre m'a durablement marquée.
01:27J'ai vraiment, enfin je trouve que j'ai le métier le plus extraordinaire du monde en fait.
01:31Déjà avant de rencontrer toutes ces femmes, je lis leurs livres, je regarde leur travail, je vois leurs films, je
01:39suis leur parcours militant.
01:40Donc c'est très très enrichissant d'entendre se dérouler tous ces récits.
01:46Après, je crois aussi qu'au fil des saisons de la poudre que j'ai produite, j'ai pris conscience
01:50de discriminations dont je n'avais pas forcément conscience au départ.
01:53Par exemple, le validisme, qui est une discrimination qui s'exerce contre les personnes handicapées.
01:59Les femmes handicapées subissent une série de discriminations dont on n'a pas forcément conscience.
02:04Quand on n'a pas écouté une femme concernée raconter à la première personne ce que ça peut vouloir dire
02:10pour elle vivre, travailler, aimer.
02:14Donc voilà, je pense que j'ai ouvert les yeux sur énormément de choses.
02:18Et puis il y a des combattantes qui m'ont marquée.
02:21Enfin voilà, j'ai rencontré Assa Traoré très tôt dans son combat et j'ai plus été la même après
02:27l'avoir interviewée.
02:29J'en ai l'air moussé, j'en ai l'air moussé, ou une femme comme Latifa et Benzi Athènes,
02:35que je n'oublierai jamais parce que j'ai passé l'interview entière à essayer de me retenir de pleurer.
02:39Et elle dégage une énergie, une force, une résilience qui marque à vie.
02:45Donc voilà.
02:46Donc pour vous, Lorraine Bastide, la dimension intersectionnelle ne vous dérange pas, au contraire.
02:53Au contraire, je la défends. Je la défends et je trouve ça dommage qu'elle soit diabolisée.
02:59Je trouve ça dommage qu'elle soit si mal décrite.
03:01Elle n'est pas comprise en fait.
03:03Elle est très mal comprise, oui.
03:04Ou alors les gens font peut-être exprès de ne pas la comprendre parce que c'est compliqué de parler
03:07de racisme en France, comme de quelque chose de systémique.
03:11En France, on aime bien partir du principe que le racisme, c'est des gens méchants en fait.
03:17C'est un problème moral alors que c'est un problème systémique et politique.
03:21Alors vous êtes aussi, donc je le disais, journaliste, comme vous vous y tenez.
03:26Et vous participez au collectif Prenons la Une.
03:29Oui.
03:30En fait, c'est un collectif qui se bat pour plus de présence des femmes, des médias dans l'espace
03:37public.
03:38Exactement. Le collectif Prenons la Une m'a interpellée.
03:41J'ai découvert leur travail en 2016, au moment où le collectif s'est formé.
03:44Peut-être que c'est 2015, la fondation.
03:46Enfin bref. En tout cas, il y a un lien qui est produit entre le fait qu'il y ait
03:51très peu de femmes dans les médias, c'est-à-dire qu'on parle peu des femmes dans les médias.
03:54Le temps de parole des femmes dans les médias, c'est à peu près 25%.
03:57Et moi, ce chiffre-là, le jour où je l'ai découvert, ça m'a heurtée.
04:00Et le fait qu'il y ait aussi très peu de femmes rédactrices en chef, très peu de femmes qui
04:06dirigent des rubriques politique, économie, etc. dans les grands médias.
04:09D'ailleurs, l'humanité est un magnifique contre-exemple et c'est chouette.
04:14Donc, en fait, Prenons la Une se bat sur deux plans, c'est-à-dire la façon dont on parle
04:18des femmes dans les médias, la lutte contre les stéréotypes sexistes.
04:22Prenons la Une a aussi, par exemple, contribué avec beaucoup d'autres collectifs féministes à l'emploi du mot féminicide,
04:28qui était un mot que les médias peinaient à employer pendant de nombreuses années.
04:32Mais aussi, on pousse pour qu'il y ait plus de femmes rédactes-chefs, plus de femmes chefs de rubrique,
04:36plus de femmes directrices de rédaction.
04:38Parce qu'on sait que c'est là aussi que ça se joue et qu'on va pouvoir faire évoluer
04:41les mentalités à travers les discours médiatiques.
04:44Alors, dernière question, Lorraine Bastide.
04:47Donc, vous participez au débat féminisme quand l'intime est politique.
04:51Ça veut dire quoi pour vous, quand l'intime est politique ?
04:54Ça veut dire que l'accumulation des récits intimes fait système, tout simplement.
05:04Ça veut dire que quand plusieurs femmes racontent leurs récits ensemble et qu'elles s'écoutent parler,
05:10elles réalisent que le problème, c'est pas elles.
05:12C'est la façon dont la société est faite.
05:14Et du coup, ça aide parce qu'on sait contre quoi on doit lutter.
05:17Merci beaucoup, Lorraine Bastide.
05:18Merci à vous.
05:19Bon débat et belle fête.
05:21Merci beaucoup, Latifa.
05:22Merci, au revoir.
05:24Merci, au revoir.