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  • il y a 17 heures
La Palme d'or 2026 ne fait pas l'unanimité. Le film de Cristian Mungiu, avec au casting Renate Reinsve et Sebastian Stan, raconte l'histoire d'une famille roumaine chrétienne évangéliste arrivant dans un petit village norvégien. Face à l'éducation rigoriste du couple, des soupçons de maltraitance ne tardent pas à s'installer dans la communauté. Certains de nos confrères ont dépeint le film comme réactionnaire, Sophie Joubert et Cyprien Caddeo ne sont pas d'accord : ils nous expliquent pourquoi.

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Transcription
00:01C'est la Palme d'Or 2026 et elle nourrit de vives et passionnantes discussions cinéphiles et politiques.
00:07Fjord de Christiane Mounju, premier film dans une langue étrangère pour le cinéaste roumain,
00:11puisqu'il est allé tourner en anglais et en norvégien avec les stars Redator Reinsveux et Sébastien Stahn,
00:17le soldat d'hiver de Marvel et le Trump de The Apprentice.
00:21Pour parler de ce film, je suis avec Sophie Joubert, chef du service culture de l'humanité.
00:25Salut Sophie.
00:26Alors on a vu tous les deux le film au Festival de Calme, on couvrait le festival et on l
00:31'a beaucoup aimé et on va te dire pourquoi.
00:35Alors déjà peut-être, qu'est-ce que ça raconte Fjord de Christiane Mounju ?
00:38C'est l'histoire d'une famille d'immigrés roumains évangéliques qui s'installe en Norvège, dans une petite commune
00:44nichée dans un fjord, vous l'avez compris.
00:46Et très vite, l'éducation très rigoriste des enfants conduit à des soupçons de violences familiales
00:50et la protection de l'enfance norvégienne les retire à leurs parents.
00:55C'est le début d'un bras de fer entre une famille très conservatrice et une institution très progressiste.
01:02Sophie, peut-être pour commencer la discussion, pourquoi on a eu envie nous aussi de parler de ce film aujourd
01:06'hui ?
01:07Qui est sorti il y a une semaine, il est sorti le 16 août je crois.
01:11Pourquoi on en parle aujourd'hui ?
01:12Alors précisez peut-être avant que dans cette famille roumaine, c'est un couple mixte en fait,
01:16qui revient s'installer en Norvège, puisque la femme est norvégienne.
01:21Tout à fait.
01:22Alors on a eu envie de revenir sur Fjord aujourd'hui, justement parce que ça crée du débat critique et
01:30politique.
01:31Tu l'as dit, on ne peut pas vraiment parler de polémique.
01:33Mais en tout cas, il y a une critique qu'on avait plus ou moins anticipée à Cannes,
01:37c'est-à-dire qu'on pourrait reprocher à Christian Mounjou de renvoyer dos à dos les deux parties,
01:43c'est-à-dire en gros le camp conservateur et le camp progressiste, et de ne pas choisir.
01:48Or, si on monte un cran plus haut, on a pu lire dans certains journaux, comme Les Inrocs ou Mediapart,
01:57que Christian Mounjou prenait clairement partie pour le camp conservateur
02:01et surtout étrier l'organisme très puissant de la protection de l'enfance en Norvège,
02:08qui est connu pour ses méthodes, en tout cas son application très stricte du principe de précaution.
02:15On va y revenir.
02:16Effectivement, il y a eu un procès, un film anti-wo, anti-progressiste, tout ça a été dit.
02:20Avant de répondre à ça et d'aller dans le détail du film,
02:23peut-être nous resituer qui est le réalisateur de ce film, donc Christian Mounjou,
02:27puisque je pense que les éléments biographiques et même de l'art de Mounjou
02:30permettent aussi d'éclairer la démarche.
02:33Qu'est-ce qu'il veut nous raconter ?
02:34Donc Christian Mounjou, double palme d'or au Festival de Cannes,
02:38puisqu'il a eu sa première palme d'or en 2007,
02:40avec le film Choc, 4 mois, 3 semaines et 2 jours,
02:45qui traitait de l'interdiction de l'avortement en Roumanie.
02:48Si on remonte un peu plus loin, Mounjou est né en 68,
02:54donc il a largement connu la Roumanie de Cheochescu,
02:59ce qui peut expliquer peut-être sa méfiance à l'égard d'une sorte de vérité
03:03avec un grand V, et en tout cas son envie dans ses films
03:07d'aiguiser l'esprit critique des spectateurs et spectatrices
03:11plutôt que d'asséner un prêt-à-penser.
03:15Et puis c'est aussi pour ça que ces films souvent mettent assez mal à l'aise
03:19et sont très inconfortables.
03:22C'est encore le cas de celui-là.
03:25Donc j'ai mentionné en effet la palme d'or de 2007,
03:29qui était son deuxième long-métrage.
03:32Ensuite, on peut citer Au-delà des collines,
03:35qui parlait de l'emprise religieuse, c'était en 2012,
03:39ou encore de RMN en 2022, qui était un film vraiment très fort,
03:44qui parlait des tensions identitaires dans un village de Transylvanie.
03:50Il a également publié un livre, Christian Mounjou, il y a un an ou deux,
03:53je crois, un livre assez autobiographique.
03:56Et puis sur sa méthode, en fait, il aime bien partir du réel.
04:00Donc il aime bien fictionnaliser des histoires vraies
04:04qu'il trouve souvent dans la presse.
04:06Et il y a souvent un énorme travail documentaire à la base de ces films.
04:10C'est le cas ici, effectivement,
04:12parce que c'est un vrai fait divers,
04:14cette histoire de conflits judiciaires et politiques, sociaux,
04:18même, entre une famille et une institution.
04:22En l'occurrence, c'est l'affaire Bonnaviou,
04:24qui est une affaire qui a eu en 2015,
04:25et qui est à peu près exactement ce que le film raconte,
04:27c'est-à-dire une famille, effectivement, d'évangéliques roumains très conservateurs,
04:31qui se voient retirer, alors, cinq enfants,
04:33dont là, je crois qu'il y en a deux, ou trois, j'ai un doute,
04:37dans Fjord, mais en tout cas, il n'y a pas cinq enfants,
04:40qui se font retirer par le service de protection pour l'enfance,
04:43au nom de suspicion de violences familiales, comme dans le film.
04:47Effectivement, tu l'as dit,
04:49les reproches qui ont été faites au film par certains à gauche,
04:52c'est de dire, oh là là, c'est un film extrêmement relativiste,
04:56qui renvoie dos à dos, finalement,
04:58les deux camps sont mis sur un pied d'égalité,
05:01conservateurs, progressistes, c'est la même chose,
05:03ou alors, carrément, c'est un film qui donne le point aux conservateurs, etc.
05:08Nous, on ne le trouve pas,
05:10on peut le dire, on est quatre à couvrir le Festival de Cannes,
05:14et on a tous eu le film,
05:15et aucun de nous quatre n'a trouvé que le film tombait dans ce piège-là.
05:19Justement, je pense que le film évite ce piège,
05:21par la mise en scène, est-ce que tu peux nous en parler un petit peu ?
05:24Déjà, il faut dire que chacun des deux camps en prend pour son grade,
05:30et puis, à mesure où les deux parties se radicalisent,
05:34on est assez choqués, nous, en tant que spectateur.
05:36On ne peut pas être en empathie, au fond, pour aucun des deux côtés,
05:40et je trouve que les personnages masculins sont particulièrement rigides dans le film,
05:45peut-être plus que les personnages féminins.
05:47Cela étant dit, en effet, il faut parler de cinéma,
05:49la méthode Mounjou, c'est le plan large, voire le plan séquence,
05:54il donne à voir une scène dans sa globalité,
05:57et il ne dit pas au spectateur, il faut regarder là ou là.
06:02Il refuse le gros plan, parce que pour lui, c'est de l'ordre de la manipulation,
06:06ou en tout cas de l'émotion facile,
06:07c'est-à-dire qu'il ne va pas aller chercher les larmes sur le visage de son actrice.
06:12Et puis, c'est aussi intéressant la manière dont il dirige ses acteurs et actrices.
06:17Il cherche le plus de neutralité possible.
06:21C'est-à-dire qu'il ne surligne rien dans le ton,
06:24et c'est particulièrement intéressant pour ce film-là,
06:27parce qu'il a tourné dans une langue qui n'est pas sa langue,
06:29donc tu l'as dit en anglais et en norvégien,
06:32c'est-à-dire que tout le travail très fin qu'il peut faire de direction à l'oreille,
06:37cette fois-ci, il a été obligé de passer par une interprète, etc.
06:40Donc ça a compliqué son travail.
06:42Mais il est vraiment très attentif à ce travail-là,
06:45justement pour faire travailler le spectateur et la spectatrice,
06:50et aiguisé encore une fois son esprit critique.
06:52Je trouve ça hyper intéressant ce que tu dises sur la question du gros plan,
06:55enfin du plan large plutôt,
06:56puisque c'est un peu la bible du cinéaste réaliste, le plan large.
06:59C'est-à-dire que plus un plan est large,
07:00plus il se passe de choses en plan,
07:01plus on est invité à être attentif à ce qui s'y passe,
07:04et on fait rentrer le réel, la complexité du réel.
07:07Parce que dans une scène de la vie de tous les jours,
07:09vous pouvez le constater, vous, quand vous regardez une scène,
07:11il se passe plein de trucs, politiquement, socialement,
07:14il y a plein d'interactions,
07:15alors que quand on est sur un gros plan,
07:16effectivement c'est la prime à l'émotion,
07:17ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose en soi,
07:20mais ça laisse moins la place à la complexité,
07:22et ça piège plus le spectateur dans un point de vue,
07:25dans un ressenti.
07:26Donc effectivement c'est hyper intéressant,
07:28et donc tu l'as dit, je pense qu'il faut toucher à un mot aussi
07:31du subtrat réaliste et réel de ce film,
07:33c'est-à-dire le fait divers en soi,
07:34et surtout l'institution à laquelle il s'attaque,
07:35parce qu'en fait il ne s'attaque pas aux progressistes,
07:37ce n'est pas vrai, il prend comme sujet
07:40la protection de l'enfance norvégienne,
07:41qui est un élément particulier, précis,
07:44et je voulais vous en parler,
07:45parce qu'en fait, moi j'avais des,
07:46avant de voir le film, je connaissais des choses sur le,
07:48donc ça s'appelle le Barnevernet,
07:49donc la protection de l'enfance norvégienne,
07:51je vous mets la page Wikipédia pour,
07:53si vous voulez en savoir plus,
07:54en fait il se trouve que moi je savais un peu
07:56qu'il y avait déjà des débats,
07:59notamment en Norvège,
08:00autour de cette institution,
08:01qui est devenue une sorte d'état dans l'état,
08:03alors à partir de préoccupations qui sont tout à fait légitimes,
08:06c'est-à-dire protéger les enfants,
08:07de parents maltraitants,
08:08mais qui en fait, de plus en plus,
08:11a pris les devants,
08:12et a un principe de précaution extrêmement aigu,
08:15c'est-à-dire que le moindre doute,
08:17on retire des enfants,
08:18de manière un peu arbitraire,
08:19et les recours sont très compliqués ensuite pour les parents,
08:21et je voulais vous glisser comme ça
08:23à un très bon reportage d'Arte,
08:25qui est de 2017,
08:26qui s'appelle Norvège Familles brisées,
08:29qui est disponible sur Youtube,
08:30si vous voulez le regarder,
08:31ça ture 25 minutes,
08:31et ça parle justement de ces familles-là
08:33qui sont piégées un peu dans des recours sans fin,
08:36et qui n'arrivent pas à récupérer leurs enfants,
08:39alors qu'encore une fois,
08:39il n'y a pas forcément d'éléments très concrets,
08:42il n'y a pas de violences avérées,
08:43etc.
08:43Donc en fait,
08:44on est pile dans la zone du film,
08:47et donc je voulais en parler.
08:48Et par ailleurs,
08:49toi,
08:50tu as eu le chance
08:50d'avoir l'entretien
08:52avec Christian Mounjou
08:53pendant le festival de Cannes,
08:55je mets là le lien
08:55de l'entretien que tu as eu avec lui,
08:57on voit dans le titre de l'entretien,
08:59il parle beaucoup de responsabilités collectives
09:02dans l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir.
09:04Donc ce qui, déjà,
09:04tu en as montré que ce n'est pas un film d'extrême droite,
09:06à priori,
09:06ce n'est pas son sujet.
09:08Au contraire,
09:08c'est plutôt sa crainte.
09:10Comment il apporte cette question-là ?
09:12Comment il met en scène aussi
09:13cette question de l'extrême droite ?
09:14En fait,
09:14il m'a expliqué
09:15pendant l'entretien
09:16qu'il s'était intéressé
09:18à cette histoire,
09:20ce fait divers,
09:22il y a une dizaine d'années,
09:23mais qu'il s'était dit,
09:24à l'époque,
09:25ça ne parle pas assez
09:26de ce qu'on vit.
09:28Et dix ans plus tard,
09:29il s'est dit,
09:30dans le contexte
09:31de la montée
09:32de l'extrême droite
09:34en Europe,
09:34mais aussi aux Etats-Unis,
09:36avec le trumpisme,
09:37il s'est dit que
09:38cette histoire
09:39devenait beaucoup plus emblématique
09:41de la polarisation
09:42de nos sociétés.
09:44Donc voilà,
09:44c'est vraiment ça
09:45qu'il avait en tête.
09:46Et le film,
09:47au-delà de l'histoire qu'il raconte,
09:49a vraiment cette valeur
09:51métaphorique
09:51et parle de nos sociétés
09:54contemporaines.
09:55Dans le film,
09:57très concrètement,
09:59la présence
10:00de l'extrême droite
10:01est montrée
10:02dans une scène
10:03qui est traitée
10:03de manière,
10:04je trouve,
10:05assez burlesque,
10:06c'est-à-dire que
10:06quand tout s'emballe,
10:08le père de la famille roumaine
10:10va convoquer
10:11tous ces réseaux
10:14évangéliques
10:14pour le soutenir.
10:15Et là,
10:16on va voir débarquer
10:17toute une clique
10:18de religieux
10:21plus ou moins fanatiques
10:22qui vont parler
10:23de Satan,
10:24etc.
10:24Et le tout
10:25va s'emballer,
10:26prendre une dimension
10:27internationale
10:28via la caisse
10:29de résonance
10:30évidemment
10:30des réseaux sociaux
10:32qui sont un outil,
10:34un facteur
10:34de polarisation.
10:35Et pour le coup,
10:36ces gens-là font
10:37vraiment le procès
10:38du progressisme.
10:39Pour le coup,
10:39ils ne viennent pas
10:40pour l'aider
10:40à récupérer sa gosse,
10:41ils viennent pour dire
10:42« Oui,
10:42de toute façon,
10:43la Norvège,
10:44c'est n'importe quoi,
10:45c'est Satan,
10:46c'est LGBT,
10:47etc. »
10:47C'est là où,
10:48en fait,
10:48c'est traité,
10:49de manière grotesque
10:49et comique,
10:50donc c'est là
10:50où on se dit
10:52que ce n'est pas possible
10:53que Moonju soit
10:54de ce côté-là.
10:56C'est clairement pas le cas.
10:57Je pense qu'il faut dire
10:58à ce moment-là
10:58que ce qui nous paraît intéressant,
11:00c'est que le film,
11:05est religieuse.
11:06Encore une fois,
11:06une famille extrêmement
11:08conservatrice
11:08où ça n'a pas l'air
11:09d'être fun
11:10de vivre dans cette famille-là.
11:11Ils n'ont pas le droit
11:11de sortir.
11:12C'est très carré.
11:13Les enfants n'ont pas accès
11:14au téléphone portable.
11:15Exactement.
11:15Là, ils n'ont pas le droit
11:16de vendre des films.
11:18Ils pilisent la Bible
11:19tous les matins.
11:21Ils se font des quiz quasiment
11:23pour voir s'ils ont bien
11:24appris la Bible, etc.
11:25Ça n'a pas l'air
11:25d'être très rigolo.
11:27Mais pour autant,
11:28le film se dit
11:28« Juste,
11:30acceptez de regarder
11:30leur point de vue.
11:31Ne pas d'y adhérer,
11:32mais d'avoir accès
11:32à leur point de vue
11:33pour essayer de comprendre
11:34comment ils pensent. »
11:35C'est aussi ça
11:35l'intérêt du cinéma.
11:37Pas que du cinéma,
11:38même de la littérature,
11:39mais de l'art en général.
11:40C'est d'avoir accès
11:40à des points de vue
11:41qu'on n'expérimente pas.
11:42Je n'expérimenterai pas
11:43tout non plus, je pense.
11:44Le fait d'être un roman évangélique,
11:45a priori, ce n'est pas prévu.
11:46Mais au moins,
11:47j'ai accès à ce point de vue-là,
11:48je sais ce que ça peut être.
11:49Je trouve ça intéressant.
11:50Ça ne fait pas
11:50que je vais me convertir pour autant.
11:52En effet, oui,
11:53j'ai l'impression
11:53qui nous dit
11:54« Regardez ce que ça fait
11:55si vous restez
11:56dans votre bulle
11:57et dans votre système de valeurs,
11:59vos amis sur les réseaux sociaux.
12:01Un matin,
12:01vous allez vous réveiller
12:02avec une extrême droite au pouvoir. »
12:05Moi, ça m'a fait penser
12:06à ce qui s'est passé aux États-Unis
12:07et ce que les démocrates
12:10avaient un peu fait
12:10leur mea culpa
12:11après la première élection de Trump
12:12en disant
12:13« On n'a pas assez écouté
12:14l'électorat trumpiste. »
12:15Et la gueule de bois.
12:16J'ai l'impression
12:17que c'est un peu ça
12:17que Moonjou nous dit
12:18aussi entre les lignes.
12:20Tout à fait.
12:21Par ailleurs,
12:22on a parlé de la mise en scène
12:23de l'extrême droite
12:24avec cette espèce
12:25de mobilisation militante,
12:28religieuse
12:28autour de la famille.
12:29Il y a aussi
12:30la façon de mettre en scène
12:32le discours
12:32qu'on peut appeler progressiste.
12:33Mais en fait,
12:34moi, ce qui m'intéresse,
12:34c'est que ce n'est jamais
12:35un discours militant.
12:35À aucun moment,
12:36le film décrédibiliserait
12:37une parole militante
12:38qui serait progressiste.
12:39Le film te met en scène
12:40une institution.
12:41Ça, c'est comme capital.
12:43L'institution dont je parlais
12:44tout à l'heure,
12:44le Barne-Vernet,
12:45c'est que,
12:46tu l'as dit tout à l'heure,
12:47Moonjou a une méfiance
12:48peut-être naturelle,
12:50on va dire,
12:50vue d'où il vient
12:51des institutions
12:52et de la façon
12:53dont il peut le déraper.
12:54Et notamment,
12:54le discours progressiste,
12:55il est incarné par deux personnages.
12:56On peut dire
12:57la dame qui s'occupe
12:58de retirer les enfants,
13:00on peut dire
13:00l'assistance sociale,
13:01on peut appeler ça comme ça,
13:02je pense,
13:03et un procureur
13:04qui est chargé après
13:04de mener le réquisitoire
13:06contre la famille.
13:07Et donc là,
13:08on est sur autre chose,
13:09en fait.
13:09Je ne sais pas ce que
13:10tu en penses,
13:10notamment sur la notion
13:13de...
13:13Ah oui,
13:13parce qu'il faut quand même
13:14dire quelque chose.
13:14Ce qui rend le film trouble,
13:15c'est qu'il n'y a pas de preuve.
13:18Si on avait vu la famille
13:20donner des coups de ceinturon
13:21aux enfants,
13:22il n'y a pas de film,
13:23en fait,
13:23il n'y a pas de débat,
13:24il n'y a pas de vidéo aujourd'hui,
13:25évidemment qu'ils sont coupables,
13:26point bas.
13:27Là,
13:27il y a soupçon,
13:28mais il n'y a pas de preuve.
13:29C'est-à-dire que la scène
13:31est hors chance,
13:32c'est-à-dire qu'en effet,
13:34des bleus apparaissent
13:35sur le cou,
13:36je crois,
13:37de la petite fille
13:37de la famille roumaine
13:39du jour au lendemain.
13:40Et nous, spectateurs,
13:42on se dit,
13:43peut-être en effet
13:44qu'elle a été frappée
13:46par ses parents,
13:46mais plus probablement,
13:48elle est tombée dans l'escalier
13:50en jouant avec son frère.
13:52C'est aussi possible,
13:53en tout cas.
13:53Les deux hypothèses sont possibles.
13:56Donc après,
13:56évidemment,
13:57ça pose une question de justice,
13:58c'est-à-dire
14:00comment on rend la justice
14:02quand il n'y a pas
14:03de fait tangible
14:05et qu'il n'y a pas de preuve.
14:06Ça fait un peu penser
14:07à Anatomie d'une chute,
14:09le film de Justine Trier,
14:11Autre palme d'or,
14:12où, même chose,
14:15le crime
14:17ou le suicide,
14:17on ne savait pas,
14:19se passait hors champ.
14:20Donc évidemment,
14:20ça pose des questions
14:21de justice
14:23absolument passionnantes.
14:24Comment on rend la justice
14:25quand les faits se dérobent ?
14:26Exactement.
14:26Et justement,
14:27c'est à ce moment-là
14:28où les a priori,
14:29les préjugés
14:30prennent le relais.
14:30Parce qu'en fait,
14:31quand on n'a pas d'élément
14:32de preuve
14:33sur lequel discuter,
14:34on discute de la personnalité
14:35de l'accusé.
14:36En l'occurrence,
14:36c'est le père,
14:37surtout qui n'est pas
14:38sur le grill
14:39au moment de l'enquête.
14:40Et en fait,
14:40le procureur
14:41qui incarne
14:42le système norvégien,
14:43en fait,
14:43il fait le procès
14:44non pas des faits
14:45puisqu'il n'y en a pas,
14:46il n'y en a pas
14:46dans le cadre de preuves,
14:47il fait le procès
14:48de la personnalité
14:49et en fait,
14:49au final,
14:50de la culture.
14:50C'est un système de valeurs.
14:52Il fait des procès
14:53d'intention en disant
14:54« Oui, vous,
14:55les roumains conservateurs,
14:56on vous connaît,
14:56de toute façon,
14:57la violence,
14:57vous connaissez ça. »
14:58C'est que des procès
14:59d'intention.
14:59Et du coup,
15:00là, en fait,
15:00on bascule dans autre chose,
15:01on bascule dans du racisme
15:02en fait,
15:02tout simplement.
15:03Et c'est là où le film
15:04m'intéresse aussi,
15:05c'est que pour moi,
15:06il raconte comment
15:06des valeurs progressistes
15:08à lesquelles on adère
15:09complètement,
15:10il n'y a pas de problème,
15:10peuvent être retournées
15:12pour alimenter
15:13un discours anti-immigration.
15:14Parce qu'en l'occurrence,
15:15là,
15:15ce sont des roumains évangéliques,
15:16ça pourrait être
15:17des musulmans conservateurs
15:19en fait,
15:19tout à fait.
15:20Et d'ailleurs,
15:20on a bien vu
15:21comment en Scandinavie,
15:22et pas que d'ailleurs,
15:23comment,
15:24on va dire,
15:25en Scandinavie,
15:26ils ont un modèle
15:26très vertueux,
15:27enfin,
15:28ils se le vivent
15:28comme très vertueux,
15:29très progressistes,
15:30sur l'égalité homme-femme
15:31est très avancée,
15:32les droits LGBT
15:32sont très avancés,
15:33etc.
15:34Sur l'écologie,
15:34ils sont plutôt bons,
15:35etc.
15:35Donc,
15:36ça fait partie
15:37de leur identité nationale
15:37de se dire,
15:38franchement,
15:39la Suède est toujours,
15:40la Norvège est toujours
15:41top 1 dans les classements,
15:42liberté de la presse,
15:43liberté des femmes,
15:43etc.
15:44Ils sont fiers de ça,
15:45donc c'est leur identité nationale,
15:46et donc,
15:47l'extrême droite
15:48ne conteste pas ça,
15:49mais ils s'en servent
15:50pour dire,
15:50oui,
15:50mais si vous voulez
15:51qu'on reste sur un modèle
15:53vertueux,
15:53il ne faut pas accueillir
15:54des êtres humains
15:55parce qu'ils ne sont pas
15:55d'accord avec nos valeurs,
15:56ils sont conservateurs,
15:57et donc,
15:58ça marche,
15:58ça peut remarcher
15:59pour n'importe quelle communauté
16:00qui adhère à une religion
16:02conservatrice,
16:02que ce soit des musulmans
16:03conservateurs
16:04ou des évangéliques
16:05en l'occurrence.
16:06Et en France,
16:06on voit aussi ça,
16:07on voit aussi comment,
16:08par exemple,
16:08on peut avoir un discours
16:09pro-LGBT,
16:10mais d'extrême droite,
16:11en disant,
16:11mais ce qui menace
16:11les droits LGBT,
16:12c'est l'islam.
16:14Donc,
16:14on voit que c'est...
16:15Je trouve que là,
16:16le film tape extrêmement juste
16:23dangereux.
16:25Et je fais partie un petit peu là,
16:28mais je crois que c'est important
16:28parce que je pense que,
16:30plus largement,
16:31il faut attendre là-dessus,
16:32le film est,
16:32et on est d'accord,
16:33je pense là-dessus,
16:33est très à l'heure de son époque.
16:35Oui, complètement.
16:36On l'a déjà un peu dit,
16:37c'est-à-dire qu'il est de son époque
16:38parce qu'il parle
16:39de la polarisation extrême
16:41de nos sociétés,
16:42via les réseaux sociaux,
16:43mais pas seulement,
16:44et des bulles
16:46de systèmes de valeurs
16:47dans lesquels on est enfermés,
16:49et peut-être aussi
16:49de notre propension
16:50à vouloir imposer,
16:52justement,
16:52des idées à marche forcée
16:54sans écouter l'autre.
16:56Et je trouve que
16:57ce qui est intéressant,
16:58c'est que le procès
16:58qu'on fait à Munju
17:01relève de ça,
17:01c'est-à-dire qu'il refuse
17:02la polarisation
17:04et précisément,
17:05on lui reproche
17:06d'être du mauvais côté
17:07ou en tout cas,
17:08de ne pas être clairement
17:09du bon côté.
17:09Donc, en fait,
17:10c'est exactement ce qu'il dénonce
17:11dans son film.
17:12Oui, bien sûr.
17:13C'est l'époque aussi
17:13qui est parfois un peu campiste,
17:14c'est-à-dire,
17:15parce que,
17:16pour des raisons aussi
17:17de monter
17:18l'extrême droite,
17:19etc.,
17:19qui sont...
17:20on comprend,
17:21effectivement,
17:21on a parfois une injonction
17:22à choisir un camp.
17:24Ce qui, politiquement,
17:25se défend,
17:26se défend moins dans l'art,
17:27on va dire.
17:27Un film n'a pas vocation
17:28à avoir une étiquette politique
17:30ou un film n'est pas un militant
17:32ou n'a pas d'adhésion
17:34à un parti, normalement.
17:35Et je voulais te poser
17:35une dernière question
17:36parce que, pour moi,
17:36c'est ce qui rend le film génial
17:37et je pense qu'on est d'accord là-dessus.
17:38On est content d'en discuter
17:39en sortant du film.
17:40Le film,
17:41tu as envie de toujours,
17:41et donc ça va avec le sens
17:42du plan large,
17:44à penser,
17:44alors qu'on dit a priori,
17:45ça on l'a dit,
17:46mais aussi à décentrer le regard
17:47et en fait à regarder
17:49vraiment tout ce qui se passe
17:50et pas uniquement là
17:51où il y a le bruit,
17:53où il y a l'action,
17:55mais aussi autour.
17:56C'est pour ça que,
17:57moi, j'invite à voir
17:59si on peut avoir le film
18:00au moins deux fois
18:02parce qu'à chaque fois,
18:03on y voit des choses
18:04qu'on n'avait pas attrapées
18:06la première fois.
18:08C'est vraiment un film
18:09qui invite à regarder
18:10dans les coins.
18:10c'est un peu comme si
18:11on prenait un grand tableau
18:14et qu'on regardait
18:15les petits personnages
18:16ou le petit détail
18:17au fond du tableau
18:18et en l'occurrence,
18:19ici,
18:20ce sont les personnages secondaires
18:21qui sont très très importants,
18:23en particulier les enfants,
18:25les enfants des deux familles,
18:27des deux côtés,
18:28qui nouent un lien
18:29et qui continuent de se parler
18:31alors même que leurs parents
18:33s'écharpent.
18:35Il nous dit,
18:36Mounjou nous dit,
18:37voilà,
18:38regardez pendant que les adultes
18:40sont occupés à se déchirer,
18:42on ne voit pas
18:43ceux qui souffrent vraiment,
18:45en l'occurrence,
18:47la jeune fille
18:48de la famille progressiste
18:49qui fugue,
18:50qui se tranche les veines
18:51une fois ou deux fois.
18:52C'est la fille
18:53du directeur de l'école
18:55qui devient amie
18:56avec les enfants.
18:57Il y a aussi un grand-père
18:59en fauteuil roulant
19:00qui est en grande souffrance,
19:01en grande solitude
19:02et que personne ne voit.
19:05Tout le monde s'en tape.
19:07Et puis,
19:08je trouve que
19:08regarder les enfants
19:10pour Mounjou,
19:11c'est aussi
19:12une façon de dire
19:13qu'il y a un peu d'espoir
19:15et j'ai l'impression
19:15que c'est une manière
19:16de tabler
19:17sur la génération suivante.
19:20Oui, effectivement.
19:21D'ailleurs,
19:21j'ai remis la fiche,
19:24en regardant la fiche,
19:24je me suis dit,
19:25en fait,
19:25il y a bien cinq enfants
19:26sur la fiche.
19:26Je ne sais pas pourquoi
19:27j'en ai compté que deux ou trois.
19:29Mais, effectivement,
19:30je suis d'accord avec toi
19:30sur le fait
19:32qu'il y a des personnages
19:33qui sont complètement mis,
19:36enfin,
19:37éclipsés
19:37par le boucan médiatique
19:39autour de l'affaire,
19:39ce qui ne veut pas dire
19:40que l'affaire n'est pas importante,
19:42bien sûr.
19:43Mais Mounjou te dit,
19:44mais il se passe d'autres choses importantes,
19:46en fait,
19:46d'égale importance
19:47qui ne font pas
19:48un tel battage médiatique
19:49parce qu'il n'y a pas
19:50cette montée,
19:51cette espèce d'engrenage
19:53politico-médiatique
19:54qui se met en place,
19:54mais qui sont tous aussi importants
19:55et qu'en fait,
19:56on ne voit pas
19:57et qu'il parie
19:59sur l'intelligence
19:59du spectateur
20:00qui va aussi les voir.
20:01Donc,
20:02effectivement,
20:03on vous l'encourage
20:03à le voir si vous pouvez
20:04et à le voir plusieurs fois
20:05encore si vous pouvez
20:07vous le permettre.
20:09Je crois qu'on a tout dit
20:10ce qu'on voulait dire
20:10sur Fior,
20:11d'un moment que tu voulais
20:11rajouter un truc.
20:12Merci Sophie
20:12pour tes éclaircissements.
20:13On ne vous demande pas
20:14de nous croire sur parole,
20:15évidemment,
20:15ce serait contre-productif
20:16vis-à-vis de ce qu'on a raconté
20:17sur le film.
20:18Vous avez le droit
20:18de ne pas être d'accord avec nous.
20:19Vous avez le droit
20:19de ne pas être d'accord,
20:19même si c'est encouragé.
20:21Mais allez voir le film
20:21en tout cas pour vous faire
20:22votre point de vue
20:23et pour nous dire
20:24ce que vous en pensez
20:24dans les commentaires.
20:25Nous, on se retrouve
20:26pour une prochaine...
20:27On fera régulièrement,
20:29je pense,
20:29quand on pourra faire
20:30des vidéos comme ça
20:31sur le cinéma,
20:31sur des sujets,
20:32des films qui font écho
20:33aussi à des débats
20:34de société ou débats politiques.
20:35Je trouve ça important
20:36qu'on puisse en parler.
20:38À la prochaine
20:38sur la chaîne de l'Humanité.
20:39À bientôt.
20:40Salut.

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