00:00Le grand entretien aujourd'hui, c'est Alain Bocobza qui est avec moi.
00:03Bonjour Alain Bocobza, vous êtes responsable mondial de la stratégie d'allocation d'actifs
00:07chez Société Générale CIB.
00:10Et ce qui va être très intéressant, je parlais à l'instant de guerre des chiffres,
00:14d'un institut qui donne des chiffres et puis qui nous dit que la croissance ça va pas
00:17et puis un autre va nous dire le contraire à 0,1% près.
00:21Vous, vous êtes spécialiste de l'allocation d'actifs,
00:24j'aimerais bien savoir ce que vous avez comme chiffre sur le quatrième trimestre
00:28pour dresser un petit peu une image de ce qui nous attend dans les mois qui viennent
00:33en termes de croissance, de consommation, d'inflation, le tableau général si vous pouvez.
00:39Alors si on parle de la croissance mondiale, la croissance mondiale, elle a été robuste,
00:46elle va rester robuste parce que les politiques publiques un peu partout dans le monde
00:50restent expansionnistes, particulièrement aux Etats-Unis, mais un peu partout dans le monde,
00:54même les Allemands se mettent à faire des déficits publics, les Japonais sont entrés dans la danse
00:59avec Madame Takeishi, et les investissements privés pour rénover les infrastructures,
01:06pour faire de la souveraineté, de l'indépendance énergétique, évidemment de l'intelligence artificielle,
01:11vous avez la dépense publique et la dépense privée, qui les deux sont des soutiens à la croissance.
01:16Donc il y a beaucoup d'incertitudes, ça peut partir dans les deux sens,
01:20mais le scénario central quelque part, c'est une poursuite de la croissance,
01:24là on se projette en 2027, à des rythmes qui sont largement au-dessus de ce qu'on a pu
01:29connaître
01:29depuis 15 ou 20 ans. Donc ça c'est un élément très important, ça veut dire aussi,
01:33compte tenu des tensions qu'on a sur les marchés de matières premières, sur les marchés de l'énergie,
01:38il y a deux guerres quand même qui perturbent beaucoup les marchés des produits raffinés,
01:42ça veut dire que si la croissance est un peu au-dessus de la moyenne de long terme,
01:45l'inflation l'est aussi. Et là on a vu des impacts sur certains prix de marché,
01:50mais en tout cas la tendance générale, c'est d'être relativement confortable
01:54sur la croissance attendue l'an prochain, on arrive à la fin de l'année 26,
01:57qui a été globalement bonne, je ne parle pas de la France qui est beaucoup de facteurs idiosyncratiques,
02:02mais globalement en Europe la croissance a accéléré dans le courant du deuxième trimestre,
02:06l'Allemagne a accéléré, entraînant beaucoup de pays européens dans sa foulée.
02:11Voilà, donc sur ce côté-là, je dirais, on a la dispersion sur les prévisions qui peut être importante,
02:19parce qu'il y a des chocs qu'on peut prendre ou pas,
02:22mais les prévisions, je dirais, les plus normatives sont une poursuite de la croissance en 2027,
02:28peut-être un rythme un petit peu plus bas qu'en 2026, mais qui reste confortable.
02:31L'inflation qui reste à la hausse, notamment l'inflation américaine, on l'a vu,
02:353,7% sur un an pour le mois de septembre, l'inflation est très portée,
02:41notamment par les prix de l'énergie, on l'a vu, ça, ça ne va pas forcément s'arranger,
02:45les matières premières augmentent également.
02:48Dans ce contexte, vous, comment, vous l'avez dit, il y a beaucoup d'incertitudes,
02:51comment vous, vous choisissez d'allouer vos actifs,
02:54et comment vous faites évoluer cette stratégie-là ?
02:58Alors, l'inflation, elle est aux Etats-Unis, largement dessus ce qu'on peut connaître en Europe,
03:05aussi parce qu'ils ont mené une politique protectionniste, ça s'appelle les tarifs,
03:09et quand on met des tarifs, les exportateurs, pour certains d'entre eux,
03:12avaient du pouvoir de prix, ont pu monter les prix,
03:15et donc que payent les consommateurs et les industriels américains.
03:18Et vous avez aussi un allègement fiscal, ils ont eu des baisses d'impôts cette année,
03:22alors que la croissance était déjà importante,
03:25alors qu'ils avaient des tarifs qui étaient une pression inflationniste,
03:28et ils ont fait des baisses d'impôts qui ont rajouté,
03:30ils sont sur des rythmes, suivant les calculs,
03:32entre 6 et 8% de déficit budgétaire aux Etats-Unis pour cette année,
03:36c'est des rythmes gigantesques,
03:38qui rajoutent de la croissance, qui rajoutent de la demande,
03:40et donc qui rajoutent de l'inflation.
03:42Donc, en aucune façon, on ne pouvait rêver aux Etats-Unis
03:45d'un rythme d'inflation raisonnable, entre guillemets,
03:48il est important,
03:49avec un nouvel encadrement par la Banque centrale américaine,
03:53la Réserve fédérale,
03:54qui en début d'année était attendue à baisser ses taux d'intérêt,
03:57et qui est en phase de remonter à vitesse douce.
04:00D'accord ? On ne parle pas de gigantesques mouvements
04:02qu'on a pu connaître en 2022-2023,
04:05mais la Banque centrale européenne devra continuer,
04:08à rythme modéré, à monter ses taux d'intérêt,
04:10donc ça viendra à terme à ralentir un peu le taux de croissance.
04:13On est en surchauffe aujourd'hui.
04:15Donc, aux Etats-Unis, on a un rythme de PIB nominal
04:18à 6,5% en ce moment,
04:20donc en ralentis, ce sera plutôt une bonne nouvelle.
04:22La surchauffe provoque des déséquilibres
04:25qui sont en kikinant,
04:27et ça a provoqué ce qu'on a connu depuis le début de l'année,
04:30quand vous avez un rythme de croissance nominal important,
04:33des taux d'intérêt sur les marchés obligataires
04:35qui ont violemment monté,
04:37et comme les profits attendus
04:39pour les publications d'entreprises
04:42ont été révisés à la hausse,
04:43en début d'année, on attendait autour de 15%
04:46sur la croissance des profits des entreprises américaines.
04:48Aujourd'hui, on est à plus de 32.
04:50En Europe, on attendait autour de 10%,
04:53on est à 22.
04:54La croissance qui est plus forte que prévue
04:56et l'inflation qui est plus forte que prévue
04:58est favorable aux croissances des profits des entreprises.
05:01Donc, on a connu depuis le début de l'année,
05:03dans les allocations d'actifs,
05:06une réallocation en provenance des obligations d'État
05:09vers les actifs dérisqués,
05:11que sont les obligations privées des entreprises
05:14et les marchés d'action.
05:15Ça, c'est quelque chose qui est très clair
05:16dans un contexte, c'était la première question,
05:19dans laquelle la croissance nominale du PIB mondial
05:22est relativement forte.
05:24Vous parliez de la BCE,
05:27les différents budgets des pays de l'Union européenne
05:29vont être scrutés, celui de la France en particulier,
05:32avec les discussions qui ont commencé.
05:34Christine Lagarde dit que tout repose
05:36sur les politiques budgétaires.
05:38Quelle est votre analyse par rapport à cette situation-là ?
05:44On voit d'un côté
05:47la nécessaire implication des finances publiques
05:50dans le thème de la réindustrialisation,
05:53dans le thème de la souveraineté,
05:55dans le thème de l'indépendance énergétique,
05:57dans le thème de la protection militaire
06:00par rapport à un agresseur à Moscou
06:02qui est là et qui a des frontières
06:04quelque peu longues avec le reste de l'Europe.
06:06Donc ça, ça nécessite une intervention
06:08des finances publiques qui n'est pas petite.
06:10Et on a vu l'Allemagne
06:12changer de braquet
06:13où pendant 15 ans,
06:15ils ont appliqué leurs règles d'or
06:17sans dépenser du tout,
06:18en réduisant leurs dettes.
06:19Et finalement, on voit qu'ils doivent
06:21se réinvestir dans tous ces thèmes-là.
06:23En matière de politique énergétique,
06:25la France a un projet
06:26qui est beaucoup plus constructif,
06:28beaucoup plus solide.
06:29On est exportateur net d'électricité
06:31alors qu'ils sont importateurs.
06:32On a beaucoup d'avantages.
06:33On critique beaucoup la France
06:34mais qu'il y a une infrastructure
06:36de transport en matière d'énergie
06:38qui est plus avancée
06:39que ce qu'on peut observer
06:40et bien plus solide,
06:42équilibrée que ce qu'on peut connaître en Allemagne.
06:43Donc l'Allemagne a des investissements
06:45à réaliser sur son industrie automobile
06:47qui avait beaucoup parié sur la Chine
06:49dont les ventes en Chine
06:51sont en baisse de 20%.
06:52Donc on voit des restructurations
06:54qui vont nécessiter durablement
06:56une intervention des finances publiques.
06:58Donc là, il y a de la demande
06:58qui vient et l'Allemagne a les moyens
07:02pendant 10-15 ans
07:03de faire une politique publique de dépense
07:05qui va être largement au-dessus
07:07de ce qu'on a connu depuis 15 ans.
07:08Maintenant, pour les pays
07:09qui ont des grands déséquilibres fiscaux,
07:12quand on est au-dessus de 5%,
07:14c'est le cas du Royaume-Uni
07:15qui va présenter le 28 octobre prochain
07:18son plan pour l'année à venir.
07:20Il va falloir qu'il fasse attention.
07:21Pour la France qui a des déficits fiscaux
07:24au-delà et largement au-delà
07:25de 5% du PIB,
07:27il y a des limites atteintes
07:28quand on a des ratios de dettes sur PIB
07:30largement au-delà de 100% du PIB.
07:32On doit contenir en deçà de 5%
07:34et viser à terme ce qu'on appelle
07:36un excédent primaire,
07:37c'est-à-dire, en dehors des intérêts
07:39de la dette,
07:40de ne plus avoir de déficit.
07:41Donc là, c'est des enjeux.
07:43Pour ces pays qui ne respecteraient pas
07:46ce type d'objectif,
07:47les marchés obligataires vont rester
07:49particulièrement fragiles.
07:50Donc il ne faut pas, absolument pas,
07:52ne pas répondre à cette question
07:53dans les mois qui viennent, évidemment.
07:55Et on a vu dans le débat
07:56de politique intérieure
07:58en vue de l'élection présidentielle
07:59d'avril 2027,
08:01que tous les grands candidats
08:04commencent à se positionner
08:06sur la trajectoire fiscale
08:08qu'ils mettraient en place.
08:09C'est nouveau.
08:10Il y a eu d'autres élections présidentielles,
08:12la dernière et celle d'avant,
08:14dans lesquelles le débat
08:15sur le plan budgétaire,
08:16le débat sur la nature
08:18des réformes du système de retraite
08:19qu'il faut mettre en place
08:20n'étaient pas au cœur
08:21du débat économique.
08:22Donc là, on a vu un déplacement.
08:25On verra comment il se traduira
08:26post-élection
08:27pour celui ou celle
08:28qui gagnera l'élection.
08:29Mais on voit un déplacement
08:31du débat
08:32qui est prometteur
08:33sur l'intérêt
08:34que portent ces dirigeants futurs
08:36à la bonne gestion
08:37des finances publiques
08:38et de la dette souveraine française.
08:40C'est vrai, ça constitue une avancée.
08:41C'est vrai qu'on l'a dit
08:42sur ce plateau.
08:42Merci beaucoup Alain Boconza
08:43d'être venu nous voir ce matin,
08:45responsable mondial
08:45de la stratégie d'allocation
08:46d'actifs chez Société Générale.
08:49CIB
Commentaires