00:03Il est 17h44, on est avec Olivier Vial, qui est le directeur du centre d'études et de recherche universitaire.
00:08Comment s'organise l'ultra-gauche ? Certains parlent de camps d'entraînement.
00:11Combien de personnes ? J'ai été frappé du nombre de journalistes qui, sur le terrain, m'ont dit qu
00:16'ils avaient remarqué des gens extrêmement organisés,
00:19parfois avec des sifflets pour se déplacer, qui communiquaient parfaitement bien.
00:22Est-ce qu'il y a une part de fantasme et de légende également ? Les camps d'entraînement, c
00:26'est vrai ?
00:27Non, ce n'est plus des camps d'entraînement, malheureusement presque, parce qu'à l'époque, des camps d'entraînement
00:33qu'on menaçait dans les années 70,
00:35on pouvait les infiltrer et la police pouvait les repérer.
00:38Aujourd'hui, le plateau des mille vaches, c'est plutôt un écosystème avec des médias, des bars associatifs,
00:46toute une série de zones de communautés autonomes, qui sont d'ailleurs de différentes mouvances de l'ultra-gauche
00:53et qui s'entraident et qui sont en capacité à la fois de se financer et de s'entraider.
00:57Donc ça, c'est la vraie chose.
00:59Après, par contre, les méthodes que vous signalez, malheureusement, aujourd'hui, elles sont dans le domaine public.
01:05C'est-à-dire que vous ouvrez n'importe quel réseau internet et vous avez des guides pour savoir comment
01:11saboter une antenne 5G,
01:12comment saboter un pylône d'hautes tensions, comment attaquer, comment incendier une boîte SNCF,
01:20comment bloquer son lycée. Là, le dernier qui vient de sortir, c'est comment repérer un policier infiltré.
01:26Et en fait, on a ça et ça s'est vraiment développé.
01:29Ce qui fait qu'aujourd'hui, on voit des militants aguerris qui ont 30, 40, 50, 60, 70 ans.
01:34Et puis, on voit une jeune génération qui a repris ces codes-là sans même avoir eu besoin de militer
01:42avec eux.
01:42Et c'est ce qui explique d'ailleurs l'explosion du nombre de personnes mobilisées le samedi dernier.
01:48Si ça n'avait été que le vivier de l'ultra-gauche, on n'aurait pas eu autant de monde.
01:52Mais on a eu beaucoup de jeunes qui, aujourd'hui, imitent les techniques et notamment la technique du Black Bloc.
01:58Le Black Bloc, ce n'est pas un mouvement, ce n'est pas une association.
02:01Mais par contre, on a vu beaucoup de jeunes qui, aujourd'hui, ont vu comment faire.
02:05Ils ont déjà tous reçu, la semaine d'avant, on a reçu des milliers de messages de plein de personnes
02:11et plein de comptes différents
02:12disant comment il fallait s'équiper pour lutter, pour s'opposer aux forces de l'ordre.
02:17Donc, tout le monde savait quel type de lunettes il fallait porter, quel type de gants il fallait mettre, comment
02:21s'habiller.
02:22Et ça, on l'a reçu sur les réseaux sociaux.
02:25Moi, j'en ai reçu, alors que je ne suis pas dans cette mouvance-là, une vingtaine par jour.
02:29Donc, en fait, tout le monde était au courant de comment il fallait faire.
02:31Et c'est ce qui fait qu'il y a cette démultiplication et cette contagion de la violence.
02:35Combien de personnes sont concernées ?
02:38Alors, dans le vivier purement de l'ultra-gauche, on peut dire aujourd'hui autour de 10 000 personnes
02:42qui sont vraiment des mouvements autonomes.
02:46Si 10 000 personnes arrivent à mettre la France dans l'état où elle est, moi, je suis quand même
02:50sidéré.
02:51C'est d'autant plus grave qu'en fait...
02:52C'est-à-dire que les conséquences, ces 10 000 personnes, c'est-à-dire que ces personnes,
02:55et on n'arrive pas, ces gens-là, à pouvoir les canaliser, les arrêter.
02:59C'est la grosse difficulté.
03:00Autant, en fait, il y a deux grandes familles dans l'ultra-gauche.
03:02On a les antifas qui sont en ville, qui sont plutôt des petits bourgeois,
03:06qui sont extrêmement facilement reconnaissables,
03:08parce qu'en plus, tout ce qu'ils font, ils le font en se filmant.
03:11Et de l'autre côté, on a cette mouvance autonome
03:13qui vit souvent plutôt dans des zones rurales, dans des zones très isolées,
03:17qui, pour certains, n'ont plus accès à Internet et à une carte bancaire depuis plusieurs années,
03:22et qui, du coup, effectivement, sont beaucoup plus difficiles à repérer et à surveiller.
03:27Et en plus, ils vivent dans des milieux extrêmement resserrés, très affinitaires,
03:31donc il n'y a pas d'infiltration possible.
03:32Ils n'utilisent pas les réseaux sociaux, donc il n'y a pas de moyens de les repérer.
03:37– Quand on les voit sur le terrain, pourquoi on n'intervient pas ?
03:39– Ça, on peut effectivement les interpeller à ce moment-là.
03:41Puis après, il y a une question d'impunité.
03:44– De les mettre en dehors de la société ?
03:47– Ça, après, il y a une vraie question de justice.
03:48Par exemple, le père de la personne qui vient d'être arrêtée
03:51est un militant, lui aussi, connu de l'ultra-gauche,
03:54qui a été condamné pour avoir incendié une antenne-relais dans la zone vers Limoges.
04:02Le coût, c'était plus d'un million, virgule cinq.
04:04Il a été aussi condamné pour avoir incendié huit voitures et nées dix.
04:08Et il a été condamné à de la prison avec sursis.
04:10Pas du tout de prison.
04:11– Qu'est-ce qui risque, par exemple, la personne ?
04:12Quelle est la peine maximum pour la personne qui a mis le feu à Limoges ?
04:15– Là, je n'ai pas la peine maximum,
04:18mais normalement, c'est de la prison ferme et de la prison ferme.
04:20Sauf qu'en réalité, pour l'instant, en tout cas…
04:21– Non, mais là, il va rester en prison.
04:23C'est un symbole, en plus.
04:25J'imagine, la personne qui a mis le feu,
04:27si c'est cette personne,
04:29s'il est avéré, parce qu'il réagit tout seul ?
04:31– Sans doute pas, sans doute pas.
04:33Mais en général, c'est des petits groupes.
04:35Ceux qui commettent des sabotages, par exemple,
04:38ceux qui ont attaqué le réseau SNCF
04:41à la veille des Jeux Olympiques,
04:42on ne les a toujours pas arrêtés.
04:44– Et à Cannes également, vous le souhaitez ?
04:45– On ne les a toujours pas arrêtés non plus.
04:46– Parce que, comment dire,
04:48c'est des sujets qui arrivent dans l'actualité,
04:51et on n'en entend plus du tout parler.
04:53Après, à Cannes, c'était quoi ?
04:54– C'était pareil.
04:55C'est la même mouvance, sans doute.
04:57En fait, on sait qu'il y a eu…
04:59Les chiffres du ministère,
05:00c'est 190 sabotages de ce type-là en 2025.
05:03On n'a pas les chiffres de 2026.
05:05Donc, ça veut dire presque un sabotage d'ampleur
05:07tous les deux jours.
05:09Et, effectivement, on a très, très peu d'arrestations,
05:12puisque, justement, c'est une mouvance très compliquée.
05:13– Mais ceux qu'on prend,
05:14je pense qu'on devrait leur donner des peines exemplaires,
05:17suffisamment dissuasives.
05:18Qu'est-ce qu'ils cherchent, ces gens-là, au fond ?
05:20– Ils cherchent, en fait, l'idée, c'est de renverser
05:23et de faire reculer l'État, au moins dans leur zone,
05:25et de le faire renverser.
05:27En fait, il y a une volonté de conquérir un territoire
05:29et d'avoir leur propre loi dessus.
05:32Et après ?
05:32– Mais la psychologie de ces gens-là, vous les connaissez ?
05:35J'imagine que vous travaillez avec eux ?
05:36C'est des intellectuels ?
05:38C'est des... Comment dire ?
05:41Comment les définir, justement, psychologiquement ?
05:43– Alors, en règle générale, il y a deux...
05:45– C'est des drôles de vie, quand même.
05:46– C'est des drôles de vie.
05:48Effectivement, ils ont ce syndrome presque héroïque,
05:52parce qu'ils ont l'impression que, eux,
05:54à la différence d'autres militants d'extrême-gauche,
05:56eux, vivent selon leurs revendications,
05:59c'est-à-dire qu'ils sont anticapitalistes,
06:00et, effectivement, ils mettent leur vie dans l'anticapitalisme.
06:03Ils ne consomment pas, ils vivent en dehors de la société.
06:06– Qu'est-ce que vous appelez, ils ne consomment pas ?
06:07– Ils ne consomment quasiment rien, ils vivent en subsistance.
06:10En fait, tout leur travail, c'est d'être dans la subsistance.
06:12Et donc, c'est pour ça qu'ils n'ont pas de carte bleue,
06:14pour certains, qu'ils utiliseraient très peu les téléphones,
06:17parce qu'en fait, leur objectif, c'est de vivre.
06:19Et donc, ils sont présents dans les zones rurales,
06:21de plus en plus dans les forêts.
06:22– Et parfois, il y a des enfants, des familles ?
06:24– Oui, bien sûr.
06:25– Il y a des enfants, il y a des familles.
06:26– On n'est pas loin de la secte ?
06:28– C'est des communautés autonomes qui, pour certaines,
06:30effectivement, pourraient être classées avec des pratiques sectaires,
06:32même si, effectivement, elles sont plus ouvertes
06:34et qu'on peut, normalement, en sortir.
06:36– Je suis toujours, moi, alors évidemment,
06:38j'ai toujours envie de psychologiser les choses,
06:40j'ai toujours envie de comprendre
06:42quelle est la motivation de ces gens-là,
06:45parce qu'ils auraient pu faire autre chose ?
06:47Certains, j'imagine, ont une décapacité intellectuelle.
06:49– En fait, ils font beaucoup de choses,
06:51puisque, par exemple, sur le plateau des Mulevaches,
06:52ils ont créé une télé, ils ont créé plusieurs journaux,
06:55ils ont créé une revue,
06:57d'importance.
06:57– Mais on peut écouter cette télévision ?
06:59– Bien sûr, c'est Télé Mulevaches,
07:00elle est connue, c'est une des plus vieilles télés associatives
07:03qui a été créée aujourd'hui.
07:04– Donc, il n'y a pas d'argent ?
07:05– Il n'y a pas de salaire ?
07:07– Là, par exemple, non, non,
07:09mes parents, ils fonctionnent avec des cagnottes,
07:12Radio Mulevaches est financée notamment par des cagnottes.
07:15– Et il y a des programmes tous les jours sur Télé Mulevaches ?
07:18– Je ne sais pas si c'est tous les jours,
07:20mais en fait, oui, il y a quand même pas mal de programmes.
07:21Elles suivent à la fois leur vie…
07:23– Et on l'écoute comment ?
07:25– Sur Youtube.
07:26– Moi, je vais aller regarder Télé Mulevaches,
07:29mais ma curiosité, quand même,
07:31j'aime bien écouter des choses que je ne connais pas.
07:34– Et donc, effectivement, ils ont une radio aussi,
07:36ils ont plusieurs médias,
07:39certains qui sont…
07:40il y a un média qui s'appelle Sabo,
07:42qui est l'histoire du sabotage.
07:44– Mais ils ne vont pas jusqu'à, par exemple,
07:46ce n'est pas les Brigades Rouges ou la bande abadère,
07:48ils ne vont pas aussi loin dans la violence,
07:52ils ne tuent pas,
07:53ce n'est pas Action Directe non plus,
07:55– Qui avait tué, on s'en souvient,
07:57le général Audran ?
07:58– C'est ça.
07:58Pour l'instant, non.
08:00Pour l'instant.
08:01Parce qu'en fait, à l'époque d'Action Directe,
08:03ce qu'il faut savoir…
08:04– Et le président de Renault,
08:05Georges Obès,
08:06en bas de la rue Edgar Quinet.
08:08– Ce qu'il faut savoir, c'est qu'à l'époque,
08:10et c'est toujours le danger,
08:11c'est qu'Action Directe arrive,
08:13se crée au moment où, en fait,
08:15ces groupes-là perdent de l'influence.
08:17Et donc, en fait,
08:17il y a une petite frange
08:18qui va encore plus loin dans la radicalité
08:22et qui va passer à la lutte armée.
08:24Pour l'instant, effectivement,
08:25ils sont ce qu'ils appellent
08:25dans l'Action Directe,
08:26et pas dans la lutte armée.
08:28Et donc, la stratégie qu'ils ont mis en place,
08:30c'est ce qu'on appelle
08:31la stratégie des mille d'entails.
08:32Ils ont compris que,
08:33pour faire tomber le capitalisme,
08:35il ne fallait pas s'attaquer forcément
08:37aux institutions,
08:38mais s'attaquer aux réseaux
08:39qui le font vivre.
08:40Donc, Internet, électricité, logistique.
08:43Et c'est le fameux livre
08:46du Comité Invisible
08:47qui appelle à bloquer tout
08:48et à couper les réseaux.
08:50Et ça, effectivement,
08:51ils le font de plus en plus.
08:52On a de plus en plus
08:53de pylônes de haute tension
08:54qui sont coupés, dégradés,
08:56d'Internet qui sont coupés dans des villes.
08:58Et ça, effectivement,
08:59c'est typiquement leur signature.
09:00Jean-Marc Rouillant
09:00est toujours d'ailleurs de ce monde.
09:02Il avait été reçu
09:02à l'université de Bordeaux-Montaigne.
09:04Il y avait de mémoire
09:06Cyprianie, je crois,
09:07Nathalie Ménigon.
09:08Il y avait une quatrième personne.
09:11Il y avait surtout une autre branche lyonnaise.
09:13Il y en avait quatre
09:13qui avaient été évidemment pris.
09:17Ils avaient été interpellés,
09:18les quatre,
09:19et ils ont fait de la prison
09:19quasiment à vie.
09:21Je crois que Jean-Marc Rouillant
09:21est sorti il n'y a pas très longtemps.
09:23Et ils avaient tué.
09:24Ça avait été un événement incroyable.
09:25C'était le PDG de Renault
09:26qui s'appelait Georges Besse.
09:27Et il l'avait tué
09:28en bas de chez lui
09:29un matin.
09:31Ils avaient fait des fusillades
09:32aussi dans Paris.
09:33Bien sûr.
09:33Bon, ben merci.
09:34Cette ultra-gauche,
09:35effectivement,
09:35elle fait parfois fantasmer.
09:37On a envie comme...
09:39Il y a d'ailleurs
09:39assez peu de fiction
09:40sur cette ultra-gauche.
09:42Et par définition,
09:42c'est très difficile
09:43de l'infiltrer
09:44et d'avoir des enquêtes journalistiques.
09:46Il est 17h54.
09:47C'était une émission étonnante.
09:49Et vraiment,
09:49je remercie
09:50les beaux témoignages
09:52de Odélia
09:53et de Jamie Mack.
09:54Vous pourrez réécouter d'ailleurs
09:55si vous le souhaitez.
09:55Sur european.fr, bien sûr.
09:57Merci.
09:58On a une petite pensée
09:59pour notre ami Laurent Tessier
10:00qui est parti un peu plus tôt.
10:01Un peu plus tôt, oui.
10:02Exactement.
10:03On pense à lui.
10:04On l'embrasse.
10:04Ce cher Laurent,
10:05on l'embrasse fort.
10:06Fabrice, dans une seconde,
10:08ça sera Pierre De Villeneau.
10:09Rendez-vous demain.
10:10Bonne soirée.
10:10Pierre De Villeneau
10:11pour Europe 1.
10:12Soir de 18h à 20h.
10:13C'était Pascal Praud
10:14sur Europe 1.