00:00Trois questions pour comprendre. Comment vont les Français ?
00:02Question simple, réponse sans doute infiniment plus complexe.
00:06Bonjour Anne Sénéquier, vous êtes psychiatre, chercheuse et co-directrice
00:09de l'Observatoire de la Sentier Mondiale de l'IRIS,
00:12l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques.
00:14La crise climatique, la crise financière, la guerre aux portes de l'Europe
00:18et maintenant les mouvements sociaux qui se terminent par des violences et des pillages,
00:21sans parler évidemment des soucis du quotidien.
00:23Première question pour comprendre, les Français sont-ils anxieux,
00:27déprimés ou tout simplement résignés ?
00:30Ce qui pèse aujourd'hui sur les Français, c'est l'accumulation que vous évoquiez tout à l'heure,
00:33la menace de la guerre, les événements climatiques, la violence, l'insécurité.
00:38Finalement, chacun a sa petite accumulation de cadres de contraintes
00:43qui aujourd'hui véritablement pèsent beaucoup.
00:45Et franchement, ça fait beaucoup.
00:47Parce qu'on passe d'une inquiétude à une autre sans avoir vraiment le temps de se reprendre.
00:54Et en fait, je pense que c'est important de constater aussi que tout est plus ou moins lié.
00:58Et cet été, on a eu une crise climatique qui est devenue une crise sanitaire,
01:02qui est devenue aussi une crise éducative et qui aujourd'hui est clairement une crise sociale.
01:06C'est vrai qu'il y a un sentiment que ça ne s'arrête jamais, presque depuis le Covid finalement.
01:10Effectivement. Et c'est vrai qu'en santé mentale en particulier, on est véritablement encore dans ce que j'appelle
01:15moi la vague post-Covid.
01:17On a eu un afflux de patients très important.
01:19Aujourd'hui, moi, j'ai presque envie de demander qui est serein concrètement.
01:22Et on le voit parce qu'effectivement, depuis la semaine dernière,
01:26alors depuis le Covid, c'est vrai qu'on a beaucoup d'anxiétés multiples et variées.
01:30Mais c'est vrai que depuis la semaine dernière, il y a eu beaucoup de demandes de la part des
01:34patients,
01:35de nouveaux patients, des patients déjà présents sur une recrudescence d'anxiété.
01:39Y compris chez vous, dans votre cabinet ?
01:41Oui, en fait, un petit peu partout.
01:42On est aussi assez peu nombreux en santé mentale.
01:46Ça aussi, il faut s'en souvenir aussi.
01:47Et que vous dites ces patients ? Que cherchent-ils ? De quoi ont-ils besoin ?
01:51En fait, c'est essayer de reprendre un petit peu le contrôle sur la situation
01:54parce qu'effectivement, cette accumulation de cadres de contraintes qu'on évoquait tout à l'heure,
01:58en fait, ça va rétrécir comme peau de chagrin ce qu'on appelle son espace psychique de liberté
02:03et qui permet d'avoir un minimum de contrôle sur la situation.
02:07Et ça, au début, ça peut être juste une petite sensation comme ça du quotidien,
02:12d'être toujours inquiet sur les choses, de pouvoir sortir.
02:15Et en fait, peu importe finalement qui on est en France aujourd'hui,
02:22on a un sujet d'inquiétude.
02:24Que ça soit les commerçants, comme on a vu dans le reportage tout à l'heure,
02:27de ne pas voir s'effondrer le travail d'une vie, qu'on soit étudiant
02:30et qu'on ait envie de faire des études et avoir un avenir désirable.
02:35Vous parlez des commerçants.
02:36J'aimerais citer nos confrères du Parisien et une de vos consoeurs,
02:40Charlotte Case, psychothérapeute à Paris, qui disait ceci cette semaine dans Le Parisien.
02:44Parmi ceux qui m'ont appelé samedi, un commerçant du quartier de République
02:47m'a dit qu'il voulait faire un lance-flamme artisanal avec de la laque et un briquet.
02:52Il avait besoin d'une écoute immédiate.
02:54Il aurait pu faire un carnage.
02:55Est-ce que vous êtes surpris par la violence de ce témoignage ?
02:58Oui, je pense qu'il faut qu'on le soit.
03:00Ce n'est pas quelque chose de cohérent et adapté.
03:03Mais alors, ça pose la question pourquoi finalement un commerçant lambda
03:07se pose la question de dire je vais faire un lance-flamme artisanal.
03:10C'est qu'il se sente complètement abandonné.
03:12Et ça fait partie justement de ces problématiques.
03:14qui alimentent cette crise aujourd'hui.
03:17Et qu'elle soit du côté des manifestants
03:18ou qu'elle soit du côté de la population qui subit ces manifestations.
03:24Mais en même temps, les commerçants aussi sont là à avoir subi la crise climatique cet été.
03:29Les menaces effectivement de guerre qui planent depuis quelques années
03:33et qui se rapprochent de temps en temps.
03:35Ce pouvoir d'achat qui aujourd'hui est compliqué,
03:38ça touche véritablement tout le monde d'une manière différente.
03:40Mais on est tous concernés aujourd'hui.
03:41Justement Anne Séné, si on continue d'élargir, de dézoomer,
03:45qu'est-ce qui nous préoccupe ?
03:46C'est notre deuxième question pour comprendre.
03:48Il y a l'actualité récente, on l'a compris.
03:49Tout ce qui nous concerne, il y a aussi tout ce qui est un peu plus loin,
03:52qui paraît plus loin en tout cas,
03:54l'éco-anxiété, la guerre aux portes de l'Europe.
03:56Comment tout cela peut impacter notre quotidien ?
03:59Ça impacte notre quotidien parce que finalement, du fait d'Emilia et de cette facilité de l'information et de
04:05cette globalisation aussi,
04:07on a accès à beaucoup d'informations, parfois trop.
04:11Et je pense qu'il faut reprendre aussi le contrôle de cette information.
04:13C'est-à-dire que revoir 20 fois des scènes de violence ne nous fera pas être mieux informés.
04:19Et du coup, l'objectif, c'est véritablement d'avoir des temps d'information,
04:24de choisir aussi ces canaux d'information
04:27et de pouvoir justement faire la différence entre les faits et le pire scénario.
04:34Ce qui se passe aujourd'hui ne va pas forcément amener sur le pire scénario.
04:38Je pense que c'est important de reprendre un petit peu le contrôle et l'action,
04:43que ce soit dans des associations, que ce soit dans les communautés locales.
04:46Est-ce qu'il n'y a pas une appétence quand même du public, justement ?
04:49Alors, on dit que les médias se participent à ça,
04:51mais une appétence du public pour des images, justement,
04:53on a du mal finalement à arrêter de regarder ce qui est en train de se passer en direct,
04:57en particulier au moment des événements.
04:58Et c'est finalement notre troisième question pour comprendre, comment gérer cette anxiété ?
05:02Bonne question. Comment la gérer ?
05:03Justement, essayer peut-être d'être moins sur les réseaux sociaux,
05:08notamment le soir avant de se coucher.
05:09Je pense que c'est le pire moment de la journée pour scroller sur les trucs d'information.
05:14ou alors revenir sur des informations locales.
05:17Alors, on n'habite pas tous à République.
05:19Donc oui, bien sûr, ceux qui sont là ont besoin de s'informer
05:22pour pouvoir se mettre en sécurité, pour savoir cela.
05:25Mais est-ce qu'il y a des signes pour reconnaître cette anxiété
05:28avant d'être tout à fait submergée par cette vague d'émotions ?
05:32Atteinte du sommeil, je pense que ça, c'est la chose la première importante.
05:35Est-ce que je pense tout le temps systématiquement que à ma problématique-là,
05:39que ce soit la guerre, que ce soit le climat, que ce soit mon insécurité,
05:42si j'arrive justement encore à penser à autre chose,
05:45à profiter de mes proches et ainsi de suite ?
05:48Eh bien, ça, pour l'instant, ça veut dire que c'est encore sous contrôle.
05:50Mais à partir du moment où ça phagocyte, c'est-à-dire que ça envahit votre quotidien,
05:54là, ça commence à devenir problématique.
05:55Ça vous parle, tout ce qu'on est en train de se dire, les amis ?
05:57Moi, j'ai un petit truc.
05:59Ça vaut ce que ça vaut.
06:00C'était pas forcément mieux.
06:01Il y avait la guerre du Vietnam, il y avait les missiles russes en Allemagne de l'Est,
06:05il y avait beaucoup de pauvreté, il y avait déjà des violences,
06:08il y avait déjà des manifestations qui pouvaient être violentes.
06:10On a toujours l'impression que ce qui est immédiat, c'est le pire qui n'a jamais existé,
06:13c'est pas forcément vrai.
06:14C'est une bonne question.
06:15C'était pareil avant ou c'est pire maintenant ?
06:18Ça dépend d'à quel niveau on regarde la question,
06:21mais c'est vrai qu'aujourd'hui, on a peu de choses qui sont positives et nous donnent envie.
06:27C'est pour ça qu'on doit reprendre aussi le contrôle sur les informations
06:31et revenir sur une association ou des informations locales,
06:35parce qu'on peut changer les choses au niveau local,
06:37et c'est ça qui va lutter contre cette société,
06:39qui, je rappelle, est aussi une sensation d'impuissance.
06:42À partir du moment où vous cassez ça et vous reprenez le contrôle,
06:46ça se passe mieux.
06:47Merci Anne Sénéquier.
06:49Je rappelle que vous êtes psychiatre, chercheuse et co-directrice
06:51de l'Observatoire de la Sentier mondiale de l'IRIS.