00:00Ce matin, Raphaël, vous nous emmenez dans la forêt. Pas de cerfs, pas de brames, mais je vois que vous
00:04n'êtes plus tout à fait vous-même, mais un arbre et un gros.
00:07Oui.
00:08Joli tronc.
00:09Lundi matin, je me suis réveillé doucement dans la brume automnale de ma forêt vaugienne que vous autres appelez la
00:14forêt domaniale de Valscheid.
00:16Je ne le savais pas, mais c'était mon dernier matin. Les racines dans la terre.
00:21Je suis un sapin pectiné de l'espèce Abiasalba. Je suis lourd, 11 tonnes.
00:26Et puis je suis ancien, 92 ans, un peu d'arthrose dans les branchages.
00:30Dès le mois d'avril, j'aurais dû me douter que ça sentait un peu l'humain.
00:33Bah oui, réfléchissez. Chez nous, on ne dit pas ça sent le sapin.
00:36J'aurais dû m'en douter quand des types sont venus m'observer longtemps en avril sous toutes les ramures.
00:41Monsieur le sapin, dites-nous, que s'est-il passé ? Je suis le chêne.
00:46Lundi matin, ce lundi, ils sont revenus, mais plus nombreux, comme des fourmis grouillantes à mon pied.
00:51Quand un humain en veste orange fluo a parlé de moi, j'ai commencé à comprendre.
00:55Il fait 30 mètres. Il est bien fourni au niveau de la pointe.
00:59Il a une belle forme qui se rapproche proche du sapin qu'on a tous dans nos salons au Père
01:04de Noël.
01:04C'est moi.
01:05C'était donc ça. J'allais bientôt voir Strasbourg, la capitale de Noël, la grande ville que le vent m
01:10'a souvent comptée.
01:11Je me suis consolé. S'ils m'ont choisi, c'est parce que je suis encore vert et vaillant.
01:14Bon, après, c'est aussi parce que je suis près de la route.
01:17Après ça, tout est allé très vite.
01:20Ils m'ont tronçonné comme un vulgaire fœtu, soulevé à l'horizontale avec deux grues et chargé sur leur camion.
01:26C'était l'alu.
01:26Mais ça ne vous excite pas de terminer votre carrière par cette apothéose ?
01:29Vous allez être montée place Clébert à Strasbourg, admirée par tous, le grand sapin de Noël.
01:34Alors justement, je devais être installée ce matin, mais je suis encore là à bavasser avec vous, ma grande.
01:39Alors la mairie a fait un communiqué.
01:40Mon installation est reportée à lundi pour, je cite, « des raisons techniques ».
01:45Oui, je fais le geste guillemets avec mes branches.
01:49Des raisons techniques ?
01:51Je ne crois pas, vu que le week-end dernier, il y avait au moins 15 000 personnes passablement remontées
01:56place Clébert pour manifester contre la vie chère.
01:58Et vu que demain, normalement, c'est rebelote à 14h, elles ont bon dos, les raisons techniques.
02:04Mais comment vous savez tout ça alors que vous n'êtes qu'un sapin, Raphaël ?
02:08Allons, allons, je sais tout de vous et de vos folies.
02:11J'étais arbrisseau de 5 ans en 39 quand votre guerre a tout ravagé.
02:15Mes cernes de 1986 sur mon tronc portent encore le souvenir radioactif de votre nuage immonde.
02:22Et dois-je vraiment vous parler de votre canicule, elle qui cet été a tué des dizaines de milliers de
02:28jeunes arbres de mon espèce dans la forêt vosgienne ?
02:31Ceci dit, je l'avoue, je suis un peu paradoxal.
02:33J'ai toujours bien aimé qu'on me regarde, place Clébert, j'aurai des grosses boules, des lumières scintillantes, des
02:39guirlandes de plusieurs dizaines de mètres et 200 à 300 branches supplémentaires qu'on m'aura collées pour encore plus
02:45de majesté.
02:46Après Noël, on me transformera en copeaux pour me mettre au pied d'autres arbres.
02:50Et que je garde l'humidité de la terre, je ne serai pas tout à fait inutile.
02:54Après tout ça, vous pensez bien qu'attendre lundi pour qu'on m'érige, ça me touche une pomme de
02:58pain sans faire bouger l'autre.
02:59Surtout, je les aime bien les enfants passage, je les ai toujours laissés grimper sur mes branches.
03:03Oh mais vraiment Raphaël, je suis désolée mais on a une intervention de la vigile de la régie.
03:08Jean-Baptiste, oui ?
03:09C'est affligeant.
03:11J'ai trouvé ça très joli, très poétique.
03:14Je ne maîtrise pas la grosse voix de sapin encore.
03:16Écoutons.
03:17On est sur le dossier avec Elsa, on a une chronique en rendif en fait de prévu.
03:20Ah c'est ça, on la diffuse pas celle-là ?
03:21Celle-là on oublie.
03:22Oh oui d'accord.
03:23Mais quelle horreur.
03:24Raphaël, c'était brillant.
03:25Nous sommes sous l'œil de Gilles, sous son oreille.
03:27Sous son oreille, vraiment c'est très bien.
03:29Bon, j'espère que nous ferons mieux avec Monsieur Culture.
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