- il y a 6 heures
Un film choral, des acteurs amateurs, un tournage en Italie et des années de travail : avec La Gradiva, Marine Atlan s’est lancée dans un premier film “la fleur au fusil” sans mesurer les difficultés. Jusqu’à la présentation de son film à Cannes. La réalisatrice nous raconte la fabrication de son premier film.
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00:00J'ai pu entendre, on pensait que le film ne verrait jamais le jour.
00:03Enfin, dans le sens où, effectivement, un film sans casting, long, avec une structure chorale.
00:09En Italie, enfin bon, il y a plein de gens qui étaient dubitatifs quant à l'existence finale et concrète
00:14du film.
00:15Et en fait, moi, je ne me disais pas du tout que c'était...
00:18En tout cas, quand j'ai eu l'idée, je me suis dit hyper simple.
00:26Je suis Marie Nathan, je suis réalisatrice de la Gradiva, qui est mon premier film et qui sort le 21
00:34d'octobre dans les salles.
00:35Il y avait un autre film avant ce film-là, un autre film que possiblement je vais reprendre maintenant,
00:41mais qui est un film plus tortueux, dans la chronologie, qui me semblait complexe en mise en scène
00:48parce qu'ayant plein de couches, alors après, la Gradiva, on peut dire que c'est ça aussi,
00:54mais en tout cas, j'avais l'impression, puisqu'il s'agissait d'un film sur la mémoire,
00:57je pouvais avoir des difficultés dans l'écriture et je sentais qu'il me résistait.
01:01Puis c'est aussi un film très intime.
01:03J'étais en train d'éprouver l'écriture de ce projet-là.
01:06Et il y a eu la proposition de faire un film qui reprenait un peu la collection Tous les garçons
01:11et les filles de mon âge,
01:12qui est une collection très importante pour moi, notamment Les Roseaux sauvages de Téchiné,
01:16mais aussi Travolta et moi, de ma juif.
01:19C'est vraiment des films qui m'ont marquée.
01:23Et puis cet imaginaire de faire un film vite, dans une petite économie, avec que des acteurs non professionnels,
01:29je me suis dit, ok, ça va être un geste beaucoup plus libre et plus instantané.
01:34Donc je me suis mise à imaginer ça et très vite, Pompéi est arrivé,
01:39le voyage scolaire et la trajectoire du personnage de Tony.
01:42Il y a eu une évidence, en tout cas une simplicité, que je n'avais pas avant.
01:47Et du coup, j'ai eu en tout cas le sentiment que j'étais au bon endroit.
01:52Dès le début de l'écriture, j'avais peur de fantasmer quelque chose, de la jeunesse contemporaine.
01:58En tout cas, j'avais besoin d'avoir une approche documentaire et documentée du sujet.
02:04Donc je suis retournée dans mon ancien lycée, qui est un lycée à Montrouge.
02:08Et j'ai fait des entretiens avec la co-scénariste qui était là avec moi,
02:13avec une trentaine de jeunes, entretiens d'une heure, une heure et demie, deux heures,
02:17où on parlait de plein de choses, de politique, de sexualité, d'écologie, d'école, du futur.
02:26Ça m'a permis de savoir un peu, à la fois, de retrouver l'oralité d'un jeune de 17
02:35ans,
02:35de comprendre les contradictions, parfois, qui pouvaient les traverser,
02:41ce qui leur faisait peur, de remettre un peu à jour les problématiques contemporaines.
02:47Et il y a eu un autre aspect de terrain, qui est le territoire de Naples, de Pompéi.
02:51Moi, je n'étais jamais allée avant de commencer l'écriture.
02:56Et d'ailleurs, j'ai voulu écrire une première version sans y aller,
02:58pour avoir vraiment un rapport, au départ, fantasmé au territoire.
03:04Comme il s'agit de parler de ça aussi, du paradis perdu, de l'imaginaire.
03:09Je ne voulais pas plaquer tout de suite le réel, mais plutôt le rêver.
03:15Et d'ailleurs, c'était des discussions dans les commissions où c'était
03:19« Est-ce que vous allez être déçus par ce territoire ? »
03:22« Peut-être que vous avez imaginé Pompéi et qu'en fait, ça ne va rien provoquer, produire. »
03:27Et ce que je disais, et ça, je pense que c'est aussi mon métier de directrice de la photo,
03:31je pense, qui m'a habituée à ça.
03:34C'est-à-dire que souvent, on lit des scénarios,
03:36on imagine des décors ou des lieux, des lumières.
03:41Et puis, en fait, on arrive et le réel est bien plus trivial que ça.
03:45On se retrouve dans un appartement avec des murs blancs.
03:48Et il faut après inventer à partir de ça.
03:51Donc, j'ai écrit une première version.
03:52Puis, j'ai fait un premier voyage d'abord seule.
03:55Après, il y en a eu d'autres avec la co-scénariste, l'ingénieur du son,
03:59la productrice, la chef opératrice.
04:01Mais en tout cas, j'y suis d'abord allée seule.
04:02Et ensuite, je sens que j'ai envie de me retrouver dans une situation encore documentaire.
04:11pour nourrir le film.
04:13Et donc, on part avec Anne,
04:17accompagnée de le lycée Turgot pendant cinq jours,
04:22qui reprend quasiment la structure du film.
04:26C'est-à-dire qu'ils vont à Pompéi, au musée archéologique.
04:30Et ces cinq jours-là sont déterminants,
04:32en tout cas dans une phase de réécriture,
04:34sont très importants déjà pour se souvenir
04:37de la densité de ce qui se joue en cinq jours pour des adolescents.
04:43C'est-à-dire qu'on assiste à des ruptures amicales,
04:48des larmes, des joies immenses.
04:51C'est ce temps récréatif et en fait rempli d'émotions,
04:59d'enjeux affectifs.
05:02Aussi, la liberté, quoi, que c'est d'un coup d'être sans parents,
05:06d'être dans un pays étranger,
05:08d'avoir ces temps comme ça,
05:11ces temps libres qui sont évidemment des temps transgressifs.
05:15Ou en...
05:16Voilà.
05:16Il s'agit en tout cas de jouer avec les règles, quoi.
05:21Et puis, on assiste le dernier jour
05:25aux voeux de Parcoursup et à cette scène
05:28qui sera dans le film ensuite,
05:30où chacun, chacune, découvre sur un téléphone
05:34combien il est classé, qui a eu quoi,
05:38et où vraiment, les déceptions cohabitent
05:44avec les joies immenses et la réussite des uns
05:46et les essais que des autres, quoi.
05:48Et avec vraiment des...
05:49Et je pense que comme on a une place un peu particulière
05:52à ce moment-là où on n'est pas des profs
05:53et en même temps on est des adultes,
05:56les jeunes viennent nous voir pour nous demander des conseils
06:01sur quelle école faire, quoi choisir.
06:04Et je pense qu'il y a...
06:08On sent quand même un moment important
06:11et très déstabilisant.
06:14qui vient comme ça, sonner le glas
06:17sur leur futur.
06:19Et toi, l'année prochaine, tu fais quoi ?
06:22Je ne sais pas.
06:24Après, vous me parlez de ça, là, c'est les vacances,
06:26vous menez en vacances, vous mangez des glaces
06:27et vous me parlez de ce que je vais faire l'année prochaine.
06:29On va aller au scolaire.
06:30Il y a un exposé à Romain.
06:32Tu l'as fait ?
06:33Non.
06:35Il fait beau.
06:37En fait, chez les discussions,
06:37c'est les Parcoursup, les gars, ouais.
06:39Dans ce voyage, il y a Kola Quignard,
06:41qui a une forme, en tout cas,
06:43avec les profs de donchalance,
06:46en même temps d'assurance,
06:48qui fait des blagues
06:49et qui fait notamment,
06:50qui invente un peu des trucs sur mon pays
06:54quand on passe devant des fraises,
06:57qu'il invente une histoire.
06:58Et donc, à qui je propose,
07:00à la suite du voyage,
07:02de faire un casting.
07:03on a trouvé d'abord les trois principaux
07:08et ensuite, on a un peu construit
07:10la constellation de la classe
07:11avec cette envie, effectivement,
07:13que les 20 soient comédiens,
07:16enfin, jouent,
07:17puisqu'on aurait pu, je ne sais pas,
07:19prendre 10 acteurs et 10 figurants, par exemple.
07:24Mais en fait, moi, je voulais que tout le monde
07:26puisse intervenir dans la classe,
07:27que ce soit vraiment un travail collectif et libre
07:34et donc, ça, c'est aussi des décisions de production
07:36puisque ça a un certain coût
07:39et très vite, voilà, Inès, la productrice,
07:42m'accompagne dans cette décision
07:45et on essaye donc de constituer un groupe.
07:47Groupe qu'on constitue donc au bout de deux ans,
07:50deux ans et demi, quoi.
07:51En fait, moi, je ne m'étais pas interdite du tout
07:54de prendre des acteurs professionnels,
07:58mais j'avais envie et besoin
08:01que le film soit vraiment ancré
08:03dans un réalisme très, très fort.
08:06Or, dès qu'on met un visage extrêmement connu,
08:12forcément, ça produit autre chose.
08:14Pour La Gradiva, ça a été plus facile,
08:17peut-être que pour d'autres films,
08:19d'affirmer le choix de casting,
08:21que ce soit les jeunes non professionnels
08:23ou Antonia, parce que je pense que dans le teen movie,
08:29ou en tout cas, on a l'habitude un peu
08:30de découvrir des visages, justement,
08:34de travailler avec des acteurs non professionnels
08:37et que, en tout cas, les gens qui financent le film
08:41imaginent peut-être plus que le film va être porté
08:43justement par une énergie de jeunesse.
08:46Donc, on a moins à faire à des problématiques
08:48d'avoir des têtes d'affiches ou des acteurs connus.
08:52Je n'avais pas du tout pensé à l'enfer logistique,
08:57à la difficulté, effectivement, de diriger 20 personnes,
09:01en tout cas, la fatigue que ça...
09:03Enfin, la fatigue parce qu'il faut s'adresser
09:06à tous et toutes, voilà, répondre, accompagner.
09:09Enfin, voilà, ça demande beaucoup d'énergie.
09:12Mais ça, je ne l'avais pas du tout anticipé.
09:13Je pense vraiment, je suis allée, ouais,
09:15la fleur au fusil, mais tant mieux,
09:20parce que je pense que sinon, je n'y serais pas allée.
09:23Et puis après, en fait, c'est étape après étape.
09:26On voit, il y a eu, par exemple, ce mois de répétition
09:30où j'ai pris la mesure de ce que ça allait être
09:32en énergie et en communication, en dialogue,
09:38de diriger le groupe.
09:41Puis après, il y a eu un mois où j'étais avec une caméra,
09:46la cochefop, l'ingénieur du son sur le territoire
09:49à me dire, OK, c'est quoi Naples ?
09:51Comment on filme Naples ?
09:52C'est quoi ce lieu et comment je l'attrape, quoi ?
09:56Et puis après, il y a la rencontre entre les deux.
09:58Mais j'étais, en tout cas, je m'étais entraînée, quoi.
10:02Et puis, on a fait, dans tout ce temps de répétition,
10:08on a regardé des films, on est allé au musée,
10:11on est allé au restaurant, on a échangé,
10:14on a discuté de cinéma.
10:17Et on essayait, en tout cas, de fabriquer le film,
10:22voilà, de manière collective.
10:25Et j'essayais d'être à l'écoute de ce qu'il pouvait ressentir, quoi.
10:28Et puis, on accompagne le plus possible.
10:31Il y a des choses qu'on ne peut pas faire à leur place, évidemment,
10:34mais les rassurer et essayer, en tout cas,
10:37de trouver la limite ensemble, quoi.
10:40Pour les scènes d'intimité,
10:43en tout cas, maintenant, il y a des protocoles,
10:45il y a des coordonnateurs.
10:46Donc là, il y avait un coordinateur d'intimité
10:48qui a vraiment mis en place un cahier des charges avec eux
10:51de ce qu'il voulait, de ce qu'il ne voulait pas.
10:52Et moi, ce n'était pas un problème
10:56de réécrire les scènes d'intimité,
10:58de ne pas être frontale.
11:00Ce n'était pas quelque chose qui était nécessaire à ce film-là.
11:03Et je sentais que j'avais d'autres moyens de mise en scène
11:06pour convoquer la sensualité, le désir,
11:10que juste en le montrant.
11:13Donc voilà, on a réadapté un peu
11:15dès qu'on a eu les acteurs et les actrices
11:16en fonction de ce qu'ils se sentaient de faire.
11:18Par contre, encore une fois, des outils,
11:21par exemple, il y a un clown qui est venu
11:24pour Mitya, Kola,
11:25donc Mitya qui joue James,
11:27Kola qui joue Tony et Suzanne,
11:29pour apprendre à jouer des émotions
11:33très très fortes dans le faux.
11:36Et se dire que, par exemple,
11:37on peut pleurer,
11:39s'amuser à pleurer toutes les larmes de son corps,
11:41s'amuser à jouer le désespoir, la tristesse.
11:46Je pense par exemple à la scène de la Villa des Mystères,
11:48qui est une scène qui est très longue,
11:50où la première prise durait 25 minutes,
11:52où chacun, chacune avait des répliques,
11:54une structure dont ils pouvaient déborder.
11:57Et où, à la première prise,
12:01Suzanne s'est mise à pleurer.
12:03Il y a eu une dispute assez forte
12:07qui était écrite,
12:07mais ils sont allés assez loin dans le jeu,
12:10entre l'acteur qui joue Jean-Eude et Tony.
12:16Et à la fin, j'ai coupé,
12:19puis j'ai demandé est-ce que tout va bien ?
12:21Parce qu'en fait, c'était presque troublant
12:22de se demander s'il n'y avait pas eu vraiment conflit.
12:26Et en fait, ils étaient dans l'espace de la fiction,
12:28ils se tapaient dans la main,
12:29ils étaient super contents de jouer ça.
12:32Donc voilà, je pense aussi de voir
12:35ce qu'il y a de cathartique aussi,
12:39de libérateur à pousser les curseurs
12:43des émotions dans un cadre, encore une fois,
12:47qui est donné et qui est clair.
12:48Je peux s'y reconnaître, quoi.
12:50Mainz a 2000 ans d'histoire.
12:52Je vais prendre un café avec l'atmosse.
12:54Tony, vous arrêtez.
12:55Je ne veux plus vous entendre.
12:56Putain, mais ça donne en train de couper des bites.
12:57Voilà.
12:57Alors, en fait,
13:05moi, je pense que ce qui a été le plus difficile
13:09et peut-être le plus différent
13:10par rapport à quand je suis directrice de la photographie,
13:14c'est probablement un espace de peur
13:21ou à la fois d'envie de maîtrise,
13:26d'angoisse.
13:28Je veux dire, on a affaire quand même, je pense,
13:30à une autre matière psychique
13:32quand on est réalisatrice
13:35que quand on est directrice de la photo
13:37où, évidemment, il y a des enjeux techniques
13:43et des choses plus difficiles à faire que d'autres.
13:47Mais c'est aussi un espace d'accompagnement de quelqu'un.
13:50Donc, c'est un espace où on sert l'imaginaire
13:57de quelqu'un d'autre.
14:00Là, voilà, je pense que ce qui est probablement
14:03le plus difficile, ce jour entre moi et moi,
14:05néanmoins, ça a des répercussions
14:07sur comment je vais interagir avec les autres.
14:12Et donc, je pense que c'est ça.
14:14Le plus dur, c'est essayer de ne pas...
14:16Alors, je ne sais pas si...
14:17Je pense que je n'ai pas toujours réussi,
14:19mais essayer de ne pas contaminer mes peurs,
14:24essayer plutôt d'impulser du désir,
14:27de la joie, de l'envie du cinéma,
14:30des questions, de transformer un peu
14:33les névroses en une matière de travail.
14:38Voilà, je dirais que c'est ça qui change beaucoup.
14:40Quand le film a été présenté,
14:42il était fini depuis trois jours.
14:44Je n'avais pas eu le temps d'avoir beaucoup de peur, je pense.
14:47Enfin, j'en ai eu beaucoup dans la fabrication,
14:51pendant le montage,
14:53mais tout s'est fait de manière quand même
14:57très rapide à la fin.
15:00Donc, il était à peine fini, qu'il a été vu.
15:03J'étais épuisée.
15:05Donc, je n'avais pas...
15:07Enfin, voilà, je n'avais pas eu le temps
15:08d'appréhender énormément.
15:10Par contre, ce qui est très surprenant,
15:15c'est que c'est quelque chose
15:16qu'on pense, qu'on réfléchit,
15:20qui nous obsède pendant des années.
15:23Et sur la fin, il n'y avait pas une minute
15:27sans que je pense au film.
15:28Enfin, voilà, c'est quand même très envahissant.
15:34Et aussi, évidemment, très intime.
15:37Et donc, d'un coup, effectivement,
15:39les gens, tout le monde a un avis dessus,
15:42a un ressenti.
15:44Et ça, c'est déstabilisant.
15:46Par ailleurs, moi, là, à Cannes,
15:51ça a été une expérience
15:55plutôt bouleversante
15:56et très belle,
15:58parce qu'on venait me dire
16:00des choses magnifiques,
16:02que dès la première projection,
16:06on a attendu avec l'équipe,
16:08les acteurs, les actrices dehors
16:09parce qu'on ne présentait pas le film.
16:11Les gens sont sortis en larmes
16:13et puis se sont mis à applaudir
16:14un peu spontanément.
16:16Voilà, il y a eu quelque chose
16:18qui s'est transmis
16:19et ce qui est bouleversant, oui,
16:22c'est-à-dire que cet objet
16:24travaillé dans la névrose,
16:26dans l'intime,
16:27d'un coup, traverse les autres
16:31avec, en tout cas,
16:34force apparemment
16:35et vient raconter quelque chose
16:40pour d'autres.
16:44Et ça, ça donne quand même
16:47beaucoup de sens.
16:49Là, moi, je veux vraiment
16:50que vous vous laissiez
16:52agir par l'émotion
16:53que ça vous procure,
16:55en regardant ses visages,
16:58ses corps,
16:59leurs mouvements,
17:00les couleurs,
17:01cette intensité,
17:02cette profondeur,
17:03quelque chose comme ça,
17:04d'un trouble
17:04et ça avait à voir avec, là,
17:07voilà, vous avez quand même su.
17:09C'est peut-être ça
17:10qui vous refébrille.
17:16En fait, on peut s'y reconnaître, quoi.
17:20Mainz, c'est un 2000 ans d'histoire.
17:22On va prendre un café avec la trousse.