00:00Je voudrais qu'on donne la parole à Igor Serry, parce que vous allez nous raconter ce qui s'est
00:04passé,
00:04à quoi a ressemblé votre journée d'hier, puisque vous avez eu un échange avec des manifestants
00:08qui racontent beaucoup de choses, qui a d'ailleurs été beaucoup vu sur les réseaux sociaux.
00:13Tout d'abord, contextualiser comment ça se passe, et après on regardera la scène.
00:16Oui, absolument. Moi, je voulais juste ajouter, hier, par exemple, Porte de Charentan,
00:20quand la manifestation se termine, il reste 200 personnes, dont certains ont participé à un peu de la casse,
00:24à des affrontements avec la police, et moi, je leur ai demandé pourquoi vous restez.
00:27Et je pense aussi qu'il y a une notion de dire, on choisit quand on part.
00:31Ce n'est pas la police qui nous l'impose, pour partir en quelque sorte un peu vainqueur.
00:35Il y a cette notion-là aussi, c'est, voilà, l'autorité de la police, on ne l'accepte pas,
00:39c'est nous qui décidons quand on part. C'est pour ça qu'on attend, parfois, deux heures, trois heures,
00:43avant qu'il n'y ait plus aucun manifestant.
00:46Alors, ce qui s'est passé, c'était la semaine dernière, c'était la manifestation du 24, c'était l
00:50'acte 2.
00:51On avait décidé, avec le service web de BFM TV, de me filmer dans mon travail quotidien, de terrain,
01:00et notamment pendant les manifestations, qui n'est pas facile, mais depuis longtemps,
01:04depuis la perte des Gilets jaunes, que j'ai aussi couverte,
01:06et qui m'a permis, quelque part, de m'affûter un petit peu aux arguments des gens
01:10qui n'aiment pas les médias traditionnels, et notamment BFM TV,
01:15pour essayer de voir dans quelle mesure je peux faire changer un petit peu les choses,
01:19ou en tout cas leur donner des clés de compréhension de la façon dont on travaille, dont on raconte.
01:24Non, BFM TV, ce n'est pas que du plateau, avec des invités politiques,
01:28c'est aussi du terrain, du reportage.
01:29Ça paraît basique, mais pour beaucoup, BFM TV, c'est d'abord du plateau.
01:33Donc, c'est bien aussi de leur dire que ce n'est pas que ça,
01:37que moi, j'existe, qu'il y a une rédaction de reporters, de JRI,
01:40qui font du travail, du long format, du court format,
01:43et à un moment donné, c'est en tout début de manifestation, Porte d'Italie,
01:48il y a une maman et sa fille lycéenne qui sont là pour manifester,
01:52que j'interview en direct, échange très intéressant,
01:56la maman est venue soutenir sa fille lycéenne,
01:58et puis là, arrive une jeune femme qui a le visage caché,
02:04avec deux autres jeunes femmes qui l'accompagnent,
02:07et d'autres personnes qui commencent à me huer,
02:10et à crier, pendant mon duplex,
02:13et ça me perturbe, ça perturbe l'interview,
02:16notamment au niveau sonore,
02:17parce qu'on n'entend pas tout ce qui se passe avec cette maman et sa fille.
02:20Et du coup, vous décidez d'aller leur parler d'intervenir.
02:24Regardons.
02:25– Dans votre établissement, vous me disiez que les classes sont sur le terrain.
02:28– Macron ! Démission !
02:32– Macron ! Démission !
02:34– Macron ! Démission !
02:36– Macron ! Démission !
02:38– Macron ! Démission !
02:40– Excusez-moi, c'est juste un truc à dire.
02:42Cette maman et sa fille disent des trucs hyper intéressants,
02:45et en fait, à cause de vos cris derrière, ça vous a un message.
02:48C'est contre-productif ce que vous faites.
02:50– Là, si je veux, je fais mon travail, et je fais mon travail.
02:53Je me suis bien sûr que le message de cette mère et de cette fille,
02:56qu'il y avait de vraies revendications.
02:57– Et elles ont des revendications comme vous,
02:58– Mais le problème, c'est qu'en luiant derrière, ça vous délevé ça.
03:01Moi, je fais mon travail, en fait.
03:02Non, mais c'est intéressant ce que tu dises.
03:04C'est que je me décrédite dans la question du concidien.
03:08– Tu me reproches que ce que je suis précisément en train de faire avec la maman et ça finit.
03:11Tu vois que c'est contraire de toi ?
03:12Parle-moi de toi !
03:13C'est bien, on fait une interview, parle-moi de toi.
03:15– C'est quoi ton prénom ?
03:16– De quoi ? Mon prénom, c'est Cassandra.
03:18– Alors, Cassandra, qu'est-ce que tu fais dans la vie, Cassandra ?
03:20– Cassandra, moi, je travaille, j'ai un petit CD.
03:22Et en fait, le problème, c'est que vos chaînes comme BFM TV,
03:25elles nous stigmatisent parce que nos revendications…
03:28– C'est toi qui stigmatise BFM, là ?
03:29– Non ! Nos revendications, elles ne sont pas écoutées.
03:32– Mais si, on passe notre temps avec les revendications.
03:34– Tout ce que vous passez en 24-24, c'est les dégradations, les problèmes, les pillages.
03:39– Mais on ne peut pas en parler non plus.
03:40– On ne peut pas en parler, mais parler des revendications, parler des jeunes,
03:43parler des gens qui se sont faits mutiler par la police, mais il y a des gens qui sont…
03:47Moi, je veux que le système, il change.
03:48– Alors, qu'est-ce que tu veux comme système ? Essaye de me le raconter concrètement.
03:50– Moi, je veux un système où on est tous citoyens, on a tous une voix, on se fait tous
03:54écouter.
03:54On n'est pas du tout répressés pour tout ce qu'on pense.
03:57Genre, vraiment, juste, il faut qu'on puisse avoir une voix en tant que citoyen,
04:02que les médias arrêtent de nous stigmatiser, que juste, on nous écoute,
04:05on écoute nos revendications, on se fait tous tuer par système,
04:08que ce soit les flics, que ce soit nous, que ce soit les grands, les grands-parents,
04:12que ce soit les jeunes, les enfants, on n'a plus d'avenir.
04:14Il faut comprendre que nos messages, à cause de ces personnes-là,
04:16qui sont tout en haut, ne sont pas écoutés, parce que nous, on est tout en bas,
04:19et c'est pour ça, tout ce qui nous reste, c'est la rue.
04:21– Eh bien, c'est parfait, Cassandra, franchement, ton message est passé,
04:23voilà, tu vois, c'est cool, l'alliance serre la main.
04:25– Oui !
04:26– Qu'est-ce que ça dit, Jean-Bourquet, ce dialogue très intéressant, nécessaire d'ailleurs ?
04:32– Nécessaire, qu'est-ce que ça dit du climat actuel ?
04:34– Qu'il est très tendu, on le voit, et qu'il y a une défiance qui est assez généralisée,
04:41notamment vis-à-vis des médias, qui sont suspectés d'être aux ordres de tels ou tels intérêts,
04:47et ça dit aussi comment, dans cette jeune génération,
04:52le réflexe premier, ce n'est pas de vous écouter vous,
04:55pour s'informer, c'est d'aller sur les réseaux sociaux,
05:00avec ce qu'on connaît bien, c'est-à-dire des bulles de filtres,
05:03l'algorithme va vous envoyer vers des contenus dont on a identifié
05:06qu'ils allaient être en phase avec ce que vous pensiez,
05:10puis ça renvoie aussi à des traits de caractère de cette homo-occidentaliste,
05:14c'est-à-dire la capacité à écouter l'autre,
05:17à relativiser son point de vue, à se décentrer,
05:20ce n'est pas forcément la qualité la plus répandue aujourd'hui,
05:25vous voyez qu'on dit, mais pourquoi on ne parle pas de moi,
05:27ce que ça montre aussi, c'était très présent,
05:31vous y avez fait référence pendant le mouvement des Gilets jaunes,
05:33c'est-à-dire que, non seulement il y a une défiance vis-à-vis des médias,
05:37mais je ne suis pas sûr qu'elle ait envie que quelqu'un la représente.
05:41Rappelez au moment des Gilets jaunes,
05:42quand il avait fallu trouver des représentants pour aller discuter à Matignon,
05:46il n'y avait plus personne,
05:47et puis les quelques-uns qui s'étaient plus ou moins autodésignés
05:49avaient été...
05:50Contestés aussitôt.
05:51Oui, voire ils s'étaient retirés,
05:53parce qu'on avait dit qu'ils étaient en train de trahir le mouvement.
05:55Et donc, il y a cette volonté de ne déléguer à personne sa parole.
06:00Donc, c'est votre travail.
06:01Vous, le média, c'est celui qui médit.
06:04Pas médisance, au sens « médier une relation ».
06:07Et donc là, on en a une expression, une illustration assez criante.
06:10Le problème qu'on a aussi aujourd'hui,
06:12c'est que la temporalité de l'information a changé.
06:14Elle a changé d'abord avec les chaînes d'info,
06:16et ensuite, encore plus avec les réseaux sociaux.
06:18Et vous l'avez dit, le problème qu'on a aujourd'hui,
06:20c'est que pour beaucoup de gens en colère dans la rue aujourd'hui,
06:24qui notamment nous n'aiment pas,
06:26voient BFM TV et les autres médias traditionnels
06:28uniquement sur des vidéos extrêmement courtes,
06:31et des vidéos de plateau,
06:33entre des échanges parfois violents,
06:34parfois qui dérapent, parce que ça arrive aussi,
06:36mais on est là aussi pour contester,
06:39pour dénoncer des fausses informations.
06:41Mais généralement, dans ces morceaux de vidéos,
06:43on ne les voit pas.
06:44On ne voit que ce qui ne va pas.
06:45Et une chaîne d'info n'est pas parfaite.
06:47Elle est perfectible.
06:49Et le problème, c'est que quand les gens ne voient que ça de BFM TV,
06:52forcément qu'ils ont de la colère.
06:53Donc moi, j'essaye aussi d'expliquer
06:55qu'une chaîne d'info, c'est beaucoup de journalistes
06:57qui travaillent, qui sont très sérieux,
06:58qui sont payés pour informer avec des informations vérifiées,
07:01contrairement aux réseaux sociaux, vous l'avez dit,
07:03qui ont des algorithmes qui vont toujours dans le même sens
07:05et qui désinforment plus qu'ils n'informent aujourd'hui.
07:07Merci, Igor, d'avoir été avec nous.
07:08Et merci à vous, Jérôme Fourquet.
07:10Ça s'appelle Homo Occidentalis,
07:12que sommes-nous devenus aux éditions Seuil.
07:14Et c'est donc en ce moment en librairie.
07:16Et c'est passionnant, évidemment.
07:18Merci beaucoup, Jérôme Fourquet, d'avoir été avec nous.
07:20Merci à vous.