00:00Oui, vendredi 30 octobre, quelque part au-dessus de l'Espagne, l'avion présidentiel polonais file vers le Sénégal pour
00:07une visite d'État.
00:08Et à bord, il y a Karol Nawrocki, 43 ans, historien, qui avait été élu président de la République polonaise
00:15l'année dernière avec le soutien de la droite conservatrice.
00:19Et soudain, un ordre qu'on n'entend pas très souvent dans un cockpit, c'est de faire demi-tour.
00:24Et il écrit lui-même, je cite, « Dans un moment pareil, le président doit être en Pologne.
00:28Que s'est-il passé à Varsovie ? Eh bien, des policiers anti-émeutes, casques, boucliers, matraques ont pris position
00:35devant le tribunal constitutionnel, l'équivalent de notre conseil constitutionnel.
00:39La police dit agir à la demande d'une juge et du procureur général, qui n'est autre que le
00:45ministre de la Justice.
00:46Le président du tribunal, lui, reste dehors. Il s'appelle Bogdan Zwickowski, le gardien de la Constitution refoulé de son
00:54propre bureau comme un livreur sans badge.
00:57Au même moment, ce même ministre demande la levée de son immunité pour pouvoir le poursuivre.
01:03Des manifestants venus le soutenir coupent la chaîne du portail à la disqueuse.
01:08La chaîne cède. Le cordon de police, lui, ne bouge pas.
01:11Vers une heure du matin, le chef de l'État arrive. Il fend la foule, force le passage et lance
01:16au magistrat qui l'attendent.
01:17Ouvrez les guillemets. Vous n'êtes pas juge du tribunal constitutionnel.
01:21Il ressort à l'aube. Sa déclaration dénonce une prise de contrôle par la force d'un organe constitutionnel.
01:28En face, Donald Tusk, le Premier ministre, ancien président du Conseil européen, l'homme de Bruxelles à Varsovie, répond d
01:34'une phrase.
01:35Rétablir l'État de droit est notre devoir.
01:38Retenez bien ce mot, car c'est au nom de l'État de droit qu'on vient de cadenasser la
01:42porte d'un tribunal.
01:43Mais qui a décidé d'écarter ce président du tribunal et de quel droit ?
01:50Alors, qui a signé l'ordre ? Une magistrate, Anna Korvin-Piotrowska.
01:55Elle se proclame présidente par intérim du tribunal constitutionnel au titre de l'ancienneté et suspend pour un mois le
02:02président du tribunal et son adjoint.
02:04Petit détail, en Pologne, un juge constitutionnel est élu par les députés puis prête serment devant le président de la
02:09République.
02:10Cette année, la majorité du Premier ministre, Donald Tusk, a élu huit juges.
02:16Le président Karol Nawrowski a refusé de recevoir le serment de cinq d'entre eux, dont elle.
02:24Ces cinq-là ont juré au Parlement. Pour le président, ils ne sont pas juges.
02:28Soyons honnêtes, le gouvernement Tusk a des arguments.
02:30En 2015, le Parti conservateur Droit et Justice, alors au pouvoir, avait lui aussi placé des juges contestés dans ce
02:37tribunal.
02:38Fin 2025, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé qu'il ne remplissait pas les exigences d
02:43'un tribunal indépendant.
02:45Simplement qu'un tribunal soit contesté ne donne à personne le droit d'en chasser le président.
02:51Marcin Maczak, professeur de droit en Pologne, qui n'a aucune tendresse pour Zwieckowski, a écrit, je cite,
02:58« Je n'aurais jamais cru devoir un jour défendre Zwieckowski. »
03:03Mais cette base légale n'existe pas pour un million de raisons.
03:06Et regardez Bruxelles.
03:07Sous la droite, la Commission européenne avait bloqué l'accès à d'importants financements.
03:12Tusk arrive comme Premier ministre et en moins de trois mois, elle ouvre la voie à 137 milliards d'euros
03:17sur la foi d'un plan de réforme avant même le vote de ses lois.
03:22Samedi, que fait la Commission ?
03:23Elle presse le président d'accepter les nouveaux juges.
03:26Les policiers entiers émeux devant le tribunal, eux, ne semblent pas l'émouvoir.
03:32Quand la droite touchait au tribunal, c'était la fin de la démocratie.
03:35Quand la police l'encercle, c'est sa renaissance.
03:38Mais le juge n'est peut-être pas la seule pièce du jeu.
03:41C'est-à-dire pas la seule pièce du jeu.
03:43À quoi pensez-vous précisément, Michel Fayad ?
03:45Derrière le juge, il y a un banquier.
03:47Un vote est prévu d'ici fin novembre sur le sort d'Adam Glapinski,
03:51le gouverneur de la Banque centrale, nommé par la droite.
03:54Faut-il le traduire devant le tribunal d'État, qui juge les hauts responsables publics ?
03:58On lui reproche d'avoir acheté pendant le Covid pour une trentaine de milliards d'euros d'obligations
04:04et d'avoir financé indirectement le déficit.
04:07Il répond qu'il les a achetés aux banques, pas à l'État.
04:11En 2020, vous savez, la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale américaine
04:16achetaient elles aussi massivement des obligations d'État aux banques.
04:19Si racheter des obligations suffisait à faire un coupable, le banc des accusés serait plein à craquer.
04:25En janvier 2024, le tribunal constitutionnel a estimé qu'il fallait le soutien de trois députés sur cinq,
04:31calculés sur tous les sièges, pour poursuivre le gouverneur.
04:34La coalition ne les a pas. Parmi les juges de cette décision, un certain Bogdan Zwieckowski.
04:40Selon le site économique polonais Money.pl, l'ordre des opérations est limpide.
04:45D'abord Zwieckowski, ensuite Glapinski.
04:48Donc d'abord le président du tribunal constitutionnel polonais, ensuite le gouverneur de la Banque centrale.
04:53Ce n'est pas une preuve, c'est un calendrier et je le lis.
04:57Dimanche, jour de la Toussaint, Bogdan Zwieckowski s'est présenté devant son tribunal, refoulé.
05:03Il a promis de revenir chaque jour.
05:05En 1979, dans une Pologne encore communiste, Jean-Paul II, le pape polonais, priait pour que l'esprit renouvelle la
05:12face de cette terre.
05:13Dix ans plus tard, ce peuple avait fait tomber le communisme avec un chapelet et une grève.
05:18Coup d'État, ce n'est pas établi.
05:20Mais quand il faut une chaîne pour protéger l'État de droit, c'est que l'État de droit est
05:26déjà enchaîné.
05:27Merci beaucoup Michel Fayad.
05:29Moralite.