00:00 Je vais vite. Une fois que l'idée est enclenchée, les choses s'enclenchent et ça peut aller assez vite.
00:05 Donc vous n'êtes pas à l'abri d'un prochain film l'année prochaine.
00:07 François Ozon, ravi de vous retrouver pour "Mon crime".
00:15 Encore un film dont L'Obs est partenaire, un film de François Ozon.
00:18 On est très fidèles, vous avez remarqué.
00:20 Comment est-ce qu'on trouve et pourquoi on trouve une pièce totalement inconnue,
00:25 à l'origine du film, de 1934, signée de deux dramaturges que je ne connaissais pas ?
00:32 Georges Baird et Louis Verneuil.
00:33 Mais comment ça s'est passé ?
00:34 Par hasard, pendant le confinement, un ami m'a parlé de cette pièce.
00:38 Je voulais faire depuis longtemps un film sur une fausse coupable ou un faux coupable,
00:42 c'est un sujet qui m'a toujours intéressé.
00:43 Il m'a parlé de cette pièce qui avait été adaptée déjà dans les années 30 par les Américains,
00:48 une petite comédie qui n'était pas très réussie.
00:50 J'ai donc lu la pièce. Je me suis souvenu, en entendant le nom Georges Baird et Louis Verneuil,
00:55 que Pierre Barillet, qui avait fait Potiche avec Grady,
01:00 qui étaient les stars du théâtre de Boulevard des années 70,
01:02 m'avait raconté que dans les années 30, il y avait plein d'auteurs complètement oubliés,
01:06 dont d'ailleurs Alain Resnais a fait des adaptations,
01:10 puisque c'est lui qui a un peu remis à la mode Bernstein.
01:12 Pierre Barillet m'avait parlé de Georges Baird et Louis Verneuil,
01:15 qui étaient un peu les deux stars de l'époque,
01:17 et qui faisaient des pièces de théâtre qui étaient vraiment dans l'actualité des années 30.
01:22 J'ai donc lu cette pièce qui parlait vraiment de justice,
01:25 et j'ai senti qu'il y avait la possibilité de pouvoir raconter une histoire
01:30 de deux jeunes femmes qui essayent de s'en sortir dans les années 30.
01:33 Parler de la condition féminine, comme je l'avais fait avec Huyfame et Potiche il y a quelques années.
01:37 Les années 30, c'était évidemment un monde politique totalement corrompu,
01:40 des scandales, des affaires quasiment tous les jours.
01:43 Mais est-ce que dans l'adaptation, la première de la pièce,
01:46 est-ce qu'il y avait déjà ce tempérament féministe que vous insufflez au film ?
01:53 Il y avait beaucoup de phrases extrêmement misogynes,
01:56 parce qu'il n'y avait pas le procès qu'il y a dans le film,
01:59 mais il y avait une scène où...
02:01 Il n'y avait pas le procès, qui est quand même la scène déterminante du film.
02:04 Absolument, mais il y avait un acte entier qui était la délibération des jurés.
02:08 Et là, c'était une ribambelle d'hommes qui lisaient des horreurs.
02:11 Donc j'ai gardé quelques dialogues, dont j'ai mis,
02:13 notamment dans la bouche de Michel Faux qui joue le procureur général.
02:16 Donc j'ai gardé plein de dialogues savoureux,
02:18 mais c'est vrai que j'ai beaucoup réécrit et réadapté pour raconter cette histoire
02:23 en ayant le regard d'aujourd'hui sur ces affaires des années 30.
02:27 Alors moi, j'ai vu un film d'abord sur les comédiens, sur le métier de jouer,
02:32 qui n'est peut-être jamais plus fort dans le film qu'au moment de cette scène,
02:36 effectivement, du procès, où tout d'un coup, l'accusé, joué par Nadia Tereskevic,
02:46 dit le texte qu'a écrit son avocat, qui est joué par Rebecca Marder.
02:53 Le cinéma comme art du mensonge, ou une manière où François Ouzon excelle,
02:59 le théâtre à l'intérieur du cinéma, le théâtre aussi à l'intérieur de la justice,
03:04 j'ai l'impression que vous avez réuni là tout ce qui fait l'essence même du jeu de l'acteur.
03:10 Absolument. Pour moi, il y a vraiment une métaphore autour de ce qu'est le jeu de l'acteur
03:14 qui, grâce aux mots des autres, grâce au mensonge, atteint une vérité.
03:18 Il arrive à toucher le spectateur et nous, spectateurs, on veut croire,
03:22 quand on va au théâtre ou au cinéma, on veut croire à ce qu'on voit.
03:24 Donc il y a le plaisir de mentir pour toucher les gens.
03:28 Et là, ce qui est beau, c'est que ces jeunes filles utilisent le mensonge
03:31 comme un moyen de sortir de leurs conditions et de trouver leur place dans la société.
03:36 Enfin, évidemment, le film repose peut-être sur la distribution la plus exemplaire
03:43 et la plus étonnante et insolite que vous ayez jamais faite
03:48 et qui vous permet de faire un film qui est aussi constamment entre l'humour,
03:52 la drôlerie et la gravité du sujet, l'anti-patriarcat.
03:57 Ces distributions totalement improbables à commencer par...
04:01 - Pas tant que ça.
04:02 - Non pas les deux pétroleuses en chef qui sont formidables,
04:06 Rebecca, encore une fois, Marder et Nadia Tereskevic.
04:09 Mais évidemment, je pensais au mariage d'Isabelle Huppert et de...
04:13 - Regis Laspalès.
04:14 - ...Daddy Boone, de Laspalès et de Michel Faux.
04:17 Un mélange en plus très théâtre et cinéma.
04:20 - Mais moi, j'adore mélanger les familles de cinéma.
04:22 Quand je fais un casting, je n'ai pas de snobisme en me disant
04:24 je ne prends que dans cette famille, j'aime bien mélanger.
04:27 Et là, surtout, il me fallait des très bons acteurs
04:29 parce qu'il y a une langue qui est quand même très compliquée.
04:31 Et donc, il fallait des gens qui aient le sens...
04:33 - C'est aussi un film sur l'éloquence.
04:34 - Voilà, il fallait des gens qui aient le sens de la comédie, du rythme
04:37 et forcément, les acteurs qui viennent du boulevard ou même du one-man show
04:40 parce que Danny Boone vient du one-man show,
04:42 Regis Laspalès, il vient plus du théâtre de boulevard, du café-théâtre.
04:45 Tous ces acteurs, ils ont une science dans le dialogue
04:48 pour faire ressortir le mot de rôle, faire les bons temps.
04:51 Et pour moi, c'était un plaisir de les avoir tous ensemble
04:53 et ça a été... Souvent, j'étais au spectacle moi-même
04:56 parce qu'ils apportent énormément au film.
04:58 Et en fait, c'est marrant, j'en parlais avec Olivier Broch hier
05:01 qui joue aussi dans le film et qui est très drôle,
05:03 qui fait un tandem avec Fabrice Luchini.
05:05 Il me disait que dans les années 30, il y avait une tradition des seconds rôles
05:09 et les seconds rôles, on les appelait les extravagants.
05:11 Les Saturnins, Fabre, tout ce genre d'acteurs.
05:14 Et en fait, moi aussi, j'ai pris des acteurs un peu extravagants
05:17 qui entourent les deux jeunes filles.
05:19 Olivier Broch étant un extravagant XXL.
05:23 Oui, qui est génial.
05:24 Qui est toujours génial, y compris sur scène.
05:28 Cette distribution, évidemment, elle fait monter le plaisir du spectateur.
05:34 Et j'en viens donc peut-être à la dernière question.
05:38 Où j'oubliais du Selier.
05:40 Passer directement de "Tout s'est bien passé" à "Mon crime",
05:44 je dois avouer que c'est une sacrée prouesse d'acteur.
05:47 François Ozon, on le répète souvent, multidoué à un film par an.
05:52 Évidemment, la dernière question, c'est est-ce que le prochain, c'est pour...
05:57 Je ne sais pas encore, je réfléchis, je réfléchis.
05:59 Là, j'ai besoin un peu de me reposer parce que ça a été un gros travail.
06:02 On pense que les comédies, c'est facile.
06:03 Mais en fait, c'est beaucoup de travail.
06:05 Ça demande beaucoup de discipline.
06:06 Autant que "Huit femmes" ?
06:07 Non, celui-là était plus facile.
06:09 "Huit femmes", je n'avais pas l'expérience.
06:10 Donc j'avais huit actrices en face de moi.
06:12 Et puis il y avait la comédie musicale.
06:13 Oui, oui, c'était plus compliqué.
06:14 Donc, c'était plus compliqué.
06:15 "Huit femmes", là, il y avait plus de plaisir.
06:17 Et puis j'avais peut-être plus de moyens aussi pour réaliser le film.
06:19 Donc, c'était peut-être plus facile.
06:21 Mais néanmoins, c'était quand même beaucoup de tensions et de pressions.
06:23 Donc, je sais en tout cas que le prochain film, il sera taiseux.
06:26 Parce que celui-là est très parlant.
06:28 Mais c'est la première fois que vous avez ce temps de, je dirais, de réflexion, de répit ?
06:32 Non, non, mais après, je vais vite.
06:35 Une fois que l'idée est enclenchée, les choses s'enclenchent.
06:38 Et ça peut aller assez vite.
06:39 Donc, vous n'êtes pas à l'abri d'un prochain film l'année prochaine.
06:41 Dont l'homme sera partenaire.
06:44 Comme c'est aussi d'abord du théâtre, je vous dis gros merde, évidemment, pour aujourd'hui,
06:48 pour la sortie de mon crime en salle.
06:51 Merci.
06:52 Croisse les doigts.
06:53 François.
06:55 Sous-titrage Société Radio-Canada
06:59 [SILENCE]