00:007h, 9h, Europe 1 Matin.
00:02Il est 7h11 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko vous recevez ce matin le directeur du département Opinion et Stratégie de
00:08l'IFOP, Jérôme Fourquet.
00:10Bonjour Jérôme Fourquet.
00:11Bonjour.
00:11Bienvenue sur Europe 1, vous nous revenez en ce début d'automne avec un livre important sous le bras, je
00:15le montre à l'image sur Europe 1.fr.
00:18Homo occidentalis, que sommes-nous devenus ?
00:20Vous l'avez écrit avec le psychologue clinicien et psychanalyste Ruben Rabinovitch.
00:24Le croisement de vos deux regards, de vos deux intelligences, ça donne quelque chose d'absolument passionnant.
00:29On va en parler dans un instant, mais je saisis le fait que vous soyez avec nous en studio pour
00:33avoir votre regard sur ce qui se passe en ce moment, cette mobilisation lycéenne.
00:37On attend un mardi noir, c'est le mot employé par les autorités et les forces de l'ordre.
00:41Qu'est-ce que vous voyez, vous, à travers ce mouvement lycéen très marqué par la violence, Jérôme Fourquet ?
00:47Alors peut-être avant la question des violences, regardons les revendications, les éléments déclencheurs de cette mobilisation.
00:55D'abord des problèmes de moyens dans certains établissements.
00:58Et puis, par ailleurs, également des insatisfactions, notamment concernant la réforme du bac qui a chamboulé en profondeur les emplois
01:09du temps.
01:09Ce qui fait que les élèves ont aujourd'hui des temps de présence dans les lycées à rallonge.
01:13Et une très grosse angoisse générée par Parcoursup, le fameux, qui quelque part est perçue comme une boîte noire qui
01:21va décider de votre avenir.
01:23Tout ça s'inscrivant, et je pense que c'est ça qui est important, dans une grande révolution que la
01:28France a vécue silencieusement depuis le milieu des années 80,
01:31quand Jean-Pierre Chevènement avait lancé le mot d'ordre de 80% d'une classe d'âge au bac.
01:36A l'époque, au milieu des années 80, il n'y avait que 25% de la classe d'âge
01:39qui allait au bac.
01:41Aujourd'hui, on est à 80%.
01:42Et donc, tout ça a massifié l'accès au lycée, d'où les problèmes de moyens, d'une part.
01:47Et d'autre part, tout ça a aussi accentué ou déplacé la compétition scolaire plus tard dans le cursus,
01:55générant de très fortes angoisses chez les lycéens.
01:58Donc, c'est un peu tout ça qui s'est exprimé.
02:01Ensuite, le passage à la violence, qui touche seulement une minorité de jeunes et de lycéens, il faut le rappeler.
02:08Mais on voit comment des comportements émeutiers, aujourd'hui, se mettent en place de manière relativement rapide
02:16dans toutes les mobilisations, dans tous les rassemblements, qu'ils soient des mobilisations sociales
02:24ou qu'ils soient des moments plus festifs comme la fête de la musique, Halloween ou les soirs de match
02:30de foot.
02:30On voit à chaque fois les mêmes uniformes des jeunes en survêtement noir, capuche et casquette sur la tête,
02:39les mêmes outils, les mêmes objets, des mortiers d'artifice, les mêmes techniques de guérilla urbaine.
02:45Tout ça employé par des individus qui sont souvent très jeunes, comme s'il y avait une espèce de mimétisme
02:51de la violence
02:52et que ces comportements, aujourd'hui, étaient omniprésents dans une partie de la population.
02:58Peut-être pour faire le lien avec le livre, deux autres éléments, une forme de défoulement pulsionnel,
03:06c'est-à-dire que la capacité à se retenir, à se maîtriser, semble avoir disparu.
03:12Ce jeune interpellé à Belfort, après avoir roué de coups, un policier a dit
03:16« Je ne sais pas ce qui m'a pris, sans doute j'étais débordé par mon adrénaline,
03:20comme s'il n'était plus en capacité de se maîtriser lui-même. »
03:24C'était beaucoup raconté par Maurice Berger, ça, notamment.
03:25Tout à fait. Et puis, l'autre élément, c'est le fait que les figures d'autorité
03:30ne sont absolument plus respectées et craintes.
03:37Et donc, ça va bien évidemment être le cas des forces de l'ordre
03:41qui, depuis longtemps, sont, j'allais dire, au contact des manifestants.
03:45Mais on a vu phénomènes absolument nouveaux dans les mobilisations lycéennes et étudiantes
03:51des personnels de l'éducation nationale, des proviseurs, des enseignants,
03:56être molestés ou agressés.
03:57Ce qu'on n'avait pas vu, par exemple, dans les mobilisations
04:00contre la loi Fillon, contre le CPE, la loi Devaquet,
04:04ou même la référence des références en mai 68.
04:08Il y a plusieurs dizaines de proviseurs et autant d'enseignants qui ont été agressés.
04:14Alors, venons-en au livre, parce que finalement, vous avez bien lancé la conversation.
04:18Dans ce livre, vous répondez à cette question qu'on se pose tous.
04:22Qu'est-ce qui nous arrive ?
04:24Pourquoi on a tous cette impression d'une société qui se dérègle ?
04:27Qu'on s'éloigne les uns des autres ?
04:28Qu'on n'arrive plus à faire société ?
04:30Et toutes ces manifestations éparses, dont on ne saisit pas forcément qu'elles ont un lien,
04:35pourquoi il y a autant de dépression, de drogue, de tatouage,
04:38de chirurgie esthétique, de divorce, de couple sans enfant ?
04:41Toutes ces manifestations, vous aviez l'intuition, Jérôme Fourquet,
04:44que quelque chose reliait tout cela.
04:45Et Ruben Rabinovitch, avec qui vous avez travaillé,
04:49le croisement de vos réflexions, vous avez compris finalement ce qui se passait ?
04:54On essaie de proposer une grille de lecture
04:58en partant d'un certain nombre de phénomènes
05:01qui, de prime abord, semblent déconnectés ou décorrélés les uns des autres.
05:05Et en fait, il y a un sous-jacent commun.
05:06Le sous-jacent commun, c'est que depuis une soixantaine d'années,
05:09nous avons vécu à la fois une grande bascule anthropologique,
05:12donc nouvelle structure familiale, nouveau rapport au corps,
05:15et parallèlement ce que Ruben Rabinovitch appelle le passage d'un ancien,
05:19un nouveau régime psychique, c'est-à-dire un nouveau fonctionnement psychique
05:24à la fois individuel et collectif,
05:27la bascule anthropologique et le basculement psychique opérant de concert,
05:31pour aboutir à la naissance de ce qu'on appelait nous l'homo occidentalis,
05:35donc l'homme nouveau, qui se comporte sur le plan psychique et anthropologique
05:39de manière très différente de ce que nous avons pu constater ou observer
05:45au cours des siècles précédents.
05:46Donc c'est une rupture qui est quand même historique et assez vertigineuse.
05:50Dans sa recension de votre livre, Vincent Trémolet-De Villers
05:52résumait très très bien la différence entre les deux régimes psychiques,
05:55l'ancien et le nouveau.
05:55Il disait, hier l'individu combattait des fantasmes transgressant les interdits,
06:00aujourd'hui il se désole de ne pas vivre dans une perpétuelle stimulation.
06:03La maladie d'avant, c'était la névrose,
06:06celle de notre temps, c'est la dépression.
06:08On avait une maladie de la structure avant,
06:10là on a plutôt des pathologies d'absence de structure.
06:13Voilà, donc à chaque régime psychique, ça a sa pathologie.
06:16C'est-à-dire que dans une société d'ancien régime psychique,
06:18qui était très verticale...
06:20La figure du père, l'autorité...
06:22La figure du père, et au-dessus l'autorité qui transcendait tout,
06:26l'individu, pour le meilleur et pour le pire,
06:28était souvent canalisé, mais aussi parfois écrasé par cette structure,
06:32d'où les névroses.
06:35Et dans une société beaucoup plus liquide comme la nôtre,
06:38aujourd'hui l'individu est livré à lui-même.
06:40S'il ne s'épanouit pas, ne réussit pas sa vie,
06:43il ne peut s'en prendre qu'à lui-même, d'où les dépressions.
06:46Et pour peut-être résumer d'une formule,
06:50Ruben Ravinovich nous dit,
06:51les patients de Freud et de Lacan,
06:53aujourd'hui sont en voie d'extinction.
06:55C'est-à-dire qu'on ne vient plus consulter le psy
06:57pour les mêmes motifs que par le passé,
07:00ça nous dit bien la grande bascule.
07:02Historiquement, quand des gens venaient pousser la porte du cabinet,
07:05notamment pour évoquer leur relation familiale,
07:08même à l'âge adulte, ils arrivaient en tant que fils,
07:11qui avaient des comptes à régler,
07:12ou un rapport complexe avec le père symbolique,
07:16ou le père réel,
07:17soit qu'on ne soit pas à la hauteur de ce qui était attendu de nous,
07:19soit qu'on ait des envies de parricide symboliques.
07:22Et manifestement, aujourd'hui,
07:24beaucoup d'individus,
07:25quand ils viennent évoquer des problèmes de famille,
07:26viennent en tant que parents
07:28demander un coup de main aux psys
07:29pour les aider à gérer leurs enfants.
07:32Donc on voit cette grande bascule
07:33qui s'est opérée en quelques décennies seulement.
07:36Alors, ce n'est pas un livre de psycho,
07:37on précise,
07:37mais on insiste beaucoup sur cette partie-là
07:39parce que c'est vrai que c'est frappant
07:40quand on lit les portraits que vous faites
07:42de figures emblématiques
07:44de l'homo occidentaliste que nous sommes devenus.
07:47On sent bien, à travers votre livre,
07:48quand même,
07:48qu'il y a l'idée de restaurer un certain équilibre
07:51entre l'ancien et le nouveau régime psychique,
07:53les deux sont excessifs.
07:54Est-ce que vous croyez, vous,
07:55un retour de balancier possible
07:57ou est-ce qu'on est, ça y est,
07:58engagé dans une nouvelle anthropologie
08:00qu'on n'en reviendra pas ?
08:00Alors, écoutez,
08:01c'est quand même assez frappant
08:03de constater l'ampleur de la bascule
08:05qui s'est opérée.
08:07Et donc, l'idée n'est pas
08:08de déplorer un âge d'or révolu
08:11parce qu'encore une fois,
08:12l'ancien régime psychique
08:13produisait ces pathologies
08:14et ce n'était pas le paradis perdu.
08:17Mais on constate aujourd'hui
08:19le coup qu'a été provoqué
08:22par cette entrée
08:24dans ce nouveau régime.
08:25Est-ce qu'il est possible
08:26de revenir en arrière ?
08:28Quand on voit l'ampleur
08:29de la transformation,
08:30c'est sans doute un peu illusoire.
08:31Peut-être,
08:32une forme de sagesse,
08:33c'est essayer de prendre
08:35conscience collectivement
08:36de ce que nous sommes devenus
08:38et peut-être essayer de corriger
08:39un certain nombre de nos travers,
08:41chacun dans nos vies respectives
08:44parce que nous sommes tous,
08:45à un stade ou à un autre,
08:47quelque part devenus
08:48ces homo-occidentalistes.
08:49On va vous voir partout,
08:50je pense,
08:51dans les jours qui viennent,
08:51Jérôme Fourquet,
08:52parce que votre livre,
08:52il nous parle à tous
08:53et il nous intéresse.
08:54Homo-occidentalistes
08:55que sommes-nous devenus
08:56avec Ruben Rabinovitch.
08:57Merci d'être venu
08:58de nous en parler
08:59sur Europe 1.
09:00Bonne journée, Jérôme Fourquet.
09:01Il est 7h20.