00:01Essaie-t-on de bannir les jeunes de l'espace public en France ?
00:04Lisa, c'est la question que tu t'es posée dans ton article pour l'Humanité parce que,
00:07comme tu l'expliques, de nombreuses communes, de plus en plus de communes,
00:11notamment celles qui ont été fraîchement gagnées par le RN,
00:13prennent de nouvelles directives pour fermer l'espace public aux mineurs.
00:17Alors c'est soi-disant pour assurer le maintien de l'ordre,
00:19mais en fait la réalité est bien différente puisqu'il n'existe aucune base factuelle
00:23pour justifier de telles mesures et qu'en plus elle cible spécifiquement les jeunes
00:28issus des quartiers populaires. Alors déjà, concrètement, c'est quoi les mesures
00:31les plus frappantes dont tu parles dans cet article ?
00:35Alors effectivement, de plus en plus cette année, il y a plein de municipalités
00:39qui prennent des arrêtés, soit pour instaurer des couvre-feux à l'encontre des mineurs,
00:44donc en général ce sont des couvre-feux entre 22h donc le soir et 6h du matin,
00:49donc pour leur interdire de sortir sans être accompagnés par des adultes.
00:54Il y a aussi des arrêtés anti-regroupement, donc pas plus de 3
00:58à 4 personnes dans l'espace public ensemble. Donc voilà, c'est quand même assez contraignant.
01:04Il y a aussi des arrêtés, des interdictions de baignade, sachant qu'il y a des zones de baignade,
01:09en fait, où on sait que ce sont surtout des jeunes qui vont pour se rafraîchir.
01:12Toi-même, tu avais fait un article dessus. J'ai aussi vu un arrêté anti-accès à un belvédère
01:20pour les mineurs. Voilà, une simple place publique. Et en fait, même si chaque été,
01:27c'est un peu le sujet qui revient, les maires qui prennent des arrêtés à l'encontre des jeunes,
01:32on voit que cette année, c'est surtout le fait des municipalités conquises par l'ERN aux dernières
01:40municipalités. Quelle surprise ! Et alors, est-ce qu'on a vraiment une explosion de la délinquance
01:45derrière ça qui pourrait justifier ces mesures ? Bah non, en fait, c'est ce qui est fou. C'est
01:50que
01:51souvent, ces arrêtés, ils sont annulés par le juge administratif. Pourquoi ? Parce que quand on prend
01:56une telle décision restrictive des libertés publiques, donc ça, c'est la Ligue des droits de l'homme qui me
02:01l'a expliqué, il faut que la décision soit nécessaire, adaptée, proportionnée pour tes cours de droit. Et en fait,
02:09souvent, elle n'est même pas nécessaire parce que ce sont des communes où il n'y a même pas
02:12eu
02:12des antécédents de violences commis, que ce soit de majeurs ou de mineurs. Il y a l'avocate des droits
02:20de l'homme sur ces sujets, Manon Augier, qui me disait qu'à la limite, un jour, elle avait lu
02:26dans
02:26un dossier que la municipalité avait évoqué le cas d'un vol dans une supérette à 16 heures commis par
02:35un
02:36majeur pour imposer un couvre-feu à des mineurs entre 22 heures et 6 heures du matin. Donc, tu vois,
02:43il y a un
02:43décalage total. Et souvent, en fait, le juge, il s'arrête à la nécessité. Il n'y a même pas
02:48de besoin de juger
02:49si la mesure est adaptée ou proportionnée parce qu'en fait, il n'y a même pas de précédent. Donc,
02:55il n'y a même pas de
02:56quoi interdire comme ça une liberté publique. Et après, statistiquement, on remarque qu'en
03:03fait, la violence des mineurs diminue, contrairement à ce que, oui, le discours de l'opinion, enfin,
03:10dans les médias peut faire penser. Parce qu'en fait, depuis 2016, donc entre 2016 et 2025, ça, ce sont
03:18les chiffres
03:18du ministère de l'Intérieur. La violence des mineurs a diminué de 15 points. Et par exemple, si tu prends
03:27les
03:27cas de vols violents, on voit qu'en fait, aujourd'hui, en 2025, c'est seulement 34 % de ces
03:35vols qui sont
03:35commis par des mineurs. Et c'est moins de 14 points par rapport à 2016. Donc, on a tendance à
03:44beaucoup
03:44incriminés les mineurs, alors qu'en fait, ils ne sont pas responsables de faits de violence.
03:51Et donc, dans l'article, tu parles de cette commune Liévin et tu as pu consulter les mains courantes qui
03:55ont été
03:55déposées au commissariat de cette commune. Et qu'est-ce que tu y as trouvé ?
03:59Alors, tout à fait. Donc, Liévin, c'est une de ces villes qui a été conquise par le Rassemblement national
04:03au municipal.
04:04Donc, le maire d'Anipaïva, alors vraiment, lui, il a la suite dans les idées parce qu'il a pris
04:08trois arrêtés successifs.
04:10Parce que le juge, à chaque fois, a coupé, a cassé ses arrêtés. Et donc, lui, à chaque fois, il
04:17continue.
04:18Donc, par exemple, au printemps, le 28 mai, il a pris un arrêté anti-regroupement. Le juge a cassé la
04:25décision,
04:26le juge administratif. Donc, après, il a pris un arrêté couvre-feu pour les moins de 15 ans.
04:30Pareil, le juge a cassé la décision. Et finalement, le maire a lancé une pétition pour rétablir les mesures.
04:38Donc, fin juillet. Et donc, ce qui était super rigolo, c'est qu'on a eu accès, justement, au dossier.
04:45Donc, à l'argumentation de la mairie et de son avocat pour instaurer ces mesures restrictives de liberté.
04:52Et donc, il y a notamment une main courante. Donc, une main courante, c'est juste un registre chronologique d
04:58'actes recensés.
05:00Et donc, là, c'est une main courante de la police municipale. Donc, il fait effectuer son service, effectuer une
05:05ronde.
05:05Et on peut lire la chose suivante. Dans la main courante, on lit qu'à Liévin, il y aurait eu
05:13des éléments perturbateurs,
05:15mais sans précision. En fait, on ne sait pas qui sont ces éléments perturbateurs, à quelle heure, pourquoi, comment,
05:20enfin, aucune précision. Et à un moment de l'heure ronde, les policiers municipaux se rendent place Gambetta,
05:27où ils verbalisent un groupe de personnes. Et après avoir verbalisé ce groupe de personnes,
05:32ils écrivent « secteur calme à notre départ ». Donc, bon, si un secteur calme, en fait, il n'y
05:38a pas de problème.
05:39Et donc, tout ça, ça montre bien le décalage, en fait, entre le discours très alarmiste vis-à-vis, en
05:45fait,
05:46des électeurs et des administrés et la réalité factuelle de ce qui se passe là-bas, quoi.
05:52Et donc, tu dis que ces mesures, en fait, elles ciblent vraiment la jeunesse issue des quartiers populaires. Et pourquoi
05:58?
05:59Oui. Alors, c'est vrai que même si on remarque de plus en plus que ces arrêtés sont pris dans
06:04des communes rurales,
06:05donc plus forcément des banlieues, c'est clairement... Ça, c'est Sébastien Rocher.
06:11Donc, c'est un chercheur sociologue, criminologue, spécialiste du maintien de l'ordre, de la police, etc.
06:19C'est Sébastien Rocher qui m'a expliqué qu'en fait, le fait de rester, voilà, dans la rue avec
06:24ses copains, de zoner,
06:26c'est vraiment une manière de se sociabiliser pour les jeunes issus des classes populaires.
06:33Pourquoi les classes populaires ? Tout simplement parce que l'été, en fait, les jeunes issus de classes aisées, classes
06:38moyennes,
06:38partent en vacances. Donc, ils ont d'autres lieux de sociabilité. Ça va être, moi, je te dis n'importe
06:43quoi.
06:43Je ne sais pas, ils vont à la piscine, ils vont dans des colonies de vacances.
06:45Alors que pour les jeunes issus des milieux populaires, il ne reste plus que la rue où ils peuvent se
06:50mettre
06:51et où ils peuvent espérer trouver de la fraîcheur aussi parce que quand tu vis dans un logement bouilloire,
06:56dans ta barre d'immeubles où, en fait, tu suffoques et donc tu espères juste pouvoir sortir un petit peu
07:02soufflé à 22 heures,
07:04tu ne peux pas. Donc, oui, en fait, c'est clairement certaines classes qui sont visées.
07:10Alors, je parle des jeunes, mais il y a aussi les SDF parce que dans ces arrêtés, il y a
07:15des formulations
07:16comme des interdictions de rester dans l'espace public, à certains points de l'espace public,
07:22de manière, enfin, debout, de manière assise, de manière allongée.
07:26Il y a aussi des précisions sur les tenues, les comportements.
07:31Enfin, on voit très bien que c'est une certaine catégorie de population qui est visée à travers cela.
07:39Et du coup, Sébastien Rocher parle aussi d'un tournant sécuritaire plus vaste.
07:44Et qu'est-ce qu'il veut dire par là ?
07:46Oui, alors, en fait, il faut remercier M. Sarkozy quand il est arrivé au ministère de l'Intérieur en 2002.
07:52Pour être plus précis, en fait, dans les années 80, les politiques publiques urbaines, d'encadrement de la jeunesse,
08:03elles avaient vraiment comme idée de partir d'un triptyque prévention et puis après, effectivement, répression, si besoin.
08:13Mais aussi, toujours avec cette idée de solidarité.
08:15Donc, dans les années 80, il y avait toujours ces deux pendants.
08:19On marchait sur deux jambes.
08:20Et ce que dit Sébastien Rocher, c'est que depuis Nicolas Sarkozy, depuis 2002,
08:24il y a vraiment une inflexion de cette idéologie où désormais, on ne marche plus que sur une seule jambe,
08:29donc celle de la répression. C'est une inflexion idéologique qui a toujours été à droite.
08:37Parce que, bon, voilà, l'ordre, le maintien de l'ordre, ça a toujours été le propre de la droite.
08:42Mais ça a déteint aussi sur une partie de la gauche.
08:45Et notamment, bien récemment, on peut voir des responsables plutôt sociodémocrates
08:52tenir un discours beaucoup plus de l'ordre du répressif que du préventif.
08:59Donc, finalement, ça infuse dans les consciences de tout le monde.
09:04Donc, au fond, est-ce que cette directive, elle vise vraiment à assurer le maintien de l'ordre
09:09ou plus à assurer une position de fermeté politique ?
09:13C'est plus de l'affichage parce qu'en fait, il n'y a pas d'ordre à maintenir dans
09:17ces communes-là.
09:19Donc, c'est clairement de l'affichage et un message envoyé aux électeurs.
09:23Voilà, on vient d'être élu.
09:25Donc, on essaye dès à présent de montrer qu'on agit, qu'on est là, qu'on prend des mesures.
09:33Et en plus, même s'il y aurait pu y avoir des actes de délinquance de la part de mineurs,
09:42même s'il y avait eu ces actes de délinquance,
09:44eh bien, c'est peut-être pas comme ça qu'il faut uniquement agir.
09:48C'est aussi en assurant de la prévention.
09:51Par exemple, si tu es issu d'une famille monoparentale,
09:55eh bien, peut-être, oui, si tu zones le soir et que ta maman, elle travaille
09:59et qu'en fait, elle ne peut pas te surveiller, contrôler ce que tu fais,
10:03c'est parce qu'il y a une certaine précarité.
10:06Et donc, plutôt que de blâmer la maman, le fils, etc.,
10:10peut-être les accompagner, donner des moyens,
10:13remettre des structures d'accompagnement éducatif dans les quartiers.
10:18Et du coup, qu'est-ce que toutes ces mesures, finalement,
10:20elles nous disent alors de la perception de la jeunesse par la société,
10:25mais aussi par l'extrême droite ?
10:27Alors, ce qu'elles nous disent de la jeunesse,
10:30c'est qu'aujourd'hui, on a l'impression que les pouvoirs publics
10:33ont une envie de disciplinariser la jeunesse.
10:36Et ça, c'est Nathalie Taulier, présidente de la LDH, qui le dit.
10:42On le voit aussi avec tout ce retour dans le débat public du SNU,
10:47du service militaire.
10:50De plus en plus, on entend parler de service militaire.
10:52Voilà, cette idée qu'il faut remettre la jeunesse un peu en ordre de marche,
10:58qu'elle est dilettante, et donc il faut intervenir.
11:01Donc, c'est vrai que ça vient de l'extrême droite en soi.
11:03Ce sont des idées qui viennent de l'extrême droite,
11:05mais comme je le disais, qui infusent progressivement partout,
11:09en fait, à droite, mais même à gauche, au centre,
11:13si le centre existe.
11:14Donc, voilà.
11:16Merci beaucoup, Lisa.
11:17Merci à toi.
11:27Merci à toi.