- il y a 11 heures
Au Cameroun, Paul Biya, 92 ans, est réélu avec 53,66 % des voix pour un huitième mandat de sept ans. L’annonce ubuesque des résultats officiels de la présidentielle du 12 octobre n’a pas entamé la détermination de la population. Depuis dimanche 26 octobre, les manifestations se poursuivent dans tout le pays. La répression a fait au moins une dizaine de morts.
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NewsTranscription
00:00Alors que sa légitimité est plus que jamais remise en cause, Paul Biya pourra-t-il mener son huitième mandat
00:05à son terme ?
00:05Le président du Cameroun, âgé de 92 ans et au pouvoir depuis quatre décennies, a été réélu lundi 27 octobre
00:12avec 53,66% des voix devant son rival, Issa, Chiroma, Bakary, et ses 35,19%.
00:19En réaction, le candidat et principal opposant politique de Paul Biya appelle ses soutiens à ne pas céder à l
00:25'intimidation.
00:26Le peuple camerounais, lui, tente de faire entendre sa voix, comme l'illustre le rassemblement observé à travers le pays,
00:31de Yaoundé à Garoua, en pensant par Douala, où le quartier populaire de New Bell a été placé sous blocus
00:38par les autorités.
00:39De la contestation d'un régime autocratique à la survie d'un État reposant sur la corruption, le Cameroun pourrait
00:44se retrouver face à un tournant.
00:46Nous allons en discuter avec Benjamin Koenig, journaliste à la rubrique internationale et chargé de couvrir la situation politique et
00:57sociale dans la région, et donc aussi au Cameroun.
01:01Nous, peut-être pour commencer, en quoi cette énième réélection de Paul Biya à la tête de l'État Cameroun
01:08est-elle ubuesque, comme tu l'as résumé dans ton article,
01:12qui a été publiée hier, lundi 27 octobre, suite aux résultats des élections et donc de la réélection officielle, en
01:23tout cas, de Paul Biya ?
01:26Comment est-ce qu'on peut résumer ces résultats et qu'est-ce que cela signifie concrètement pour le Cameroun
01:31?
01:33Alors, on va replacer effectivement tout ça dans son contexte, dans le déroulement des faits.
01:39L'élection était prévue le 12 octobre dernier. Le scrutin était un scrutin à un seul tour. Celui qui arrive
01:45en tête a gagné.
01:48Il y a eu quelques tergiversations dans l'annonce, déjà, des candidatures de celle de Paul Biya durant quelques mois.
01:56On sait qu'il est très, très peu visible, que les Camerounais ne le voient jamais.
02:00Et pour cause, il vit la moitié de l'année à Genève, à l'hôtel intercontinental, où il a ses
02:04quartiers.
02:05Voilà, donc il avait finalement annoncé sa candidature. Il a fait un seul meeting.
02:08Il a pris soin, évidemment, d'écarter une partie des opposants qui pouvaient être gênants, notamment les candidats du parti
02:16de gauche, l'UPC Manidem,
02:18qui est l'Union des Populations du Cameroun, qui est le parti historique de gauche, anticolonialiste, panafricaniste, etc.
02:26Mais donc, il y avait quand même un candidat, donc Issa Chiroma Bakari, qui était en lice et qui a
02:34été soutenu par beaucoup de monde,
02:36y compris d'ailleurs l'UPC, y compris la gauche. C'est un candidat plutôt de centre droit, mais en
02:40tout cas qui représentait un espoir de changement.
02:42Alors comment ça s'est passé ? Il y a eu le scrutin. Il ne fait aucun doute que c
02:46'est Chiroma qui avait gagné.
02:48Mais il a fallu... Normalement, les résultats devaient être annoncés d'ici le 26 octobre. Finalement, ils ont été annoncés
02:57hier, le 27, par le Conseil constitutionnel.
03:01Bon, alors là où c'est ubuesque, justement, si j'ai employé ce mot, c'est qu'ils ont passé
03:06dans l'article que vous pourrez lire là, en ligne ou bien dans le journal de ce matin.
03:12J'ai interrogé des... J'ai eu des gens au Cameroun, un journaliste et puis donc un porte-parole de
03:17l'UPC, Manidem, qui s'appelle Serge-Patrick Coltard,
03:20qui me disait... Ils ont passé, en fait, ces 15 jours-là à tripatrouiller les chiffres dans tous les sens.
03:27C'est ubuesque parce que le Conseil constitutionnel qui proclame les résultats, en fait, ses membres sont nommés par l
03:35'exécutif,
03:36comme les magistrats, d'ailleurs, ce qui donne un peu un aperçu de l'équilibre non démocratique du Cameroun.
03:43C'est ce que tu dis, justement, dans ton papier, c'est qu'au Cameroun, l'exécutif et donc le
03:48président,
03:50en fait, concentrent officieusement tous les pouvoirs parce qu'ils sont placés au-dessus, donc, de toute autre force politique,
03:59institution étatique. Justement, tu as commencé à aborder la question des oppositions, des différentes parties,
04:05des différentes personnalités qui ont pu émerger lors de cette élection et sur ces dernières années, derniers mois.
04:11Est-ce qu'on peut dire qu'il y a un espace politique qui existe réellement au Cameroun ?
04:17Et sinon, est-ce que la répression est forte à un point que, justement, ces oppositions sont restreintes
04:25dans leur manière, justement, de proposer une autre solution au pays ?
04:31– Oui, il n'y a pas vraiment de vie démocratique comme on peut l'entendre au sens international du
04:36terme,
04:37avec des standards démocratiques, etc. En fait, Paul Billat, qui est au pouvoir depuis 1982,
04:43c'est le plus vieux président, le plus vieux dirigeant en exercice. Il a 92 ans.
04:49Et c'est un clan qui dirige, qui verrouille toutes les institutions de tout le pays.
04:55Alors, cela dit, il y a un espace d'expression démocratique. Par exemple, il y a d'autres parties.
05:01Et alors, l'UPC Manidem lui-même a été longtemps interdit. Et encore aujourd'hui, juridiquement,
05:07il n'est pas légalisé. Donc, ce qui, évidemment, limite beaucoup sa participation,
05:12notamment à la vie électorale et publique. Mais il y a, en tout cas, un multipartisme de façade.
05:21Après, évidemment, tout est dans l'équilibre constitutionnel. Et quand il y a une constitution
05:25qui prévoit que l'exécutif nomme les magistrats et le conseil constitutionnel,
05:29évidemment que ça verrouille tout. Et une dernière chose sur ce côté ubuesque,
05:36tous les Camerounais que j'ai eus, que ce soit les Camerounais de la diaspora,
05:39ici en France, ou les Camerounais sur place, que j'ai eus hier au téléphone,
05:44en fait, n'attendaient rien d'autre que ça. Ils disaient, de toute façon,
05:47les résultats, ils sont connus d'avance. On sait très bien que le conseil constitutionnel
05:52va annoncer la victoire de Paul Biya, quitte à mentir, à tripatouiller.
05:57Deux exemples. Dans l'extrême nord, dans la région de Nozot,
06:02qui est une région en proie à de violents affrontements,
06:06avec des menaces de groupe armé. Les résultats donnent Paul Biya largement en tête,
06:14si ce n'est proche de 100 %, ce qui est complètement UUS.
06:18Vraiment, c'est absolument impossible. Ça, pour les Camerounais,
06:21c'est une preuve que déjà que les chiffres ont été totalement tripatouillés.
06:25La deuxième chose, là, je le voyais ce matin, il y a une vidéo qui est en train de tourner
06:28beaucoup au Cameroun, sur les réseaux sociaux. On voit le président du Conseil constitutionnel,
06:33qui s'appelle Clément Atangana, qui a 84 ans, qui a été nommé en 2018 par Paul Biya,
06:38et qui, après l'annonce des résultats, qui sont intervenus hier vers midi,
06:43est en train de boire une coupe de champagne pour saluer la réélection de Paul Biya.
06:46Ça donne une idée d'espèce de marigot.
06:50Il y a une proximité qui a affiché une joie des institutions, des personnes qui sont à leur tête.
06:55C'est un clan. C'est un clan. Vraiment, c'est le mot qui revient tout le temps, clanique,
07:00qui s'appuie sur deux domaines pour maintenir son pouvoir.
07:07D'abord, le domaine sécuritaire, celui des forces de l'ordre.
07:11J'ai appris hier, moi, je ne le savais pas, je l'ai mis dans le papier,
07:13qu'il y a une coopération, par exemple, entre les forces de l'ordre,
07:17notamment l'armée militaire camerounais et l'armée israélienne,
07:22pour la formation et l'encadrement des forces de l'ordre.
07:26Donc l'armée israélienne apporte son expertise en termes de renseignements ?
07:32De renseignements et de formation militaire, de surveillance de la population, etc.
07:38Oui, une stratégie qu'Israël a aussi développée avec d'autres États sur le continent.
07:44Bien sûr, Israël, comme la France aussi, est experte dans ce domaine.
07:47On se souvient que la police française est soutenée,
07:51notamment à l'époque de Michel Alléomarie, qui était ministre de l'Intérieur,
07:54Ben Ali, dans le maintien de l'ordre.
07:56Donc oui, évidemment, ils ont une expertise, donc il y a un partenariat là-dessus.
08:00C'est clair.
08:01L'autre domaine, pardon, juste sur lequel ils s'appuient,
08:04en dehors du domaine militaire, c'est la division sur le plan ethnique.
08:13Évidemment, c'est un pays où il y a beaucoup d'ethniques,
08:15comme la plupart des pays africains.
08:17Et en fait, dans le clan, il y a un représentant de chaque ethnie,
08:20mais ils n'hésitent pas à s'appuyer, à jouer de ces divisions ethniques dans le pays
08:24pour assurer leur pouvoir et s'assurer qu'il n'y ait pas de personnalité,
08:28d'enversure nationale qui puisse faire de l'ombre.
08:31Et justement, pour en revenir à ce peuple kamourmé,
08:35qui, comme tu le dis dans ton article, là, tu viens de le répéter,
08:38est épuisé, on va dire, de cette domination sans partage,
08:42qui dure depuis environ quatre décennies,
08:45de ce même pouvoir incarné par Paul Biya.
08:49On voit aussi qu'il y a quelques mobilisations qui ont commencé à s'organiser,
08:53des personnes qui sont allées dans la rue,
08:56qui ont commencé à occuper justement de l'espace dans diverses villes du Cameroun.
09:03Est-ce que ces mobilisations sont inédites au vu justement du contexte politique
09:08de ces dernières décennies et de ces dernières années ?
09:10Est-ce qu'il y a une chance que ces mobilisations et que ces voix puissent porter ?
09:15Ou est-ce qu'à l'inverse, le gouvernement Biya et l'État,
09:19incarné par les autorités, par la police, est encore trop puissant, trop solide ?
09:25Et finalement, ces mobilisations, ils ont peu de chances d'aboutir à quelque chose ?
09:28Alors, avant d'aborder la question des mobilisations,
09:31qui est effectivement l'enjeu central aujourd'hui,
09:33on peut même parler de lutte du peuple camerounais,
09:36c'est aussi simple que ça.
09:39Juste pour revenir sur ce côté, le système Biya, à quoi il sert,
09:44et pourquoi les Camerounais sont là.
09:46Serge-Patrick Coltar, de l'UPC Manidem, me disait,
09:49c'est un système qui est évidemment au service des intérêts impérialistes,
09:53celui de la France, ce qu'on appelle encore la France-Afrique,
09:56qui est vraiment très effectif au Cameroun,
09:59mais aussi d'autres pays, les États-Unis, la Russie et la Chine.
10:03Donc la plupart des grandes puissances qui trouvent des intérêts,
10:08qui ont des intérêts dans le pays.
10:09Les Camerounais sont fatigués de tout ça.
10:11Il n'y a pas d'infrastructure, il n'y a pas de santé, il n'y a pas d
10:14'éducation.
10:15Vraiment, ils ont l'impression d'un pays qui part à volo,
10:19avec une totale régression,
10:22et ça, vraiment, qui est empêché de se développer.
10:26C'est vraiment catastrophique pour tous ces sujets-là.
10:30Sur la mobilisation, maintenant.
10:32Donc effectivement, il y a eu déjà des grandes mobilisations populaires,
10:36y compris pour les autres réélections de Paul Biya.
10:40Ce qu'il y a de nouveau, peut-être, cette fois-ci,
10:43c'est qu'en plus, on sent que c'est totalement une fin de règne.
10:46Il a 92 ans, c'est 7 ans, un mandat présidentiel.
10:49Il aura 99 ans.
10:51Il est déjà, pour le dire trivialement, aux fraises.
10:58Et en fait, là, cette fois-ci, par contre,
11:01les Camerounais étaient très impliqués dans tous les bureaux de vote
11:05pour le dépouillement, pour suivre les procès-verbaux,
11:08pour essayer d'être en alerte sur toutes les manipulations
11:15qu'il y a pu avoir, mais qui n'ont pas été empêchées.
11:18Maintenant, depuis dimanche, notamment,
11:20il y a de grandes manifestations partout dans le pays,
11:23notamment les trois villes principales,
11:26Yaoundé, la capitale, Douala, qui est la capitale économique,
11:29et Garoua, qui est la grande ville du nord,
11:32d'où est originaire et où habite Chiroma Bakari,
11:36qui est retranché chez lui, d'ailleurs.
11:39Hier, il disait qu'il a fait l'objet d'une tentative d'enlèvement,
11:41mais il y a environ un millier de militants qui sont massés devant chez lui.
11:47Donc, les hommes qui sont venus n'ont pas pu procéder à une arrestation
11:50ou quoi que ce soit.
11:52Mais c'est des manifestations d'ampleur,
11:55qui est un peu dans toutes les villes,
11:56notamment à Douala, qui est une ville, comme je le disais,
12:01capitale économique.
12:02Et puis, tu le disais en introduction,
12:05le quartier de New Bell et d'autres quartiers,
12:07d'ailleurs, mais celui-là principalement,
12:09est sous Blucus, c'est-à-dire qu'en gros,
12:11il est totalement enfermé par les forces de l'ordre,
12:16parce que c'est un quartier populaire
12:18qui est connu pour être à la pointe des révoltes
12:21et des luttes au Cameroun.
12:24Donc, évidemment que c'est un des quartiers qui est le plus ciblé.
12:27Alors, hier, pardon, dimanche,
12:30il y a eu quatre morts au moins,
12:33des jeunes tués par balle.
12:34Alors, officiellement, évidemment,
12:36le ministre de l'Intérieur dit oui,
12:38c'est parce qu'ils ont attaqué un poste de police.
12:40Moi, j'ai vu des vidéos,
12:40ils étaient en manifestation devant,
12:42mais il n'y a pas eu d'attaque du poste.
12:44Mais on voit des vidéos avec le corps de quelques jeunes.
12:48Donc, évidemment, c'est difficile de savoir
12:49si c'est ceux-là qui ont été tués, etc.
12:51Mais en tout cas, on voit l'ampleur de la répression et la violence.
12:55Mais les contacts que j'ai eu hier,
12:57que j'ai mis dans le papier aujourd'hui,
12:59dans le journal ou sur le site, évidemment,
13:02font état de, à travers le pays,
13:03environ au moins une dizaine de morts.
13:05Pour l'instant, il n'y en a eu que quatre confirmées
13:08officiellement par le gouvernement lui-même.
13:10Alors, ensuite, poser la question,
13:14effectivement, sans doute qu'on a tous en tête
13:16et qui serait la plus intéressante,
13:17c'est est-ce que ça peut aboutir ?
13:18C'est difficile à dire.
13:20Ça va dépendre, évidemment, de l'ampleur de la mobilisation.
13:24Et ce qui dépend aussi de l'ampleur de la répression.
13:28On a l'impression qu'évidemment,
13:29il faudrait une pression énorme,
13:32à la fois une pression populaire des Camerounais,
13:34une pression internationale aussi.
13:36Or, on voit bien que, par exemple,
13:39la France ne dit rien.
13:41Elle dit oui, oui.
13:42Elle n'a pas communiqué que ce soit pour encenser
13:44ou pour critiquer ses résultats.
13:45Elle n'a rien dit.
13:46Évidemment, elle est très contente que Paul Bias soit élu.
13:49Ça fait ses affaires.
13:51Ce n'est pas le seul pays, d'ailleurs.
13:53Mais évidemment, on sait qu'elle est très impliquée
13:55dans le pays, ne serait-ce qu'au niveau
13:58de ses intérêts économiques et géopolitiques.
14:01Mais donc, c'est difficile à dire
14:03ce qui peut advenir maintenant.
14:05On constate qu'effectivement,
14:07à chaque fois, il y a des manifestations
14:08et ça n'a pas abouti.
14:09Est-ce que ça peut être le cas cette fois-ci ?
14:11Ça va dépendre de beaucoup de choses,
14:13évidemment, de l'ampleur de la mobilisation
14:16et de la lutte des Camerounais.
14:18Merci.
14:19Merci.