00:00Je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition.
00:03Le 17 mai, en plein festival de Cannes, le PDG du groupe Canal+,
00:07a placé sur liste noire plus de 600 professionnels du cinéma.
00:11Leur faute ? Avoir signé quelques jours plus tôt une tribune
00:13dénonçant l'emprise grandissante de Vincent Bolloré sur le secteur.
00:17Déjà à la tête de Canal+, premier financeur privé du cinéma français,
00:21le milliardaire d'extrême droite est en passe d'acquérir les cinémas UGC.
00:24De la production à la distribution, il serait ainsi présent
00:26à toutes les étapes de la création et de la diffusion des films.
00:30Cette main mise sur l'industrie cinématographique
00:32n'est que l'une des facettes de sa vaste offensive idéologique.
00:35On pense avant tout au plateau de CNews où s'enchaînent impunément
00:38depuis plusieurs années les pires outrances racistes et réactionnaires.
00:41Une chanteuse énorme malienne.
00:43Mais son influence s'étend bien au-delà de la seule sphère médiatique.
00:46Films, séries, livres, salles de spectacle, plateformes, boutiques, salles de cinéma, musique.
00:50En dix ans, Vincent Bolloré a patiemment tissé sa toile
00:53pour être présent partout, dans nos vies et nos imaginaires.
01:04Ces dix dernières années, Vincent Bolloré s'est surtout illustré
01:07par plusieurs acquisitions de médias
01:09et des interventions brutales sur leur ligne éditoriale.
01:12Tout commence en 2014 avec la prise de contrôle de Vivendi
01:15et de ses principales filiales, Universal Music, Canal+, Avas, Hachette.
01:19Le groupe Bolloré, aujourd'hui valorisé à 5,3 milliards d'euros,
01:23se ressentent vers des activités dites de communication.
01:26Elle représente désormais la quasi-totalité de ses effectifs et de son chiffre d'affaires.
01:31Sa première cible, la chaîne Canal+, où les émissions phares d'humour politique
01:35et le journalisme d'investigation sont progressivement éjectées de l'antenne.
01:39Mais le tournant le plus sensible est celui de la chaîne ITV, propriété du groupe.
01:42En 2015, Vincent Bolloré écarte la directrice générale de la chaîne et celle de la rédaction.
01:48Un an plus tard, en octobre 2016, il impose à l'antenne l'un de ses proches, Jean-Marc Morandini.
01:53L'animateur avait été mis en examen un mois plus tôt pour corruption de mineurs aggravés.
01:58La rédaction se met en grève pour protester contre cette nomination
02:01et exiger plus largement des garanties sur l'indépendance de la rédaction.
02:05Le conflit dure 31 jours, du jamais vu dans l'audiovisuel depuis 1968.
02:09Les trois quarts des journalistes finissent par démissionner.
02:12Jean-Marc Morandini, lui, est maintenu à l'antenne.
02:14Il le sera de nouveau en 2026 après ses condamnations définitives
02:18pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel.
02:21Début 2017, Vincent Bolloré a donc le champ libre
02:24pour imposer une nouvelle ligne éditoriale à la chaîne d'information.
02:27Rebaptisée CNews, celle-ci se fait rapidement le porte-voix des idées d'extrême-droite.
02:31Manquement au pluralisme, à la déontologie journalistique, propos racistes, incitations à la haine.
02:36Au total, depuis 2019, CNews a écopé de plusieurs dizaines de rappels à l'ordre
02:40et de sanctions du gendarme de l'audiovisuel, le CSA devenu l'ARCOM en 2022.
02:45Des mises en garde et amendes tardives qui n'ont montré aucun effet dissuasif.
02:49Si sa chaîne sœur C8 se voit retirer sa fréquence TNT en 2024,
02:53CNews conserve la sienne dans une année record en termes de sanctions reçues.
02:56Entre temps, Vincent Bolloré renforce sa mainmise dans les médias.
02:59En 2023, il place le directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles, Geoffroy Lejeune, à la tête de celle du
03:05journal du dimanche.
03:06Cette nomination entraîne une grève de la rédaction dont l'ampleur rappelle celle des journalistes dits télé 7 ans plus
03:11tôt.
03:11Elle aboutit une fois encore au départ de la majorité des journalistes.
03:15En 2024, le milliardaire accroît son influence sur la ligne éditoriale de la station de radio Europe 1,
03:20filiale du groupe Lagardère acquis quelques années plus tôt.
03:22Lors des élections législatives anticipées de juin et juillet 2024,
03:26la radio se livre à une véritable entreprise de dénigrement de la gauche
03:29avec une surreprésentation de la droite et l'extrême droite parmi les invités.
03:33Mais le périmètre d'influence de Vincent Bolloré s'avère bien plus vaste.
03:36En plus des chaînes de télévision et de radio déjà acquises,
03:39le groupe est à la tête d'une dizaine de titres de la presse écrite.
03:42Vient ensuite le monde de l'édition où, à côté des maisons possédées,
03:45on retrouve les dictionnaires Larousse et même des éditeurs de manuels scolaires et universitaires,
03:50Hattier, Hachette, Armand Collin.
03:51Plusieurs syndicats d'enseignants ont déjà alerté sur le risque d'une intervention
03:55dans les lignes éditoriales et les angles adoptés vis-à-vis des programmes.
03:58Le milliardaire possède également plusieurs salles de spectacle,
04:01des activités dans le lomen musical via Universal Music Group
04:04et surtout dans la production cinématographique avec Canal+.
04:10Bolloré n'interviendrait que très peu dans ces derniers secteurs.
04:12Pourtant, ce modèle qu'il a imposé dans ses titres de presse,
04:15acquisition, limogèges, mis au pas éditorial,
04:17il a déjà commencé à le reproduire dans le monde de la culture.
04:20Ces derniers mois, l'industriel breton a avancé ses pions dans le domaine de l'édition.
04:24Après avoir fait de Fayard l'un des fers de lance de son offensive culturelle,
04:27il limoge en avril 2026 le directeur des éditions Grasset, Olivier Nora.
04:32Conséquence, près de 200 auteurs claquent la porte.
04:34Dans une lettre, ils disent
04:35qu'elle refuse d'être les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l'autoritarisme partout dans la culture
04:40et les médias.
04:41La prochaine cible semble toute désignée, c'est le secteur du cinéma qui se trouve sous l'emprise de son
04:46bastodonde, Canal+.
04:47Par un accord de financement, Canal+, est historiquement lié aux organisations professionnelles du secteur.
04:52D'un côté, le groupe s'engage à investir un certain montant dans la production cinématographique.
04:57De l'autre, elle dispose d'une fenêtre avantageuse dans la chronologie des médias et peut diffuser des films 6
05:02mois après leur sortie en salle,
05:04contre 22 pour les chaînes de télévision gratuites.
05:06En 2025, la chaîne a ainsi préfinancé 104 films pour un apport total de 135 millions d'euros,
05:12contre 59 millions d'euros pour France Télévisions et 37 millions d'euros pour le groupe TF1.
05:17C'est dans ce contexte que les cinéataires de la Tribune à Cannes ont exprimé leur inquiétude face à la
05:22mainmise grandissante du milliardaire sur le secteur.
05:24Une influence qui laisse planer, à moyen terme, la menace d'une censure économique des films.
05:29D'autant que Canal+, est en passe de devenir l'actionnaire majoritaire du groupe UGC, troisième exploitant français avec
05:3555 cinémas.
05:36La concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré lui donne toute liberté d'agir
05:41le moment venu.
05:42Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.
05:44Le démantèlement du CNC et de l'audiovisuel public fait partie du programme du RN.
05:49Voulons-nous prendre le risque que demain ne soit plus financé que des films de propagande au service d'une
05:53idéologie ?
05:55La suite leur donne raison.
05:56Quelques jours après la parution de la Tribune, Maxime Saada, le président du directoire du groupe Canal+, annonce son
06:02intention de placer les cinéataires de la Tribune sur liste noire.
06:05« J'ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s'attachent à défendre
06:09l'indépendance de Canal+, et dans toute la diversité de ses choix. »
06:14Ses propos mettent en évidence l'emprise de Canal+, sur toute l'industrie, alors que le financement des films
06:19s'avère de plus en plus ardu.
06:20Le risque de devoir se plier à des injonctions grandissantes de la chaîne sous la menace de voir son projet
06:25censuré ne semble plus si lointain.
06:27Et il y a des précédents. En 2022, le Canard Enchaîné révèle que le scénario de la série Paris Police
06:321905 a dû être renvoyé en écriture avant sa mise en production.
06:36La cause ? Une évocation, au cours de la saison, de la loi de séparation de l'Église et de
06:40l'État promulguée en 1905.
06:42Quelques années plus tôt, Vincent Bolloré avait déjà fait annuler le préachat du film « Grâce à Dieu » de
06:46François Ozon,
06:47qui se penchait sur l'affaire Préna et les victimes d'abus sexuels au sein de l'Église catholique.
06:51Autre témoignage, celui du réalisateur Christophe Honoré dans le magazine « Trois couleurs » en 2025.
06:56Vincent Bolloré siégeait au comité de validation des films de Canal+.
06:59Il y avait deux films proposés, dont le mien, et « En guerre » de Stéphane Brisé sur un syndicaliste.
07:04Vincent Bolloré avait dit « Pas de PD, pas de syndicaliste ».
07:07Résultat, les deux films ont été éjectés du financement principal de Canal+.
07:11Tout un programme !
07:12Suite aux menaces de Maxime Saada à Cannes, le soutien aux frondeurs s'est élargi et la tribune s'exporte
07:17désormais à l'étranger.
07:18La Ligue des droits de l'Homme et la CGT Spectacle ont aussi assigné Canal+, en justice pour obtenir
07:23l'annulation de cette décision.
07:24Les deux organisations disent examiner la possibilité d'un recours devant la Commission européenne pour sanctionner l'abus de dépendance
07:30économique de Canal+,
07:31qui s'inscrit dans un schéma de concentration réactionnaire de tous les vecteurs de la culture élaborés par Vincent Bolloré.
07:37Le risque de censure que fait planer cette dépendance à un milliardaire d'extrême-droite ne constitue en rien un
07:42cas isolé.
07:43Il est le symptôme d'une logique ultra-libérale de concentration des médias et de démantèlement du service public audiovisuel
07:49que viennent encourager le récent rapport parlementaire à l'oncle, largement soutenu par les partis de droite et d'extrême
07:54-droite.
07:54Rien d'étonnant dans le fait que les coupes budgétaires et les fermetures de chaînes publiques envisagées soient plébécitées par
07:59la télévision Bolloré elle-même.
08:00C'est la même logique qui est à l'œuvre dans le programme du Rassemblement national. Celui-ci prévoit la
08:05suppression du CNC et de son système de financement public des films,
08:09pourtant vertueux et envié dans le monde entier. S'attaquer à l'exception culturelle pour lui préférer une logique de
08:14rentabilité.
08:14Vous voyez, il ne faut pas non plus habiller de l'exception culturelle, plus le fait de toucher un gros
08:18billet et, comme disait une grande œuvre culturelle que vous connaissez bien,
08:22touche pas au Grisby. Nous, on va toucher au Grisby et on considère que l'argent des Françaises et des
08:26Français, il doit être bien utilisé.
08:27Et ce n'est pas parce qu'on dit, c'est l'exception culturelle qu'on a le droit de
08:30se payer sur la bête.
08:31C'est le monde que l'Empire de Bolloré est en train d'esquisser. Un monde sans garde-fous, où
08:35les journalistes comme les artistes doivent obtempérer,
08:37au risque de se voir blacklistés. Il faut s'attaquer sérieusement à ce système de prédation et proposer des alternatives
08:43publiques de financement
08:44pour faire vivre la création, la diversité culturelle et plus largement le pluralisme dans notre pays.