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Arthur Sarradin, correspondant de France Inter au Liban, a reçu le prix Albert-Londres 2026 pour son livre "Le Nom des ombres. Sortir de l’enfer concentrationnaire syrien" (Seuil). Un récit entre l'enquête et le reportage avec les détenus de la prison de Saidnaya, après la chute de Bachar al-Assad.

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Transcription
00:007h50, Marie Mollet, votre invité est journaliste et il vient de recevoir le prix Albert Londres.
00:05Bonjour Arthur Saradin.
00:06Bonjour.
00:07Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:09Vous êtes journaliste, correspondant au Liban pour de nombreux médias français, Libération TF1, Radio France.
00:15Nos auditeurs connaissent votre voix, vos reportages, notamment sur la guerre au Liban.
00:20Et vous venez de recevoir à 26 ans le prix Albert Londres, c'est un peu l'équivalent du prix
00:24Nobel des journalistes,
00:25pour votre livre « Le nom des ombres, sortir de l'enfer concentrationnaire syrien » aux éditions du Seuil.
00:32Un ouvrage de témoignage qui recueille la parole de ceux qui ont survécu aux prisons du régime de Bachar Al
00:37-Assad.
00:38D'un mot, Arthur Saradin, qu'est-ce que ça représente pour vous que ce travail-là ait été récompensé
00:42?
00:43Moi justement je suis content de dire que c'est ce travail qui est récompensé, c'est ce livre.
00:47C'est aussi le courage de l'oralité qui a été celle des témoins, c'est récompenser une forme un
00:52peu hybride entre l'enquête, le reportage, ce terrain.
00:55Et surtout, honorer une mémoire qui est celle de l'univers Assad et l'univers concentrationnaire qu'il avait installé
01:02en Syrie et de ses survivants.
01:03Alors le point de départ de votre livre, c'est une date, le 8 décembre 2024, la chute du régime
01:09de Bachar Al-Assad.
01:10Vous faites partie des premiers journalistes étrangers à entrer en Syrie,
01:13et vous décidez d'aller devant le symbole de l'univers concentrationnaire du régime, la prison de Sednaïa.
01:19Ce jour-là, les grilles s'ouvrent, les prisonniers sortent.
01:23Qu'est-ce que vous, vous voyez de ces visages, des regards, de ces corps qui redécouvrent la lumière du
01:29jour ?
01:30J'allais dire tout ce qu'on ne lisait pas sur ce qu'on savait déjà de Sednaïa.
01:34C'est-à-dire que si on va ce jour-là dans cette prison que les Syriens surnommaient l'abattoir
01:39humain de Bachar Al-Assad,
01:40c'est parce qu'il y avait eu un continent littéraire déjà qui racontait cette prison,
01:45parce qu'il y avait eu des rapports d'ONG.
01:46Mais je pense qu'aucun n'était à la hauteur encore pour décrire ce qu'on avait vu ce jour
01:50-là.
01:51Toute la sensorialité des odeurs très violentes, pénétrantes,
01:56ces corps qui étaient décharnés, des prisonniers un peu à gare,
01:59qui sortaient après parfois des années de torture.
02:01Et puis le sentiment de la foule aussi, parce qu'on n'était pas seul à découvrir Sednaïa.
02:05Il faut s'imaginer des kilomètres de queues, de voitures, de civils qui viennent un peu d'un regard,
02:10essayer de jauger s'ils reconnaissent dans ces corps décharnés un frère, une sœur, un ami.
02:14Et c'était dans la joie qu'avait été celle de la libération le 8 décembre,
02:19le versant de la révélation de toute l'horreur du régime qui se mettait à déborder sur toute la Syrie,
02:24parce qu'elle était pour l'instant cloîtrée dans l'univers concentrationnaire pendant des décennies.
02:28Ce jour-là, est-ce que les rescapés commencent déjà à parler ? Qu'est-ce que vous entendez ?
02:34Justement, des discours qui sont très longs.
02:36Moi, quand je suis venu en Syrie, j'étais persuadé que la parole allait être quelque chose de très dur
02:40à obtenir,
02:41parce que c'était trop dur, parce que c'était trop dense.
02:44Et justement, cette densité, moi, je l'ai ressentie dans les discours,
02:46avec des personnes qui me parlaient pendant parfois une heure, trois heures, quatre heures.
02:50Et c'est là où, j'ai à dire, le vertige historique, il nous prend de court quand on est
02:54journaliste,
02:54parce qu'on se sent tout petit face à l'information.
02:57On n'a que des petits bouts de reportages à offrir, que des petites citations à donner.
03:01Mais on n'a pas la place, en fait, pour absorber le récit d'un crime contre l'humanité.
03:05Et c'est là où le livre prend, j'allais dire, quelque chose d'un peu plus fondamental dans ce
03:09qu'il articule,
03:10parce qu'il permet justement d'accueillir une parole beaucoup plus longue, plus dense et forcément plus vraie.
03:15Et vous décidez alors de recueillir cette parole des prisonniers des geôles syriennes,
03:19de Sednaya, mais aussi de Damas dans toute la Syrie.
03:22Et là, vous entendez l'horreur des prisonniers arrivés dans des camions à viande,
03:28un four crématoire, une presse pour écraser les corps.
03:31Vous écrivez, les mots étaient en deçà de tout.
03:35Oui, ils étaient en deçà.
03:36Et c'est un peu d'ailleurs toute la thématique qui file le livre.
03:40Ce n'est pas seulement un livre que je voulais faire pour raconter l'univers concentrationnaire
03:43ou l'histoire du régime, même s'il faut y revenir par pédagogie.
03:45Il y a eu fondamentalement en Syrie une opposition systématique
03:50entre le silence du régime et les mots d'une population opprimée.
03:53Parce que la révolution syrienne commence par des mots tagués par des enfants sur une école.
03:58Parce que c'est pour les mots qu'on tombait en prison,
04:01pour des slogans, ce qu'on était dans la rue,
04:02pour un discours politique qui était intenable pour un pouvoir répressif.
04:06Et le silence, lui, était l'arme du régime,
04:08celui qui était imposé dans les prisons pour taire,
04:11parce qu'on n'avait pas le droit de parler dans les prisons.
04:13C'était un silence aussi qui s'abattait sur toute la société.
04:16C'est des leçons assez fondamentales aussi pour notre époque.
04:18Parce que c'est aussi le silence des autres,
04:20notamment à l'international,
04:22qui a permis à ce fascisme, celui de Bachar el-Assad,
04:25de rester au pouvoir et de terroriser pendant des décennies.
04:29Vous rapportez par exemple l'histoire d'un jeune capitaine qui s'appelle Bayan al-Nawi.
04:32En 1975, il pose une simple question à sa hiérarchie.
04:36Et dans la foulée, il est arrêté et envoyé en prison pendant 17 ans.
04:39Vous racontez que pour ne pas devenir fou, il se lie d'amitié avec un cafard.
04:44Oui, c'est un peu ce qu'il raconte.
04:45Il y a dans cette oralité des témoignages,
04:48toute une exploration aussi parfois un peu bizarre de la folie.
04:52Moi, j'ai beaucoup essayé dans les traductions de garder parfois
04:55des passages un peu moins compréhensibles.
04:58notamment Bayan qui raconte dessiner sur les murs des raisins
05:01pour s'imaginer les manger, raconte que des co-détenus dessinent des portes
05:05pour s'imaginer les ouvrir, dessine ou parfois écrive des poèmes,
05:09des comptines sur les murs pour s'en souvenir.
05:11Et justement, résisté par les mots et pas sombré dans la folie,
05:13Bayan, pour préserver l'humanité qui lui avait été arrachée
05:16dans l'univers concentrationnaire, parce qu'il n'était qu'un numéro,
05:19parce qu'il a passé des années justement sous la torture,
05:22mise à nu dans ses prisons où le silence régnait,
05:24sa seule forme d'empathie qui pouvait se créer pour lui et pour les autres,
05:29ça a été avec le cafard qui était dans sa cellule.
05:31Alors on parle des mots pour raconter l'indicible.
05:34Quand on est journaliste, est-ce qu'on cherche aussi ses propres mots
05:37pour poser des questions à ces survivants brisés ?
05:42Pour poser des questions, j'allais dire un peu moins,
05:43parce que c'était d'ailleurs très étonnant pour moi
05:46de ne pas avoir tant besoin que ça d'en poser.
05:48Les gens avaient un tel besoin de parler,
05:50pas tellement pour servir mon travail de journaliste d'ailleurs,
05:52ni pour penser à la mémoire et aux archives,
05:54mais parce qu'il y avait un tel besoin de dire,
05:56après un demi-siècle d'univers concentrationnaire et de dictature,
05:59que la parole se faisait très naturellement.
06:02Cela étant, il y avait une vraie difficulté,
06:04c'est là peut-être où l'outil littéraire, celui du livre,
06:07permet d'atteindre des choses qu'on ne peut pas toujours faire dans le journalisme,
06:09pour être à la hauteur de la vérité d'un crime contre l'humanité.
06:13Est-ce que, justement, vous vous êtes posé la question de vous dire
06:16est-ce que je fais du bien ou du mal ?
06:18Est-ce qu'en posant des questions,
06:19est-ce que j'aide à penser les plaies ou est-ce que je les rouvre ?
06:23C'est les deux.
06:24Moi, la première interview que j'ai faite,
06:26c'est la première du livre d'ailleurs,
06:27on était quatre jours après la chute du régime,
06:29c'était un jeune homme, Amar Nouh,
06:32j'avais un peu honte presque de l'interviewer,
06:34parce qu'il était décharné, fatigué auprès de sa famille.
06:38Je m'étais dit,
06:39ce n'est pas la peine de rouvrir justement les plaies aussitôt,
06:41et c'est lui qui a insisté,
06:43parce qu'il m'expliquait que pour lui parler à un journaliste,
06:45ça lui permettait surtout de raconter son histoire
06:48sans avoir à soutenir le regard de sa famille.
06:50Donc la parole, elle n'était pas pour moi,
06:52elle était pour les siens,
06:52et elle était importante,
06:54et la libération des corps,
06:55elle s'est faite aussi avec celle des mots,
06:57c'est ce qu'on raconte dans le livre.
06:58Arthur Saradin,
06:58mardi soir dans votre discours,
07:00à la réception de votre prix,
07:01vous avez parlé de la place du reportage dans les médias,
07:04qui est menacée, dites-vous,
07:05au profit du commentaire.
07:07Et vous avez remercié tous ceux qui les produisent,
07:09notamment les correspondants à l'étranger indépendants,
07:12qui doivent vivre, dites-vous, dans des conditions indignes,
07:15c'est-à-dire ?
07:16Des conditions indignes,
07:17parce qu'aujourd'hui,
07:18il n'y a plus la part belle qui est faite au reportage dans nos médias,
07:21privée comme publique.
07:22On a un immense problème de paiement aussi,
07:25des journalistes pigistes,
07:26qu'on est payé au reportage.
07:27Ici, à Radio France,
07:28on est payé par exemple 100 euros pour un reportage de guerre.
07:31Ça ne couvre pas l'immensité des frais qu'il faut concevoir
07:34pour couvrir une guerre, un conflit,
07:36ou ce dont on parle aujourd'hui, la libération d'un pays.
07:39On n'est pas assuré,
07:40on doit payer nous-mêmes nos gilets pare-balles,
07:42on doit payer nos frais pour certains des fixeurs, des traducteurs.
07:45Il y a une vraie difficulté aujourd'hui
07:47de soutenir le travail de reporter.
07:49C'est un travail qui s'est énormément précarisé avec les années.
07:52De plus en plus de personnes quittent ce métier.
07:54C'est assez triste parce que ça n'interroge pas seulement,
07:57j'allais dire, la volonté qu'on a
07:58de soutenir individuellement des journalistes
08:00qui ont des droits,
08:02mais c'est aussi une certaine vision de l'information
08:04qu'on a envie de défendre.
08:05Est-ce qu'on a envie de laisser aujourd'hui
08:06un paysage médiatique gouverné par une idée de l'information
08:10qui se fait par l'opposition de commentaires,
08:13par une sorte de confrontation d'idées permanentes,
08:17où est-ce qu'on décide qu'il faut donner la voix au reportage,
08:20au terrain, à ces réalités qu'on rapporte,
08:22à sa sensorialité, à l'empathie de ces voix,
08:24parce que c'est aussi avec l'empathie de ces voix
08:26qu'on permet de tisser des ponts dans un univers,
08:29j'allais dire médiatique, où les haines commencent à monter
08:31dans un contexte politique qui est très difficile
08:33aujourd'hui dans nos sociétés.
08:35Et je pense que si on laisse mourir,
08:37et c'est le cas de plus en plus dans le public
08:39comme dans le privé, le reportage,
08:40on va laisser, c'est ce que je disais dans le discours,
08:43des journaux sans mots et puis une radio sans voix.
08:45Je pense que ce serait triste.
08:46Vous écrivez qu'il n'existe pas de remède
08:48pour soigner les victimes des crimes contre l'humanité
08:51et que si la mémoire est en paix,
08:52c'est qu'elle a déjà trahi.
08:54Oui, c'est un peu la conclusion du livre sur les mémoires.
08:58Je ne veux pas laisser penser qu'il y a des leçons
09:00qui sont données par la population syrienne
09:02sur leur martyr, surtout après l'abandon international
09:05qu'ils ont pu connaître.
09:06Mais il y a quand même des leçons politiques
09:08qui sont très fortes.
09:09La première, c'est que les mémoires passives,
09:11les mémoires muséales, ce sont des mémoires qui s'éteignent,
09:14alors que les mémoires actives,
09:15celles qu'on porte dans l'espace public,
09:17celles qui forcent à se souvenir
09:18et qu'on voit aujourd'hui partout en Syrie,
09:20chez tous ces Syriens, survivants,
09:21familles de survivants qui poursuivent la révolution
09:23en demandant une rupture par la justice transitionnelle,
09:26en demandant des comptes.
09:27Eh bien, c'est ces personnes qui font vivre une mémoire
09:30qui permettra que le crime contre l'humanité
09:32ne se reproduise pas.
09:33Merci Arthur Saradin.
09:34Je rappelle le titre de votre livre,
09:36Le Nom des Ombres, Sortir de l'Enfer Concentrationnaire Syrien,
09:39et c'est aux éditions du Seuil.
09:41Lecture indispensable.
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