00:00Avec Jean-Marc Daniel, 8h41 sur BFM Business et RMC Live, canal 25.
00:05Il a été Premier ministre de 93 à 95.
00:09Edouard Balladur nous a quitté hier à l'âge de 97 ans.
00:13C'était à l'époque la cohabitation sous la présidence de François Mitterrand.
00:16Homme de droite, en était-il pour autant un vrai libéral ?
00:20C'est le débat qui vous oppose tous les deux aujourd'hui.
00:22Alors Jean-Marc, vrai libéral ou pas ?
00:25Non, je pense, alors je rends hommage à Edouard Balladur,
00:27ne serait-ce que parce que c'est quand même la tradition et la coutume
00:31quand quelqu'un vient de mourir, on a plutôt tendance à en faire l'éloge
00:34plutôt qu'à s'abattre de critiques sur lui.
00:37Mais je pense qu'il a surtout vécu dans l'ambiguïté
00:40et cette ambiguïté a fini par lui nuire
00:43puisqu'il a fini par perdre sur le plan électoral.
00:45Et cette ambiguïté se retrouve dans sa politique économique
00:47et dans son rapport au libéralisme.
00:49Alors il y a des choses qui sont incontestablement libérales.
00:51Il a privatisé abondamment quand il était ministre de l'économie et des finances.
00:54D'ailleurs, il était ministre des privatisations entre 1986 et 1988.
01:00Des privatisations qui ont rapporté 65 milliards de francs
01:02alors que les nationalisations avaient coûté 35 milliards de francs.
01:05Donc on a privatisé au-delà de ce qui avait été nationalisé en 1981.
01:08On est vraiment engagé dans un processus qui ne consiste pas à corriger 1981
01:12mais à changer totalement l'esprit de l'économie.
01:15Donc libéral.
01:16Donc ça c'est plutôt libéral.
01:18Il a donné l'autonomie et l'indépendance à la Banque de France
01:20dans des circonstances qui étaient liées à la signature du traité de Maastricht.
01:24Maastricht, il a milité effectivement pour le traité de Maastricht.
01:27Mais pourquoi je dis qu'il n'a pas été libéral ?
01:29Il y a trois dossiers sur lesquels je trouve qu'il n'a pas été véritablement à la hauteur.
01:33Le premier dossier c'était sur le chômage et le rapport notamment au SMIC Jeunes.
01:37C'est-à-dire qu'il avait fait faire un rapport après le discours de Mitterrand
01:40sur le thème contre le chômage.
01:41On a tout essayé.
01:42On avait demandé à M. Matteoli qui était président du CES,
01:46du Conseil économique et social, qui n'était pas encore environnemental à l'époque,
01:49un rapport qui expliquait qu'il fallait effectivement permettre,
01:52sur l'entrée du marché du travail des jeunes, d'avoir un coût du travail moins élevé.
01:56Or, il a cédé.
01:57C'est-à-dire qu'il a expliqué que c'était indispensable.
02:00Et il a cédé, il a retiré la mesure.
02:02Le deuxième aspect sur le plan économique, c'est son rapport aux finances publiques.
02:07Il a annoncé qu'il fallait équilibrer les finances publiques.
02:09Il avait milité pour la signature du traité de Maastricht.
02:11Et le premier déficit budgétaire de son premier exercice comme Premier ministre
02:16était de 6% du PIB, alors que dans Maastricht, c'était 3%.
02:19Alors, on aurait pu dire, il y a la conjoncture.
02:21Mais quand on regarde le partage entre le structurel et le conjoncturel,
02:24il y avait un déficit structurel de 4,7% du PIB,
02:28alors que les engagements européens, c'est 0,5% de déficit structurel.
02:31Donc, sur les finances publiques, il n'est pas allé jusqu'au bout
02:34et il n'a pas véritablement corrigé.
02:36Et enfin, le dernier élément qui est un aspect qu'on a un peu oublié,
02:39c'est qu'au moment des affaires, des réformes de la politique agricole commune,
02:44donc quand il arrive, il y a un grand débat sur les accords de Blair House,
02:47qui sont les accords de réforme de la PAC
02:50qui avaient été décidés par le commissaire européen irlandais de l'époque
02:54et un accord avec les États-Unis.
02:56Et il a louvoyé et il a tenu des propos et des discours
02:59sur la nécessité de défendre l'agriculture
03:03et sur le refus, effectivement, d'une forme de libéralisation de l'agriculture
03:07qui montre que, sur le fond, le libéralisme ne correspondait pas
03:10à son tempérament profond.
03:15Edwin Chevrayon, avec qui j'ai parlé du sujet,
03:17et donc qui aurait pu intervenir aujourd'hui si ça avait été sans chaud,
03:20dit que c'était un colbertiste libéral.
03:22Et je trouve que c'est une assez belle formule,
03:24c'est-à-dire que c'est cette espèce d'oxymore
03:27qui décrit assez bien ce personnage,
03:29qui est un personnage qui n'est pas allé jusqu'au bout.
03:32Et il était quand même attaché à un État fort.
03:34Voilà, il était en l'équilibre.
03:35Et donc la conséquence, c'est que finalement, il a perdu.
03:37Alors, Emmanuel Lechypre, libéral ?
03:40Je n'ai pas du tout la même lecture que Jean-Marc.
03:42D'abord, si vous faites le bilan d'Edouard Balladur,
03:44c'est le plus beau bilan libéral
03:46de toute la Ve République,
03:48à part peut-être la période Piner-Ref.
03:51– Et la période Fabius Bérégovoy, quand même.
03:53– Oui, mais pas sur le…
03:55– Il hérite d'une période Fabius Bérégovoy qui est assez libérale.
03:58– Qui est assez libérale, mais pas autant que ce que lui a fait.
04:02Enfin, et moi je pense au contraire qu'il est allé aussi loin
04:05en matière de libéralisme que la société française
04:08pouvait le supporter à l'époque.
04:10Et il est même peut-être allé trop loin,
04:11c'est peut-être ça qui lui a coûté l'élection de 1995.
04:13– Alors Jean-Marc a rappelé des grandes mesures,
04:15mais quand même, en tant que ministre de l'économie,
04:18libéralisation des prix, conseil de la concurrence,
04:21poursuite de la suppression du contrôle d'échange,
04:23privatisation, je n'y reviens pas.
04:25Il veut développer un actionnariat populaire, rappelez-vous.
04:27C'est quand même Catherine Deneuve qui faisait la pub
04:29pour acheter des actions de Suez.
04:32Comme Premier ministre, il a quand même réformé les retraites,
04:35il a donné son indépendance à la Banque de France,
04:37il a baissé les charges, il a défendu la discipline budgétaire,
04:39la récession de 1993 était violente Jean-Marc,
04:41mais vous l'avez dit, effectivement, il y avait…
04:44Et ce qui interroge, c'est qu'effectivement,
04:46deux ans plus tard, en 1995, il est battu par Jacques Chirac
04:50et sa fracture sociale.
04:52Et donc moi, je pense qu'il perd parce qu'il touche
04:57les limites politiques du libéralisme en France,
05:01même si effectivement, et on voit bien d'ailleurs
05:04qu'il tutoie ses limites, par exemple,
05:06sur la réforme des retraites, il ne touche pas
05:07aux régimes spéciaux ni aux fonctionnaires.
05:10Et on peut lui reprocher, sauf qu'Alain Juppé,
05:12quand il s'y attaque ensuite en 1995,
05:14eh bien, il butera là-dessus.
05:19Il essaye quand même aussi de flexibiliser
05:21le marché du travail.
05:23Alors oui, effectivement, il s'est heurté
05:25à un chômage élevé.
05:27Il y a le fameux SMIC jeune,
05:30effectivement, sur lequel il renonce.
05:33Mais on voit bien qu'à chaque fois,
05:35il bute sur la limite sociale française.
05:37Alors il y a un point, et c'est peut-être la critique,
05:39mais après tout, est-ce que c'est une critique ?
05:42Tout ça, effectivement, n'a pas été facilité
05:44par le fait qu'il incarnait quand même
05:46une forme un peu caricaturale de libéralisme d'en haut.
05:50C'est-à-dire qu'effectivement,
05:51c'est quelqu'un qui dit qu'il faut plus de concurrence,
05:53il faut plus de flexibilité sur le marché du travail,
05:56etc.
05:56Mais vous sentez bien qu'Édouard Balladur,
05:58à la différence de Jean-Marc,
06:00il n'a pas beaucoup attendu le bus ou le métro
06:01ou le RER.
06:03Donc ça, ça l'a sans doute un peu desservi.
06:08Mais sinon...
06:09Et puis son discours politique aussi,
06:11c'est quelqu'un qui n'a pas su donner de souffle
06:12à son discours.
06:13Il a eu un souffle...
06:14C'était une démarche assez comptable.
06:16Il expliquait les sacrifices avant de raconter
06:19les espérances.
06:20Si vous prenez le discours économique de 93,
06:22c'est du sang et des larmes,
06:23mais on ne voit pas très bien pourquoi, au fond.
06:26Et puis je pense que cette image de grand bourgeois
06:29ne l'a pas servi pour mettre en place
06:31une politique libérale,
06:31mais dont il ne faut pas sous-estimer le bilan.
06:33Il a quand même un très bon bilan libéral
06:36et il a quand même fait beaucoup de réformes.
06:37C'est vrai que c'était une autre façon
06:38de faire de la politique.
06:39C'est peut-être une page qui se tourne,
06:40en tout cas de ce point de vue-là.
06:41Libéral autant que possible,
06:42vous dites Emmanuel Lechypre.
06:43C'est vrai qu'à l'époque,
06:45il apparaît un peu comme un Reagan ou un Thatcher.
06:47Alors, il apparaît un peu comme effectivement
06:49quelqu'un qui est en la vague des années 80,
06:51mais il a une leçon et un exemple
06:53qui est d'ailleurs auquel il se réfère,
06:55c'est l'échec de Raymond Barr.
06:57Et Raymond Barr, lui, il est vraiment en plein
06:58dans les années Thatcher-Reagan.
07:00Donc on est en 88.
07:02Et Raymond Barr, commentant son propre échec,
07:04il dira, je ne suis pas allé assez loin,
07:06je n'ai pas été assez ferme.
07:07En fait, ce qu'attendent les Français,
07:08c'est à un moment donné qu'on leur dise la vérité.
07:11C'est-à-dire qu'on leur dise,
07:12non pas tout va bien, Madame la Marquise,
07:14mais non plus, ça va être Churchillien,
07:16du sang, des larmes,
07:17qu'on leur dise, voilà l'effort que j'attends de vous.
07:19Et Baladur a été incapable,
07:22comme d'ailleurs d'une certaine façon Raymond Barr,
07:23de préciser effectivement un programme
07:25qui soit un programme clair, net et précis.
07:28Et je pense que son erreur,
07:30c'est de ne pas avoir compris
07:31que l'échec de Raymond Barr était lié à cette ambiguïté
07:34et d'avoir maintenu lui-même l'ambiguïté.
07:36Et je maintiens, donc on a dit
07:37que c'était peut-être un grand bourgeois et tout ça.
07:39Bon, c'est vrai qu'il y a des séquences
07:41qui étaient ridicules.
07:43L'affaire de l'hélicoptère qui tombe en panne
07:45et puis il fait du stop
07:46et il se trouve que le personnage qui le prend en stop
07:48est un de ses collaborateurs
07:49qui, justement, passait par là.
07:51Et en plus, la voiture dans laquelle il monte,
07:52ce n'est pas une Kangoo,
07:53c'est une Mercedes.
07:55Bon, il y a l'histoire du métro
07:57où il pousse un cri en disant
07:58« il fait chaud parce qu'il a pu s'assier ».
08:00Donc, cet aspect-là était...
08:02À partir de ce moment-là, effectivement,
08:03je crois qu'il aurait dû sortir
08:05de cet personnage qu'on voulait lui faire faire
08:07et d'être véritablement
08:09dans une position assez tranchée
08:11d'assumer ce qu'il était.
08:12Je maintiens, il partait avec ce que j'appelle
08:15une ragusade, c'est-à-dire une trahison politique.
08:17À partir de ce moment-là,
08:18il fallait qu'il aille jusqu'au bout
08:20et qu'il fasse du libéralisme
08:22véritablement une conviction.
08:24Ils n'ont pas l'impression
08:24qu'il était l'héritier de Thatcher et de Régaard.
08:28Il y a quand même ce problème
08:29des libéraux en France,
08:30que ce soit Raymond Barr
08:31ou que ce soit Édouard Balladur,
08:32c'est qu'ils n'avaient pas, en fait,
08:35le charisme populaire
08:36qu'avaient un Ronald Reagan
08:38ou une Margaret Thatcher.
08:39Regardez aujourd'hui, par exemple,
08:40encore les discours de Ronald Reagan.
08:43C'est toujours plein de petites blagues
08:44absolument incroyables
08:46avec des paraboles très drôles.
08:49Margaret Thatcher,
08:50elle avait aussi une vraie vision
08:51où vraiment,
08:53elle essayait de ramener le libéralisme
08:55à quelque chose de bienfaisant
08:58et de bénéfique pour le peuple,
09:01les classes moyennes
09:02et les classes populaires.
09:03On n'avait pas ce côté
09:04chez nos libéraux français
09:06et on ne l'a presque jamais eu.
09:07Il n'y a pas de libéralisme social
09:09et populaire en France.
09:09Peut-être parce que la France reste,
09:11malgré tout, assez étatiste.
09:12Merci à tous les deux
09:14d'être venus débattre sur ce plateau.
09:16Emmanuel Le Chiffre
09:17et Jean-Marc Daniel.
09:18C'est à retrouver, évidemment,
09:20face à Le Chiffre,
09:21en podcast et en replay
09:22sur le site bfmbusiness.com.
09:24Sous-titrage Société Radio-Canada
09:25– Sous-titrage FR 2021
Commentaires