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  • il y a 3 ans
Retrouvez "La question qui" de Maïa Mazaurette sur France Inter et sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/burne-out

Catégorie

🎈
Amusant
Transcription
00:00 *Musique*
00:13 Face à notre histoire familiale, vaut-il mieux s'ancrer ou larguer les amarres ?
00:17 En 2017, à Philadelphie, le pape François déclarait que les familles parfaites n'existent pas.
00:22 Et de fait, tout le monde trimballe un bagage familial.
00:25 Toutes les familles ont des secrets, toutes les mamans planquent des calaves dans la gare de la cuisine.
00:28 Bisous maman ! Mes forces !
00:30 Et de constater que dans certaines familles, la barque est particulièrement chargée.
00:33 On est même au bord d'une naufrage et on se demande que faire quand ça tangue.
00:37 Pendant longtemps, la sagesse populaire a consisté à faire silence, jeter le voile, oublier.
00:41 Mais depuis quelques décennies, c'est l'inverse.
00:43 On est invité à questionner, raconter, prendre le radeau par les cornes,
00:46 affronter les historiques qui riment avec Titanic, laisser couler le passé, surmager ou surfer sur la vague.
00:52 Telle est la question qui nous occupe aujourd'hui.
00:54 Et avant d'y répondre à coup de sentence définitive,
00:56 rappelons-nous que contrairement au pape, nous ne sommes pas infaillibles.
00:59 Tournons la langue cette fois dans notre bouche.
01:01 Au pire, ça nous évitera de boire la tasse.
01:03 Maïa, aujourd'hui tu reçois Clarisse Griffon du Belay.
01:06 Bonjour Clarisse Griffon du Belay.
01:07 Bonjour Maïa.
01:08 Vous êtes autrice, cultrice, vous venez de publier "Rossac" aux éditions Maurice Nadeau,
01:13 un livre consacré au radeau de la Méduse.
01:15 Et avant de vous donner la parole, on va se remettre en tête un petit peu de contexte
01:18 grâce au podcast France Inter "Les Naufragés" de Daniel Fievet.
01:23 Vous êtes-vous déjà demandé jusqu'où vous seriez capable d'aller pour sauver votre peau ?
01:29 Ces hommes à la dérive ont vécu l'une des plus importantes tragédies maritimes de l'histoire de France.
01:35 En juillet 1816, un navire français nommé "La Méduse" s'échoue au large de la Mauritanie.
01:42 Faute de place dans les canaux, près de 150 naufragés sont abandonnés sur un radeau de fortune.
01:47 Livrés à eux-mêmes, sans provision, les naufragés finissent par s'entre-tuer et s'entre-dévorer.
01:54 Les récits des survivants bouleverseront la France entière
01:57 et inspireront au peintre Géricault son célèbre tableau "Le Radeau de la Méduse".
02:02 Clarisse Griffon du Bel-Air, vous êtes donc l'arrière-arrière-arrière-petite-fille d'un de ces survivants,
02:07 Joseph Jean-Baptiste. Vous écrivez, vous sculptez cette histoire familiale. Pourquoi ?
02:14 Pourquoi ? Alors, donc il faut déjà savoir, très important, c'est que mon ancêtre a laissé un témoignage.
02:21 Il y a deux survivants du radeau de la Méduse, Coréard et Savigny,
02:25 qui ont écrit la narration du naufrage qui a été publiée à l'époque et mon ancêtre en possédait un exemplaire.
02:33 Et il a annoté dans les marges à la plume pour corriger ce qui était inexact.
02:40 Et fréquemment, il explique quelle était sa place dans les événements.
02:47 Et ce livre a été transmis chez moi depuis cinq générations de manière un peu, enfin, pas cachée.
02:56 On sait qu'il existe, mais c'est devenu un peu un objet qui cristallise une sorte de tabou et une souffrance héritée.
03:08 Un tabou que vous refusez manifestement puisque vous partagez votre expérience au monde entier.
03:13 Oui, au monde entier.
03:16 Un livre et une sculpture, ça commence à faire une œuvre vraiment conséquente consacrée à cette histoire familiale.
03:22 Voilà, ça fait des années que j'explore ce sujet. Donc ça a commencé par la sculpture.
03:30 Par exemple, vous avez fait un radeau de la Méduse en sculpture.
03:34 On voit des corps manifestement souffrants, proches de la folie.
03:39 Ça a dû être très dur, par exemple, pour vous de faire cette sculpture ?
03:42 Oui, ça n'a pas été évident.
03:44 Et à la fois, pour moi, la sculpture a été vraiment un moyen d'accès à cette histoire.
03:56 Je pense que si je n'avais pas fait de sculpture et si je n'avais pas eu cette expérience de chercher cet héritage par le corps,
04:08 je n'aurais jamais eu la force de le chercher intellectuellement, par les mots ou par juste la lecture du livre.
04:15 Il me fallait un moyen d'expression qui me permette d'en faire un objet.
04:21 Parce qu'à un moment, psychologiquement, pour vous, c'était vraiment dur de porter toute cette histoire ?
04:26 Oui, ça a été dur et lent et pas facile d'accès.
04:32 Parce que pendant longtemps, ça a été juste un impensé.
04:35 Je n'y pensais pas, ça ne représentait rien. Je savais que ça existait.
04:40 J'ai toujours su que j'avais un ancêtre rescapé du radeau, mais je n'étais pas allée chercher.
04:45 Mon travail a commencé par un travail sur la viande, où j'ai questionné ce rapport d'équivalence qu'on a avec la viande,
04:57 les carcasses, l'idée d'être aussi des corps comestibles.
05:02 Cette obsession m'a amenée à me dire qu'il fallait que je lise le témoignage de mon ancêtre.
05:10 Le travail a été thérapeutique ?
05:12 Le travail a été thérapeutique, je pense.
05:16 Surtout cette sortie de livre qui clôt vraiment.
05:22 Je pense que ça a rassemblé toutes mes tentatives d'accéder à cette histoire par la sculpture, l'écrit, les relations familiales.
05:34 C'est un livre très hybride, avec plusieurs voix, qui permet de tout rassembler, qui a la puissance de toutes ces expériences.
05:52 "Manger de la chair humaine" c'est sans doute le tabou absolu ?
05:55 Non, je ne pense pas que ce soit le tabou absolu. On le sait, on l'a toujours su, les rescapés du radeau de la Méduse.
06:06 Par exemple, pour vous, c'est une réalité physique ? C'est-à-dire que les corps qui ont été incorporés ont été transmis jusqu'à vous ?
06:14 Oui, j'imagine que ça passe par les corps. J'en parle, effectivement.
06:18 Le fait que la chair soit transformée, devienne chair, se fasse chair, et que cinq générations plus tard, je vais encore dans le corps.
06:26 Mais je pense que ce qui a été le plus compliqué dans cet héritage, ça a été plutôt les tueries.
06:33 Le fait qu'il y ait un groupe qui ait pris le pouvoir sur le radeau et qui a décidé de vivre au dépens des autres.
06:42 Et donc tous les rescapés, évidemment, font partie de ce groupe et ont dû faire un choix à un moment.
06:49 Et c'est peut-être plutôt ça le traumatisme profond, parce que finalement, le cannibalisme, c'est un cannibalisme de survie, qui est quand même plutôt acceptable en général.
07:04 Vous vous dites que vous auriez fait pareil, par exemple.
07:07 Ça arrive très vite dans l'histoire. Au bout de deux jours et demi, on a connu des gens qui ne tenaient plus longtemps sans manger.
07:13 Oui, mais pas immergés jusqu'à la ceinture dans l'eau, dans la tempête. Je pense que les conditions étaient un peu différentes.
07:24 Votre réponse, en tout cas, à toute cette histoire familiale, pour vous, c'était parler, écrire, sculpter, faire de l'art.
07:32 Oui, transformer l'héritage. Et ce qui était vraiment difficile, c'était de se sentir légitime à le faire.
07:44 C'est-à-dire que mon ancêtre a laissé son écrit sans aucune directive. On ne sait pas pour qui il l'a laissé.
07:50 Pourquoi il ne l'a pas montré de son vivant ? Pourquoi il n'en a pas parlé de son vivant ?
07:55 On a cette chose qu'on se transmet, mais on se demande dans quelle mesure on a le droit de la dévoiler.
08:02 Il y a un aspect d'aveu, de confession. Faire le choix d'en parler et d'exposer sa parole, ça a été compliqué.
08:15 - Ça vous parlait, à vous Régis Geoffray, de la culpabilité parfois de parler de choses de la famille pour en faire une matière artistique, un livre ?
08:25 - Effectivement, ça transparaît parce qu'on était à une époque où on va encore plus loin avec les analyses ADN.
08:33 Par exemple, moi je suis anglais et personne dans ma famille, à ma connaissance, n'est anglais.
08:38 On va de plus en plus loin, on a cette sensation de la chair qui voyage de très loin, qui voyage du fond des âges.
08:48 Je pense que c'est un sujet en réalité d'aujourd'hui, tel que vous le prenez.
08:53 Je pense que si ça avait été écrit, je reprends la science-fiction, si ça avait été écrit il y a 50 ans, vous ne l'auriez pas écrit pareil
08:59 parce que vous n'auriez pas ressenti les choses de la même façon.
09:02 - Et nous négocions toutes et tous nos héritages.
09:04 Pour découvrir le travail de Clarisse Griffon-Dubélais, vraiment j'invite les éditeurs à lire votre livre "Rossac"
09:09 publié aux éditions Maurice Madot et aussi à découvrir de visu vos œuvres sur votre site clarissegriffondubelais.com.
09:17 Merci beaucoup Clarisse Griffon-Dubelais.

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