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  • il y a 17 minutes
Après des décennies de règne, la pilule contraceptive recule en France au profit d'autres méthodes. Un basculement qui interroge : simple évolution des pratiques ou changement plus profond du rapport des femmes à leur corps et à la maternité ? Décryptage avec Bertrand de Rochambeau, gynécologue-obstétricien, et Caroline Moreau, chercheuse à l'Inserm.

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Transcription
00:04Bienvenue dans Santé Futur, chers invités. Bertrand de Rochambeau, je commence avec vous.
00:10Vous exercez donc en tant que gynécologue obstétricien depuis près de 40 ans. Dans
00:15votre cabinet, qu'est-ce qui a changé dans la demande des femmes ? Les femmes aujourd'hui,
00:24et ce depuis le début du siècle, on peut mettre la barrière là, veulent vivre plus libres et ressentir
00:34mieux leur corps. Et leur contraception aujourd'hui n'est plus, comme la génération qui les a précédées,
00:45le leitmotiv pour la consultation. À la fin du 20e siècle, on découvrait la maîtrise de la
00:55contraception, la maîtrise de la volonté de la grossesse et la contraception médicale s'est imposée.
01:04Aujourd'hui, les patientes viennent nous voir et bien souvent, un des motifs, c'est je veux arrêter
01:10ma pilule, je me sens enfermée. J'ai déjà essayé ça, c'est beaucoup mieux sans pilule.
01:17Caroline Moreau, vos travaux permettent justement de mesurer ce basculement. Est-ce la pilule qui
01:25est remise en cause ou plus largement le modèle d'une contraception médicalisée ?
01:32Je pense que les deux vont ensemble. Pendant longtemps, on avait un modèle qui était finalement
01:38assez rigide. Ça commençait par le préservatif au premier rapport et quand les relations étaient
01:46pas tout à fait stables en début de sexualité. Et puis, on passait à la pilule quand les
01:53relations se stabilisaient. Et puis finalement, au stérilet, une fois que le projet parental était
02:02complété. Et au fil du temps, et surtout depuis 2005-2010, on voit que ce modèle, finalement,
02:10se diversifie et en particulier lié à une désaffectation de la pilule qui s'est accélérée
02:17depuis 2012. Et donc, les femmes se reportent sur d'autres méthodes. D'une part, des méthodes plus longs
02:24comme le dispositif intra-utérin qui est efficace sur plusieurs années, mais aussi des méthodes
02:33naturelles, barrières, qui sont moins médicalisées et dont les femmes, finalement, semblent penser
02:40qu'elles ont le plus le contrôle. Voilà. Donc, c'est un mouvement qui s'inscrit dans les 15 dernières
02:47années. C'est pas nouveau, mais qui s'est accélérée ces dernières années.
02:53Bertrand de Rochambeau, il y a justement une nouvelle alerte, donc je l'évoquais en introduction,
02:57qui concerne la contraception hormonale. Un sur-risque de méningiome a été mis en évidence
03:02chez les femmes, utilisant de façon prolongée certaines pilules microprogestatives à base
03:07de dégestrel. Concrètement, de quel niveau de risque parle-t-on ?
03:14Le risque du méningiome, c'est une maladie sérieuse, mais tout à fait exceptionnelle.
03:21Et la prise de plus d'un an de ce type de médicaments, car l'alerte qu'on a aujourd
03:29'hui
03:29pour le désogestrel avait déjà été mis pour d'autres progestatifs. C'est cette classe
03:34de médicaments qui entraîne cela. Et on en a en gynécologie une grosse pratique et on
03:43utilise beaucoup les progestatifs au long cours. Et donc, c'était attendu parce qu'il n'y a pas bien
03:51de raison. Au départ, c'est une pilule que tout le monde a connue et qu'on utilisait dans le
03:57traitement
03:57de l'acné, mais aussi en contraception. Chacun connaissait Diane et qui a établi l'alerte pour les
04:07progestatifs. Diane avait déjà été mise en cause bien longtemps avant pour le risque de
04:13thromboflébite lié à ces pilules-là. Et ça avait déjà donné un grand coup de frein à l'utilisation,
04:21car Diane était devenue un moyen de contraception chez les jeunes femmes gênées par de l'acné.
04:27Or, c'est un traitement de l'acné qui est contraceptif. Et donc, cette utilisation
04:36avait fait multiplier le risque et des accidents sont survenus. Ici, c'est la même chose.
04:41Le désogestrel est introduit il y a peu de temps. Il a fallu le temps d'accumuler les preuves.
04:47Et aujourd'hui, l'Agence nationale du médicament émet l'alerte. Mais d'autres médicaments ont déjà
04:55été ciblés. Et donc, il fallait s'y attendre.
05:00Mais qu'est-ce qu'une femme qui prend aujourd'hui l'une des ces pilules doit faire ? Qu
05:04'est-ce que vous
05:04leur recommandez ? Il faut qu'elle consulte un médecin et un médecin spécialiste. Parce qu'il faut
05:11expliquer, prendre le temps que... Donc, un gynécologue, pas un médecin général.
05:15Donc, à mon avis, le meilleur conseil à donner, c'est celui-là. Car il faut établir et pouvoir
05:25décrire ce qu'est un méningium, quel est le risque qu'il se complique, sur quels symptômes
05:33on peut suspecter sa présence. Et donc, cela va nécessiter un parcours, une démarche, que
05:41seul le médecin spécialiste peut gérer au plus près de l'intérêt des patientes.
05:48Caroline Moreau, vous insistez beaucoup sur la façon dont on présente le risque. Qu'est-ce
05:54que ça veut dire exactement ?
05:57Chaque produit a un risque et un bénéfice. Et donc, l'agence du médicament fait son travail,
06:05rapporte les risques liés à différents médicaments. La contraception orale est probablement l'un des
06:12médicaments les plus étudiés au monde. Et donc, l'agence du médicament lance des
06:19alertes et fait son travail quand il rapporte des risques plus élevés, que ce soit les
06:25trombloses, les méningeums, etc. Le problème, quand on rapporte ces risques, c'est qu'on
06:30ne parle pas de l'alternative. Qu'est-ce qui se passe quand une femme n'utilise pas ses
06:34produits ? Et en général, on présente cette alternative comme si les femmes sans contraception,
06:43par exemple, ne tombaient jamais enceintes. En fait, ce n'est pas vrai. Une femme qui n'a pas
06:50de contraception a 85 chances sur 100 d'avoir une grossesse au cours de l'année. Et donc,
06:59par exemple, quand on parlait de risque de thrombose, ça c'était en 2012. Il faut bien balancer
07:04le risque de thrombose quand on est sous pilule versus le risque de thrombose quand on devient
07:10enceinte. Et le risque de thrombose quand on est enceinte est bien supérieur au risque
07:15de thrombose sous pilule. Et donc, c'est ça un petit peu le problème de la façon dont on
07:21rapporte le risque. C'est qu'on rapporte le risque comme si les femmes sans contraception
07:27étaient soumises à zéro risque. C'est un petit peu comme ça qu'il faut voir les choses.
07:33La pilule comporte des risques, mais l'alternative de ne pas utiliser la pilule
07:38et avoir des méthodes, par exemple, moins efficaces, il y a également des conséquences
07:43si les femmes deviennent enceintes et poursuivent leur grossesse.
07:47Bertrand Rochambeau, je vous vois qui essaie. Vous rejoignez Caroline Moreau sur...
07:51Oui, évidemment. C'est pour ça qu'avoir affaire à un professionnel de santé qui connaît
08:01cette épidémiologie des risques permet de relativiser énormément et de poursuivre
08:07les traitements quand ils sont nécessaires. Et donc, c'est là où des gens moins qualifiés
08:14n'ont pas la somme de données pour affirmer ça, car c'est un engagement et une responsabilité
08:21professionnelle que de continuer à prendre le désogestrel micro-dosé.
08:28S'il fonctionne bien, si le risque individuel pour la patiente est faible, il n'y a pas aujourd'hui
08:36plus de raison qu'hier de l'interrompre.
08:39Caroline Moreau, quel rôle jouent aujourd'hui les réseaux sociaux quant à cette perception
08:46du risque ?
08:48Les réseaux sociaux, c'est un moyen formidable de partager son expérience, de chercher
08:54de l'information. Mais il faut quand même se rendre compte que les gens qui partagent
09:00leurs expériences sur les réseaux sociaux, ce n'est pas forcément la population générale
09:06des utilisatrices. On a plutôt tendance à rapporter et à chercher de l'information
09:13quand on a soi-même des difficultés, des effets secondaires, on cherche des solutions.
09:19Et donc, on rapporte et on témoigne sur les réseaux sociaux. Donc, finalement, on a un
09:25regard biaisé. C'est les gens qui cherchent des solutions qui, eux-mêmes, ont des effets
09:29secondaires qui vont s'exprimer plus que ceux qui n'ont pas de problème. Donc, il faut faire
09:34attention. C'est un moyen de communication extraordinaire. C'est un moyen pour les femmes
09:40aussi de partager leurs expériences. Mais c'est une plateforme qui est biaisée. On a
09:46plus de gens qui rapportent des effets secondaires puisque ceux qui vont bien n'ont pas forcément
09:53besoin de réponses sur les réseaux.
09:56Bertrand, de Rochambeau, est-ce que ce rôle que jouent les réseaux sociaux, ça change
10:02aussi, quelque part, votre métier ?
10:04– Complètement. C'est une donnée, aujourd'hui, incontournable. Si on voit la chose positivement,
10:11on a maintenant affaire à des patientes augmentées par de l'information qu'elles n'avaient
10:17pas avant. Avant, il fallait, et on avait quelques patientes comme ça, qui passaient leur temps
10:21dans le Larousse médical. Et c'était elles qui arrivaient avec une liste de questions qu'elles
10:26avaient trouvées, effectivement. Aujourd'hui, les réseaux sociaux jouent ce rôle avec ce biais très bien décrit.
10:32par Caroline, parce qu'effectivement, sur les réseaux, ceux qui s'expriment en premier,
10:37c'est ceux qui ont des difficultés. Et ce n'est pas une vue objective de la réalité.
10:42– Et c'est sûr que vous, aujourd'hui, vous passez un peu d'une logique de prescription pure
10:46à une logique d'accompagnement dans les choix des patientes, finalement ?
10:50– Bien sûr. Notre premier devoir, c'est l'information. Ensuite, avec notre savoir, nous faisons des choix.
10:57Et nous devons les expliquer. Si vous ne l'expliquez pas, ce n'est pas compliqué,
11:01la patiente ne le suivra pas. Et donc, vous passerez à côté de votre objectif.
11:07Et donc, la première chose à faire est effectivement de connaître sa patiente,
11:11de l'informer des choses et de l'amener à la décision qui sera la sienne.
11:17Mais qu'on aura amenée tranquillement avec nos arguments.
11:21– Caroline Moreau évoquait tout à l'heure les IVG en France qui progressent.
11:26Est-ce qu'il faut y voir une conséquence du recul de la contraception médicalisée ?
11:33Est-ce qu'on peut établir un lien direct ? Est-ce que c'est documenté ?
11:36– Non, ce n'est pas documenté comme tel.
11:39L'augmentation des interruptions volontaires de grossesse est constante,
11:44même quand la contraception orale était le premier moyen de contraception en France.
11:53Le fait de se tourner vers autre chose,
11:57en tout cas, moi, je ne connais pas de publication
11:59qui nous montre que cela a accéléré la courbe des interruptions volontaires de grossesse.
12:06Mais dans le même temps, vous voyez aussi que le nombre de naissances en France baisse.
12:14Et donc, il y a une transformation de notre société dans l'abord de la maternité.
12:22Et je crois que ça, c'est une chose qui est vraiment profonde.
12:29À quoi est-elle due ?
12:30C'est aux sociologues de nous éclairer là-dessus, mais on l'observe tous les jours.
12:35– Oui, d'ailleurs, vous observez également davantage de demandes de contraception définitives.
12:40– Exactement.
12:42Dans l'alternative, quand la femme veut se libérer de cette camisole chimique,
12:48entre guillemets, que la pilule représente,
12:52qu'elle pense avoir fait leur projet de grossesse,
12:59ou quand elle réalise qu'elles n'en ont aucun,
13:01elles ne veulent pas prendre une pilule pendant 30 ans de leur vie,
13:04et demandent de plus en plus une stérilisation.
13:08– Caroline Moreau, si on dézoome un peu,
13:11cette diversification peut sembler positive.
13:13Les femmes ont davantage de choix et se les approprient davantage, on le disait.
13:18Mais vos travaux montrent aussi qu'en 2023,
13:208,3% des femmes exposées au risque de grossesse non prévue
13:23n'utilisent aucune contraception.
13:25Est-ce que derrière ce recul de la contraception médicalisée,
13:29se creusent aussi de nouvelles inégalités ?
13:32– Alors, oui, on voit, donc, ces 8% des femmes, ça reste une minorité.
13:40Ces femmes, en général, ont utilisé la contraception dans leur vie,
13:45mais il y a des interruptions.
13:48Et à ces moments-là, elles sont particulièrement exposées au risque de grossesse,
13:54qu'elles ne souhaitent pas.
13:56Et il y a des multiples raisons.
13:59Mais donc, les travaux montrent quand même que des femmes
14:02qui sont en situation plus précarisée
14:05sont plus souvent dans des configurations
14:10où il y a une discontinuité des parcours contraceptifs.
14:14C'est le cas également des femmes qui ont des parcours de vie affective plus compliqués.
14:23C'est finalement, on est avec un partenaire,
14:26on utilise une contraception régulière.
14:29Et puis, il y a des ruptures.
14:31Et à ces moments-là, la contraception ne continue pas.
14:36Mais potentiellement, il y a des nouvelles rencontres.
14:38Et c'est des situations qui sont difficiles à gérer.
14:41Donc, il y a de multiples raisons de ne pas avoir de contraception.
14:47La précarité reste un problème.
14:50Mais c'est aussi, ça s'inscrit dans des vies et des trajectoires relationnelles
14:56qui sont plus diversifiées, en particulier chez les jeunes.
15:01Merci beaucoup à tous les deux.
15:02Restez avec nous.
15:03Camille Rewa, elle a rencontré une jeune femme
15:05qui s'interroge précisément sur l'information qu'elle a reçue
15:08lorsqu'on lui a prescrit la pilule.
15:10Camille Rewa, elle a rencontré l'information qu'elle a reçue.
15:11Merci.
15:11Merci.
15:11– Sous-titrage FR 2021

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