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Laetitia Real-Moretto, directrice éditoriale de "L'humanité, Figures du peuple", nous décrit le travail à la fois titanesque et passionnant d'exploration du fonds photographique du journal fondé par Jean Jaurès en 1904, qu'elle a effectué pour réaliser ce beau livre édité par Flammarion où figurent plus de 250 images regroupées chronologiquement par temps forts. On y découvre une histoire populaire du 20e siècle dans laquelle n'apparait aucune figure célèbre mais où chacune et chacun pourrait peut-être retrouver un membre de sa famille et à coup sûr l'ambiance d'une époque.

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Transcription
00:05Musique
00:19Laetitia Réal Moreto, bonjour.
00:20Vous êtes la cheville ouvrière de ce grand livre rouge,
00:24l'humanité figure du peuple,
00:25qui nous propose une traversée du XXe siècle
00:28à travers le fonds photographique du journal L'Humanité.
00:31Est-ce que vous pouvez nous décrire la matière
00:33à partir de laquelle vous avez travaillé ?
00:35Le fonds photographique des archives de l'humanité,
00:39qui se trouve aux archives départementales,
00:41c'est plus de 2 millions d'images sur tout support,
00:44c'est-à-dire diapositives, tirages, négatifs,
00:49qui couvrent une période allant de 1907 à début des années 2000.
00:54En quoi les photos de l'humanité sont-elles singulières ?
00:57C'est une source complètement unique,
01:00qui retrace, qui dépeint les luttes, les combats,
01:04la vie d'une certaine classe sociale,
01:09évidemment une classe populaire,
01:10c'est durant tout le XXe siècle.
01:13Donc c'est vraiment un patrimoine.
01:15C'est avant tout ça, moi, qui m'a complètement séduite,
01:18qu'on voulait mettre au jour avec les éditions Flammarion,
01:23qui publie le livre, parce qu'effectivement,
01:26c'est une valeur historique et documentaire totalement incroyable.
01:32Donc d'une part c'était ça,
01:34et puis ensuite ça a été la surprise devant la beauté des images.
01:40Vraiment, l'esthétisme, la puissance des vocations,
01:43la puissance de narration, la force des personnages,
01:48ce qui transparaît dans leur visage, dans leur regard,
01:50c'était vraiment très très fort.
01:53Vous parlez de visage, de regard,
01:55mais la majorité des photos présentes dans ce livre
01:57sont des photos anonymes,
01:58ou de personnes en groupe, et même de foules.
02:01C'est totalement voulu.
02:03D'abord, il faut faire une distinction importante.
02:06On n'a pas travaillé sur les photographies publiées dans l'humanité.
02:10Ça, c'est un autre sujet.
02:11Nous, on a travaillé sur le fond photographique du journal,
02:14ce qui est différent, c'est-à-dire que c'est vraiment une production d'images
02:19qui a eu lieu à partir des années 50, on va dire, jusqu'à aujourd'hui,
02:22par l'humanité et surtout par les photographes,
02:25les correspondants, les pigistes, les particuliers,
02:28qui ont constitué ce fond.
02:29Et donc c'était complètement voulu,
02:31dans le sens où, comme le dit très bien Daniel Tartakovsky,
02:34à un moment donné, le nombre fait la force.
02:39Donc l'idée était vraiment de montrer,
02:42quand vous dites qu'il n'y a pas de visage, je ne suis pas tout à fait d'accord,
02:45mais on voulait à la fois jouer sur l'effet de masse,
02:48sur le collectif, sur effectivement l'anonyme,
02:51la solidarité, la lutte collective.
02:55Donc on voulait vraiment que cette mobilisation
03:00soit représentée par des doubles pages,
03:03avec tous ces visages qui sont unis pour une même cause.
03:07Donc ça, c'était merveilleux.
03:09Et puis, c'est vrai qu'on voit apparaître au fil des décennies
03:13de plus en plus de portraits, de visages.
03:17Et ça, c'était aussi très important,
03:19parce que toutes les ouvertures, par exemple, de chapitres,
03:25montrent un ou deux ou trois personnages
03:27qui font figure emblématique.
03:29Parce que c'était très important aussi pour nous
03:31d'être au plus près par moment,
03:34de changer de focale et d'être au plus près des regards,
03:36au plus près des visages,
03:37au plus près de ces hommes et de ces femmes qui se sont battus.
03:40Comment avez-vous organisé ces photographies ?
03:42On a établi un sommaire, tout simplement,
03:45une liste d'événements incontournables,
03:49et pour l'histoire collective, et pour l'histoire anonyme,
03:51puisque tout à l'heure vous parliez des anonymes,
03:53et c'est très important.
03:55C'est vraiment, ce livre,
03:56la confrontation de la grande histoire avec la petite histoire.
03:59C'est-à-dire qu'il n'y a jamais d'officiel,
04:02il n'y a jamais d'événements internationaux
04:04tels qu'on les connaît tous,
04:05mais c'est vraiment un livre qui parle des gens,
04:11de la vie quotidienne, de la vie banale,
04:14et des combats de tous les jours.
04:17Moi, ce qui m'a marquée sur le Front Populaire
04:20sont surtout ces images de off, on va dire, un peu coulisses,
04:23de femmes qui se réunissent, qui sont en train de se coiffer,
04:27ou de gens qui s'amusent.
04:30Malgré tout ce qui reste, c'est l'espérance,
04:32la joie qui se dégage de ces années-là.
04:34Sur les photos des années 50,
04:35les grèves sont bien sûr toujours présentes,
04:38et on constate l'apparition des femmes en lutte sur les images.
04:41C'est vrai qu'à partir des années 50,
04:43elles sont très très présentes.
04:45Elles commencent vraiment à...
04:47Il y a pas mal de photos à travers l'Union des femmes françaises,
04:51de l'UFF, où il y a des très belles images de joie,
04:54aussi de liesse, de combat.
04:56Donc ça a vraiment commencé.
04:57Oui, là, elles apparaissent là, en effet.
05:01Après, c'est très intéressant, les années 50, pour ce fond,
05:06puisqu'il prend une ampleur très forte.
05:11C'est-à-dire qu'il y a vraiment l'avènement de la photographie,
05:15du photojournalisme.
05:16On sent qu'il y a un intérêt des lecteurs pour l'image.
05:19Il y a une cause militante qui s'accroît également en temps de guerre froide.
05:24Et puis, il y a un intérêt, effectivement, de plus en plus fort,
05:30oui, pour l'image.
05:32Les appareils deviennent plus petits.
05:33Donc, techniquement, c'est aussi plus facile d'aller au plus près de l'événement.
05:36Donc, on a beaucoup, beaucoup d'images à partir des années 50, dans le fond,
05:40et très, très intéressantes.
05:42C'est aussi l'apparition de photos réalisées par des correspondants locaux.
05:46Il y a toujours eu des correspondants,
05:48parce que c'est une tradition qui est née dans les années 20,
05:52les correspondants textes,
05:53et puis aussi les correspondants photographes,
05:56mais qui avaient disparu.
05:58Et puis, effectivement, après-guerre, il y a vraiment la naissance du service des correspondants,
06:02qui est un service distinct du service photo,
06:05qui naîtra plus tard au sein même de la rédaction.
06:08C'est un service très intéressant, les correspondants,
06:11puisque c'est vraiment le premier réseau social qui existe.
06:15C'est un maillage de militants, d'ouvriers, de particuliers,
06:19qui décident de témoigner,
06:21et qui prennent vraiment l'appareil photo comme une arme, en fait,
06:24de la lutte des classes, tout simplement,
06:26et qui décident de photographier les luttes, les combats,
06:29dans leur quotidien, dans leur vie, dans leur usine,
06:33sur leur lieu de travail.
06:34C'est très touchant.
06:35C'est vraiment, voilà, c'est à cette époque, effectivement, que le service naît.
06:38Il y a quelques images du fond des correspondants dans ce livre, bien sûr.
06:42On sent une forte empathie entre le photographe et son sujet.
06:45Toujours, toujours, quel que soit d'ailleurs le photographe,
06:49qu'il soit professionnel ou non, salarié ou non.
06:52Ce qui m'a frappée, moi, quand j'étais plongée dans ces dossiers,
06:55dans ces archives, c'est vraiment cette...
06:59C'est plus que de l'empathie, c'est-à-dire que le photographe
07:01fait partie de la foule qu'il photographie.
07:05Il fait corps avec le combat qu'il veut montrer
07:09et pour lequel il veut témoigner.
07:11Il est vraiment au milieu.
07:14Il est vraiment au milieu et au plus près.
07:16Au plus près de l'événement.
07:17Toujours, effectivement, sans condescendance,
07:20sans misérabilisme, ce qui est assez dur en photo,
07:23d'arriver à trouver le juste équilibre, la juste place.
07:26Et évidemment, on va utiliser le terme d'humanité,
07:29mais on sent réellement, dans le regard de ces photographes,
07:32l'humanité qui se dégage, vraiment.
07:34Ce qui frappe aussi, c'est l'humilité des photographes.
07:37Alors, il faut savoir que l'anonymat, le collectif,
07:39la non-propriété de l'image, fait quand même partie intégrante
07:43de la politique éditoriale et du rapport de l'humain au photographe.
07:48Et les photographes le revendiquent également.
07:51D'ailleurs, les correspondants sont juste signalés par un numéro.
07:56Moi, j'ai vu des photos avec, au verso,
07:59des numéros de correspondants.
08:01Jamais de noms.
08:02Ça fait partie vraiment du jeu.
08:03Après, quand même, à partir des années 50,
08:06on voit les noms apparaître.
08:08Et puis, à partir des années 60-70,
08:10comme il y a vraiment des photographes qui sont salariés,
08:13dont c'est le travail, dont c'est vraiment la création,
08:18le nom apparaît dans le journal, bien sûr.
08:20Et d'ailleurs, nous, ce qu'on a tenu à faire également dans ce livre,
08:24au-delà de toutes les images qu'on a prises,
08:27une par une, pour raconter une histoire,
08:29il y a des reportages qu'on a voulu traiter
08:32comme des planches contact, en fait.
08:34Donc, sur une double page, où effectivement,
08:37ça décrit un événement particulier, dans un lieu,
08:40par un photographe, qu'on a voulu, là, exceptionnellement,
08:42nommer, à l'endroit où sont les photographies.
08:45Hormis les photographies d'Arlette Rosa,
08:47il n'y a aucun cliché réalisé à l'étranger.
08:50Pourquoi ?
08:50C'est vraiment un choix éditorial et d'auteur.
08:54Notre propos étant l'histoire,
08:57une histoire subjective du siècle.
08:59Puisque, comme le dit encore Daniel Tartakovsky,
09:01on n'a pas voulu faire l'histoire de France, surtout pas.
09:04On a voulu raconter une histoire subjective du siècle.
09:06Donc, ce qui veut dire qu'on a fait des choix.
09:09Et ces choix étaient d'illustrer un propos,
09:12de montrer les événements internationaux vus de France.
09:16C'est-à-dire que, plutôt que de montrer la guerre d'Espagne,
09:20on a préféré montrer la solidarité avec les réfugiés,
09:23les collectes, les transports de marchandises.
09:26Plutôt que de montrer la guerre d'Algérie,
09:28on a préféré montrer les conditions de vie des immigrés,
09:31les manifestations, les mobilisations.
09:33C'est toujours le vu de France
09:35et d'un point de vue individuel, humain.
09:40Ce qui indique souvent qu'il s'agit d'un événement international,
09:43ce sont les slogans qui occupent une place très importante sur les photos.
09:47Alors, les slogans, c'est très intéressant,
09:49puisque à travers, d'ailleurs Mordia le dit dans son texte,
09:51à travers les slogans, on peut retracer l'histoire des revendications du siècle.
09:56Et c'est moi aussi ce qui m'a frappée
09:57quand je regardais ces milliers et ces milliers d'images.
10:01On pourrait reprendre uniquement les slogans
10:03et on comprendrait la teneur et la nature,
10:08les différentes natures des combats qui ont jalonné le siècle.
10:11C'est très intéressant.
10:12Ces slogans-là ont vraiment valeur quasiment de légende.
10:15C'est-à-dire que l'idée était aussi de faire comprendre
10:20où on était, ça contextualise la photo.
10:23Alors, qui dit slogan dit mai 68 ?
10:25Comment cet événement se traduit-il dans les images de l'humanité ?
10:29Au même titre que 36, 68 a généré des images
10:33qui sont devenues complètement iconiques.
10:35Nous, le point de vue de Daniel Tartakovsky était clair.
10:39C'était effectivement de montrer des photos d'usines,
10:43des photos d'occupation, des photos d'ouvriers.
10:46Donc, on a essayé de montrer une autre image
10:50et non pas...
10:51Il y a des étudiants de mémoire,
10:53mais je crois qu'il y a plus d'étudiants qui manifestent en 63
10:55quand en 68.
10:57C'était donc...
10:58On a des images, d'ailleurs, qui rappellent, c'est vrai,
11:0036, avec des ouvriers qui attendent,
11:04qui jouent au foot,
11:06qui lisent.
11:07Ça, c'est très beau aussi.
11:09Qui s'occupent.
11:11Il y a une ambiance très sereine
11:13qui se dégage de ces images, je trouve.
11:16Les années 70 sont marquées par une transformation des villes,
11:19mais aussi par l'apparition d'images beaucoup plus intimistes.
11:23Eh bien, alors oui, c'est vrai.
11:25Donc, effectivement, la ville change.
11:28Donc, ça commence avec la reconstruction.
11:31Et puis, les années 70,
11:33l'architecture parisienne,
11:34elle est quand même marquée par la destruction des Halles,
11:39où il y a justement des belles photos
11:42qui montrent la destruction des Halles.
11:43et c'est vraiment symbolique.
11:45On a voulu le mettre pour sa valeur symbolique, bien entendu,
11:48d'un pari qui disparaît
11:51et qui fait place à d'autres choses.
11:53Et effectivement, les HLM,
11:54l'accession à des logements propres,
11:57pratiques, fonctionnels, bien sûr.
12:00Oui, tout à fait.
12:00Et en parallèle, on voit que l'image se concentre plus sur l'individu.
12:10Donc, on se rapproche.
12:11Comme vous dites, on rentre dans l'intimité des maisons,
12:14des appartements.
12:17Daniel parle de l'émergence de nouveaux mouvements sociaux aussi
12:20qui apparaissent et qui donc nécessitent une nouvelle forme de représentation,
12:26qui sont l'écologie, le féminisme, le régionalisme,
12:31des choses comme ça qui sont là représentées par le Larzac,
12:35les antinucléaires, etc.
12:37Il y a des belles choses, oui.
12:38Les photos des années 80 que vous avez choisies
12:41sont très marquées par les fermetures d'usines
12:43et l'apparition du chômage de masse.
12:45L'atmosphère est beaucoup plus lourde,
12:47les photos sont beaucoup plus sombres,
12:49les visages sont graves.
12:50On sent une urgence qu'il n'y a pas auparavant,
12:55qui apparaît vraiment là.
12:56C'est dur.
12:57On sent que la lutte devient vraiment difficile
13:02et que rien n'est acquis.
13:05Et on voit d'ailleurs, ce qui est très marquant,
13:06des thématiques qui sont aujourd'hui toujours actuelles.
13:10La précarité, le chômage, le racisme,
13:13c'est même des choses qui n'ont pas beaucoup, beaucoup changé.
13:17Dernière question, la plus difficile,
13:20si vous deviez ne retenir qu'une seule photo de ce livre ?
13:23C'est dur parce qu'il y en a tellement.
13:27Mais bon, je garde une émotion particulière
13:30d'un reportage que j'ai découvert
13:32au tout début des recherches,
13:34donc au milieu des dossiers,
13:35au milieu des tirages éparpillés.
13:37C'est le reportage de Joël Lumien
13:39sur les ouvriers de la Tour Eiffel,
13:42qui était dans un dossier Paris,
13:46complètement sous d'autres images.
13:48Donc je suis tombée sur une vingtaine de tirages,
13:51tous aussi sublimes les uns que les autres.
13:54Donc c'est 79, je crois.
13:57Et c'est là que je me suis dit
13:59qu'on est sur la bonne voie.
14:01Ces archives sont vraiment remplies de trésors.
14:05En fait, c'est un peu plus univers.
14:11C'est une belle voie.
14:15C'est une belle voie.
14:24Mais c'est un peu plus

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