- il y a 1 semaine
Pour ce huitième rendez-vous de l'émission des livres de l'Humanité, Vincent Roy reçoit Jean-Michel Delacomptée pour la sortie de son livre "Cabale à la cour", publié chez Robert Laffont.
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Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
➡️ https://youtu.be/qulyGYdu0DA
Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
➡️ https://youtu.be/jFABG41EE0o
Émission n° 3 - jeudi 08 oct. 2020 : Mohammed Aïssaoui
➡️ https://youtu.be/cT1mQcc83nk
Émission n° 4 - jeudi 15 oct. 2020 : Belinda Cannone
➡️ https://youtu.be/Z7J8q0hpXwY
Émission n° 5 - jeudi 05 nov. 2020 : Jacques Weber
➡️ https://youtu.be/vEOHq_vheuA
Émission n° 6 - jeudi 12 nov. 2020 : Bernard vasseur
➡️ https://youtu.be/Mo57uv3a8mM
Émission n° 7 - jeudi 03 déc. 2020 : Pascal Ory
➡️ https://youtu.be/hqzRjYMY9XQ
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NewsTranscription
00:00Vous pouvez y aller.
00:03Non, c'est grave.
00:18Bienvenue au Pied de la Lettre, l'émission littéraire de l'humanité.
00:22J'ai le plaisir aujourd'hui de recevoir Jean-Michel Delacompté pour son dernier ouvrage,
00:27Cabal à la Cour.
00:28Alors, Jean-Michel Delacompté, vous êtes écrivain, vous êtes romancier,
00:35vous êtes, je le dis tout de suite, mais tout le monde l'aura senti,
00:39en tous les cas pour ceux qui ont lu ma chronique,
00:41vous êtes un écrivain extrêmement talentueux et un grand portraitiste,
00:46selon moi, la Boétie, Montaigne, Bossuet, Saint-Simon, Racine et j'en passe.
00:52Vous êtes un ardent défenseur de la langue française.
00:55Comme je l'ai dit, je vous reçois aujourd'hui pour votre dernier livre,
00:59Cabal à la Cour, que tu te sortes de ce ruilleur.
01:02On va voir tout ça.
01:04Mais d'abord, ma question rituelle, celle que je pose à tous mes invités,
01:09comment ça va la société, Jean-Michel Delacompté, en 2021,
01:13ce gros animal comme ce plaisette à la raillée Nietzsche ?
01:17Comment ça va la société ?
01:20Déjà aujourd'hui, vous avouerez qu'elle se porte mal.
01:23Elle a un peu de fièvre et beaucoup d'angoisse.
01:29Comment ne pas penser à tous ces gens qui, évidemment...
01:33Moi, j'habite en province, vous voyez, j'arrive à Paris,
01:36je vois tous les bars fermés, les restaurants fermés,
01:38ce côté un peu sinistre comme ça.
01:40Comment ne pas avoir de la douleur pour les gens
01:43qui se trouvent déjà dans cette situation ?
01:46Sans parler naturellement, c'est des choses banales que je peux dire,
01:49les EHPAD, tout ça, c'est déchirant.
01:54C'est un aspect de la société, ce n'est pas le seul.
01:57Ce n'est pas le seul, heureusement.
01:59Heureusement, c'est ce qui nous vient directement,
02:02ce qui nous frappe tout de suite, quand on arrive comme ça.
02:05Alors, il y a très peu de temps, l'année dernière,
02:08ou celle d'avant, je vais d'ailleurs vérifier la date,
02:12c'est en 2018, vous écrivez « Notre langue française ».
02:17Parce que je disais en introduction,
02:18vous étiez un défenseur de la langue française.
02:22Alors, dans cet essai qui s'appelait « Notre langue française »,
02:27vous la sentez, cette langue, vous la sentez en danger, en péril ?
02:32Qu'est-ce qui se passe ?
02:34Je la sens en pauvreté.
02:36En pauvreté.
02:37En appauvrissement.
02:39Et ça a des conséquences qui sont lourdes, je trouve.
02:46D'abord parce que la langue, c'est le véhicule de communication premier.
02:51Donc, ça tisse le lien entre les citoyens.
02:54Une langue qui s'appauvrit, je pense que c'est un pays
02:56qui s'appauvrit intellectuellement, socialement, humainement.
03:00Il y a une vraie question, là, je pense.
03:01On dit moins de choses avec cette nouvelle langue ?
03:04Bien sûr, oui, on dit moins de choses.
03:06Enfin, l'effondrement de l'usage des mots.
03:11Les mots existent toujours dans le dictionnaire.
03:13J'entends des gens dire « Mais non, les mots, il y en a plein. »
03:16Non, c'est pas vrai. Dans le dictionnaire, il y en a plein, oui.
03:18Mais les gens, lorsqu'ils parlent, l'usage qu'ils font des mots
03:20est un choix pauvre, généralement.
03:25Une vraie question, là.
03:27Je vais vous donner un autre exemple sur la langue qui me frappe.
03:29C'est à quoi je suis très sensible, moi.
03:31C'est l'art oratoire.
03:32Tiens, justement, on parlera pour la pièce.
03:34Oui.
03:35L'art oratoire à l'Assemblée nationale, aujourd'hui.
03:38Oui.
03:38La langue, une langue forte, c'est important pour que le peuple
03:41se reconnaisse dans la langue de ses dirigeants.
03:43Aujourd'hui, c'est une langue.
03:45C'est des gens des gestionnaires avec leur qualité.
03:49C'est pas la question.
03:49Mais ils ont une langue inexistante, sans chair.
03:53Eh bien, une langue sans chair, et je trouve que c'est ça
03:55qui nous guette, globalement.
03:58Je parle même pas de la littérature.
04:00Mais une langue sans chair, je pense que c'est une forme
04:02de désincarnation de l'image que le peuple lui-même,
04:06à deux lui-même, je trouve ça problématique.
04:09Alors vous, pour le coup, et on va en parler
04:13durant cette émission, vous, pour le coup,
04:15ça pétille de vocabulaire.
04:17Vous dites de la cour, vous dites qu'à la cour,
04:19notamment, on clabaude.
04:21J'ai noté, j'ai noté, j'en prends un parmi.
04:25Et je disais, donc on va s'en rendre compte tout de suite,
04:28je disais que vous étiez un magnifique portraitiste.
04:31Et je voulais tout de suite, pour que nos téléspectateurs
04:35vous aient, d'une certaine façon, dans l'oreille,
04:38je voulais lire le portrait que vous faites
04:40de la Duchesse d'Orléans, qui est la femme,
04:44et donc la fille de, l'une des filles de Louis XIV,
04:48et la femme du Duc d'Orléans.
04:51Vous écrivez ceci.
04:52Si on la compare à Madame d'Argenton, sa maîtresse,
04:55la maîtresse du Duc d'Orléans,
04:56son portrait la desserre cruellement,
04:59non que son apparence physique soit désagréable en toutes ses parties,
05:04grande, un porc majestueux,
05:06des cheveux châtains bien plantés,
05:08des yeux expressifs,
05:09une peau, des bras, des mains superbes,
05:13une poitrine avantageuse,
05:15une bouche bien décidée,
05:17des dents saines et régulières,
05:19quoiqu'un peu trop longues.
05:20Mais, à côté de cela,
05:22un visage mafflu,
05:24on parlait de vocabulaire,
05:25un nez qui tombe,
05:27des sourcils presque sans poils,
05:29pelés,
05:30réduits à deux taches rosâtres,
05:33la tête toujours en train de branler
05:35comme celle d'une vieille femme,
05:36séquelle d'une petite vérole dans son enfance,
05:39avec un côté du corps plus bas que l'autre,
05:42d'où une démarche en déséquilibre.
05:44Voilà, je disais que vous étiez un magnifique portraitiste,
05:46et puis on vient, par cet extrait,
05:48de comprendre d'abord toute l'attention
05:51que vous portez à la langue,
05:53et également au vocabulaire chez vous,
05:56il n'arrête pas de pétiller.
05:57Alors, venons-en à Kabbal à la cour.
06:00C'est purement le fruit de votre imagination.
06:02Vous imaginez un dialogue
06:04entre Saint-Simon et le duc d'Orléans,
06:08et vous leur prêtez vos propres mots.
06:11C'est une idée un peu folle.
06:12Comment s'est arrivée cette idée ?
06:14– Alors, attendez,
06:14ce n'est pas complètement imaginaire.
06:16– Non, les deux sont amis, on le sait.
06:19– Alors, d'une part, les deux sont amis,
06:21deuxièmement, il est de fait que Philippe d'Orléans
06:23s'est vu menacé d'une Kabbal,
06:26enfin, il y a eu une Kabbal qu'on montait contre lui.
06:28– On va en parler.
06:29– Et surtout, dans les mémoires de Saint-Simon,
06:33il y a un passage, un épisode assez long,
06:35où Saint-Simon raconte la tentative qu'il fait
06:43de sauver son ami de la Kabbal.
06:45Donc, ça existe, ça.
06:46– Absolument.
06:47– Vous voyez ?
06:47Ça dure, quoi, 40-50 pages dans la pléiade,
06:50dans les mémoires de Saint-Simon.
06:52Ce qui m'a arrêté, moi, pour ma part, dans ce passage,
06:56c'est l'art oratoire de Saint-Simon.
06:58Et je dis ça parce que, pour moi, c'était un défi,
07:01d'une certaine façon, mais c'est quelque chose,
07:03de mon point de vue, d'extrêmement passionnant en littérature.
07:07Comment faire le langage de Napoléon ?
07:10– On saute les siècles à des grands.
07:13– Mais c'est la même grandeur.
07:14– Alors, de Saint-Simon, c'est un langage difficile, aujourd'hui.
07:20Il faut bien lire des phrases très longues, etc.
07:22Bon, merveilleux.
07:23– Merveilleux.
07:23– Mais il faut rentrer dedans.
07:25C'est un avocat extraordinaire, Saint-Simon.
07:27Et ça, ça m'a sidéré, lorsque j'ai lu ça,
07:29il y a quelques années, quoi.
07:31Et j'ai relu, bien sûr.
07:33Et je me suis dit, mais ça, c'est une pièce de théâtre à monter.
07:35Mais, il faut que ce soit audible, aujourd'hui.
07:38Et donc, il y a, et c'est ça qui m'importe,
07:40comment faire en sorte que l'esprit de la langue,
07:44l'esprit du temps, de l'époque elle-même,
07:47soit traduit dans une langue d'aujourd'hui,
07:49tout à fait moderne,
07:51et pourtant, ça garde le même esprit.
07:52Et si vous me donnez un quart de seconde,
07:54j'ai découvert ça chez Bossuet.
07:56Parce qu'il m'a beaucoup plu en...
07:57Moi, je ne suis pas chrétien du tout,
07:58je suis complètement...
07:59Mais la littérature de Bossuet m'a bouleversé,
08:01j'ai fait un livre là-dessus, bon, un portrait de lui.
08:03Et il dit à propos de Saint-Paul, Bossuet.
08:05Entend, lui, entend qu'il fait des sermons.
08:10Il dit, mais comment, moi,
08:12vous connaissez la langue de Bossuet,
08:13extrêmement riche, générable,
08:16et il dit, Saint-Paul, lorsqu'il s'exprime,
08:19c'est tout simple, il parle même pas bien grec.
08:22Comment est-ce que je peux, moi,
08:24prêtre, enfin,
08:25est-ce que je peux, prédicateur,
08:28comment est-ce que je peux traduire
08:29l'esprit de Saint-Paul ?
08:33Et c'est ce que vous avez voulu faire
08:34avec Saint-Simon.
08:35C'est ce qu'il fait, lui.
08:36C'est ce que fait le grand prédicateur.
08:37Moi, je ne suis pas un grand prédicateur.
08:38Mais Bossuet, avec sa façon pourtant
08:41extraordinairement élégante et riche
08:42et puissante,
08:43il traduit l'esprit de la simplicité
08:45de la parole de Saint-Paul.
08:47Et bien, moi, j'ai fait l'inverse.
08:48C'est-à-dire que j'ai simplifié,
08:49d'une certaine façon,
08:51la langue de Saint-Simon,
08:52mais pour essayer,
08:53dans toute la mesure de mes moyens,
08:55d'en conserver l'esprit.
08:56L'esprit.
08:56C'est ça que je trouve intéressant.
08:57Oui, oui, oui.
08:58C'est une transfusion d'esprit
08:59dans l'époque moderne.
09:01Absolument.
09:01Alors, plantons le décor.
09:03Nous sommes en 1710.
09:05Saint-Simon est retiré dans ses terres,
09:08à la Ferté-Vidame,
09:10dans sa propriété.
09:12Il revient à Paris.
09:13Il a, d'une certaine façon,
09:15un double motif.
09:17Le premier, c'est d'avoir une conversation
09:20avec le roi,
09:21puisqu'il pense que le roi,
09:25d'une façon ou d'une autre,
09:26lui en veut,
09:27parce qu'on fait courir sur lui des bruits.
09:28Or, comme c'est un homme d'une très grande probité,
09:31d'une très grande fidélité,
09:33il voudrait vraiment qu'il n'y ait aucun nuage
09:36entre lui et Louis XIV.
09:39Et puis, de l'autre côté,
09:41il a eu vent.
09:42On lui a dit qu'on menait un grand complot
09:47contre son ami, le duc d'Orléans,
09:50lequel, duc d'Orléans, est marié
09:52avec la fille du roi,
09:54qui est elle-même une fille,
09:56une bâtarde,
09:57une fille de Madame de Montespan,
10:00mais ce duc d'Orléans,
10:02qui est un libertin,
10:06s'est entiché,
10:08enfin, il est tombé très amoureux
10:11d'une dame,
10:12et par conséquent,
10:14il néglige sa femme,
10:16dont je viens de lire le portrait
10:20que vous faites,
10:22il néglige sa femme,
10:22ce qui fait qu'il est très mal vu par le roi,
10:25non seulement à cause de cette maîtresse d'abord,
10:30mais surtout parce qu'il se comporte très mal.
10:34C'est un grand débauché.
10:37Avant qu'on aille plus loin,
10:38qu'est-ce qu'un libertin,
10:39mot, vous me le considérez,
10:41on ne peut plus français,
10:42quasiment intraduisible,
10:44est-ce qu'un libertin,
10:45c'est bien quelqu'un qui pense
10:47que la société ment sur les rapports
10:49entre les êtres humains ?
10:50Oui, c'est une belle définition.
10:52Si vous voulez,
10:54il y a un double aspect premier,
10:56libertin, c'est celui,
10:57en fait,
10:58qui est un esprit libre,
10:59c'est-à-dire un esprit fort,
11:00c'est-à-dire qui ne croit pas en Dieu,
11:01ou du moins qui est agnostique.
11:03Ça, c'est le premier sens.
11:04Qui concerne d'ailleurs le duc d'Orléans.
11:06Oui.
11:07Et puis le deuxième sens,
11:08c'est libertin,
11:08c'est-à-dire quasiment celui qui aime le plaisir.
11:11Voilà.
11:11Et donc, il y a une forme de désinvolture,
11:14mais de courage aussi à l'époque.
11:16C'est l'amour du corps.
11:18C'est non pas le dédain de l'esprit,
11:21mais c'est, je dirais,
11:22la récusation de l'âme,
11:25sur le plan religieux,
11:26et en même temps,
11:27c'est l'adulation du corps,
11:29sur le plan des plaisirs.
11:30Moi, ça me convient assez bien.
11:32Oui, oui, ça me va aussi.
11:33Ça me va aussi comme un dans cette histoire.
11:35Voilà.
11:35Mais, alors,
11:37le duc d'Orléans,
11:39c'est un très haut personnage.
11:43C'est un grand débauché.
11:46On veut tout lui faire supporter.
11:48On l'accuserait même,
11:50puisque, comme on le dit à la cour,
11:52ça bruise, ça clabaude,
11:54comme vous l'écrivez,
11:56on l'accuserait même d'un complot
11:58contre le roi d'Espagne.
11:59Absolument.
12:00Bon, tout ça est faux.
12:02Oui, c'est faux.
12:03Bien sûr, il n'y a pas de complot.
12:04Il n'y a pas de complot contre le roi d'Espagne.
12:08Là, il se trouve que c'est le petit-fils de Louis XIV,
12:13sous le nom de Philippe V.
12:14Il est sur le trône du roi.
12:17On accuse,
12:18alors, tout ça est un peu compliqué,
12:19mais on accuse en effet Philippe d'Orléans,
12:22qui a commandé les armées françaises en Catalogne
12:25au moment de la guerre de succession,
12:26vous voyez, dans les années,
12:28justement, 1700-1710.
12:31Et il est accusé, lui, Philippe d'Orléans,
12:34c'est la rumeur.
12:35Il se trouve que Louis XIV
12:38a fait faire une enquête
12:41et ça a été réglé, en fait, en vérité.
12:43Donc, je pense que Saint-Simon grossit un peu l'affaire
12:45pour se mettre en valeur.
12:48Mais enfin, toujours est-il
12:49qu'il y a eu quand même une cabane.
12:50Madame de Maintenon,
12:51pour des raisons de clan,
12:53de lutte de clan, etc.,
12:54était très hostile
12:57au neveu de Louis XIV,
12:59c'est-à-dire au duc d'Orléans.
13:01Elle était plutôt du côté du grand dauphin,
13:04c'est-à-dire le fils.
13:05– Et puis elle est très religieuse.
13:06– Et elle est très religieuse, absolument.
13:08– Et surtout, et bien plus encore,
13:10en fin de règne,
13:11puisque Louis XIV va mourir en 1715.
13:14Vous vous situez cette histoire
13:15cinq ans plus tôt.
13:17Mais il y a un retour du religieux
13:19qui est très important.
13:21Et par conséquent,
13:22le duc d'Orléans
13:23est considéré comme un grand débauché.
13:24– Mais oui, absolument.
13:25Il l'est, d'ailleurs.
13:26– Il l'est.
13:26– C'est un coquin.
13:27– C'est un coquin.
13:28– Il passe son temps à picoler
13:30avec des ruffiants.
13:32Il a sa maîtresse qu'il adore,
13:33effectivement,
13:34Madame d'Argenton.
13:35– Oui.
13:35– Et puis ça n'empêche pas
13:36d'avoir des petites maîtresses aussi
13:38qui ne plairaient pas du tout aujourd'hui.
13:40– Non.
13:41– Qui ramassent,
13:41qui fait ramasser par ses laquais
13:43autour du palais royal.
13:45Et c'est un fêtard.
13:46– Absolument, c'est un fêtard.
13:47– Et en même temps,
13:48c'est un esthète,
13:49c'est un homme extrêmement intelligent.
13:51– Très brillant.
13:52– Très brillant,
13:52très cordial.
13:53– Oui.
13:54– Très bonhomme, comme ça.
13:55C'est le fils de son père, monsieur,
13:56qui était le frère cadet de Louis XIV.
13:58– De Louis XIV.
13:59– Qui était lui aussi un jouisseur.
14:00– Oui.
14:01– C'est des personnages extrêmement intéressants.
14:02– Extrêmement intéressants,
14:04y compris sur un plan politique.
14:05– Mais tout à fait.
14:06– C'est quelqu'un qui est tout à fait remarquable.
14:10Il ne faudrait pas le cantonner
14:11au rôle du débauché, etc.
14:13– Pas du tout, pas du tout.
14:14– Mais ce grand…
14:15– Pardonnez-moi, je vous coupe.
14:16– Oui.
14:16– C'est le futur régent.
14:17– C'est le futur régent, bien entendu.
14:18– C'est ça qui t'a porté de savoir.
14:19– Bien entendu, et c'est que l'époque de la régence
14:22a été également un grand moment.
14:25Mais alors, ce tout grand débauché qu'il est,
14:29le voilà très amoureux.
14:31Très amoureux d'une très jolie femme,
14:36Madame d'Argentan.
14:37Alors, quelle est-elle ?
14:40– C'est une femme, elle est jeune,
14:44elle a quoi ?
14:44Elle a 25 ans, 28 ans peut-être à l'époque.
14:49Il est amoureux d'elle,
14:50il est en relation étroite,
14:52je dirais même plus que ça,
14:53intime avec elle depuis une dizaine d'années à peu près.
14:56Il l'a vue au sortir de la messe,
14:58enfin c'est moi qui l'invente,
14:59mais ça revient au même.
15:01C'était une des jeunes filles
15:04qui accompagnait la mère du duc d'Orléans,
15:06qui était la princesse Palatine,
15:08une de ses filles d'honneur, comme on disait.
15:10Il la voit, une brune, très sensuelle, quoi.
15:13Et comme il a l'œil du libertin,
15:16l'œil très vif,
15:17il a remarqué qu'elle était tout à fait séduisante,
15:21il n'a pas eu de difficultés particulières
15:23à tomber amoureux d'elle, évidemment.
15:25Et c'est une jeune femme de bonne famille,
15:28sans plus,
15:29et qui n'a pas de nom au départ.
15:31Elle n'a pas de nom,
15:32c'est lui qui lui donne la terre d'Argenton.
15:35– Et par conséquent le nom.
15:36– Et un enfant.
15:36– Et un enfant.
15:37– Voilà.
15:38– Voilà.
15:39– Et qui la couvre d'or.
15:41– Voilà.
15:41– Et d'amour.
15:42– Sur la rencontre,
15:44oui, elle aime ça, l'or.
15:45Elle aime plutôt ça.
15:47Sur Madame d'Argenton,
15:49vous écrivez,
15:50Madame d'Argenton s'appelait encore,
15:51c'est le duc d'Orléans qui parle,
15:52que vous faites parler, évidemment.
15:54– Je vais laisser.
15:54– Madame d'Argenton s'appelait encore
15:56mademoiselle de Céry,
15:58elle était fille d'honneur
15:59auprès de la princesse Palatine, ma mère.
16:01Je ne l'avais jamais vue.
16:02Et voilà qu'un matin,
16:04au Palais-Royal,
16:05je la rencontre en amour.
16:07La rencontre décide de tout.
16:09C'est un destin qui vous saisit au cœur.
16:11Je revenais d'une nuit de plaisir
16:14où je me revanchais de l'affreux mariage
16:17que le roi m'avait imposé.
16:20Parce qu'il a beaucoup de mal
16:21à supporter sa femme
16:25qui sait qu'elle est une grande dame
16:27et qui le revendique.
16:29Elle ira même jusqu'à reprocher
16:31au duc d'Orléans son mari
16:33de n'être pas le fils d'un roi.
16:36– Alors qu'elle est bâtarde elle-même.
16:38– Alors qu'elle est bâtarde elle-même.
16:40Et c'est très marrant de voir,
16:42et là il y a une contradiction,
16:45enfin une contradiction,
16:46oui, enfin dans votre livre,
16:47c'est très marrant de voir Saint-Simon
16:50qui lui dit mais laissez tomber
16:52madame d'Argenton,
16:53on va y venir pour votre femme.
16:56Parce que là, Saint-Simon se met
16:58à défendre d'une certaine façon
17:00une bâtarde,
17:01ce qu'il a toujours combattu.
17:03– C'est vrai, vous avez raison.
17:04Ce qu'il y a, c'est que c'est vrai.
17:06Cela étant, d'abord parce qu'il pense
17:07que c'est le seul moyen de sauver son ami.
17:09– Oui.
17:09– D'une part.
17:10Et ce n'est pas tellement contre les bâtardes
17:11qu'il se situe lui,
17:13c'est contre les bâtards.
17:14– Les bâtards.
17:14– Parce que c'est une situation
17:15de pouvoir politique.
17:16– Absolument, absolument.
17:17– Alors que les femmes, en l'occurrence,
17:18ne représentaient pas une difficulté.
17:21– On est d'accord.
17:22– Voilà, c'est ça, c'est pour ça qu'il…
17:23– Bon, et puis peut-être aussi, d'ailleurs,
17:26Saint-Simon se dit,
17:27il ne le dit pas dans son texte,
17:28on peut le supposer,
17:29il va rencontrer juste après le roi Louis XIV,
17:32il lui a demandé à l'audience
17:32pour la raison que vous avez dite.
17:34On peut se dire que s'il rabiboche
17:37le duc d'Orléans au bénéfice de sa femme,
17:39donc de la fille du roi,
17:41ça peut lui-même lui servir,
17:43à lui, Saint-Simon, dans sa requête,
17:45parce qu'il voudra avoir un appartement à Versailles.
17:47– Oui, oui, absolument.
17:47– C'est aussi, c'est le fond.
17:48– Le fond, le fond du problème est là.
17:51– Oui, oui.
17:51– En tout cas, de la demande d'audience,
17:53qui est géniale, d'ailleurs.
17:55– Oui, absolument.
17:56– Par ailleurs, mais je n'en parle pas,
17:57mais qui est très drôle.
17:58– Mais, alors, allons au fond du problème.
18:02Donc, Saint-Simon dit à sa femme,
18:05il faut absolument que j'ai une audience
18:07avec le roi, Madame de Saint-Simon,
18:10et parée de toutes les vertus.
18:12– Absolument.
18:12– Je pense qu'elle les avait,
18:13c'est un catalogue de vertus.
18:15– Tout à fait.
18:15– Mais le duc aussi, enfin, voilà,
18:17c'est l'inverse d'un débauché.
18:19Donc, vous faites parler un homme
18:21d'une probité incroyable
18:22avec le plus grand des débauchés de l'époque.
18:26Et ça, c'est évidemment assez savoureux.
18:29Ils ont été élevés ensemble.
18:31Ils se connaissent depuis leur prime jeunesse.
18:33Ce sont vraiment deux magnifiques amis.
18:35– Oui, oui, c'est ça.
18:36– Grande confiance réciproque.
18:37– Grande confiance réciproque.
18:39Et, monsieur de Saint-Simon va donc demander
18:43par le truchement de son valet, etc.,
18:46va demander audience au duc d'Orléans
18:49pour le prévenir de la cabale
18:51qu'on va mener contre lui.
18:54Le duc d'Orléans ne s'est aperçu de rien.
18:58Il a bien vu que le roi était fâché
19:02parce qu'un soir, il l'a reçu
19:05avec à son bras, Madame d'Argenton, sa maîtresse.
19:10Le roi n'a pas beaucoup aimé cela
19:13parce qu'il est quand même, le duc d'Orléans,
19:16on le répète, mais il est quand même marié
19:18avec sa fille.
19:19Mais bon, c'est un orage qui, selon lui,
19:22a été vide dissipé.
19:23Il ne se rend pas compte de ce qu'il attend
19:25et de la cabale qui pourrait,
19:27qui pourrait, comme vous l'indiquez,
19:31lui coûter l'exil.
19:32Rien de moins que l'exil.
19:34Pour un grand personnage de l'État,
19:36c'est quand même absolument terrible.
19:40Et alors, voici posé d'une certaine façon le dialogue.
19:46Je veux quand même qu'on voit, encore une fois,
19:54votre langue et qu'on voit les deux portraits que vous faites
19:57et notamment celui de Philippe d'Orléans.
19:58Philippe d'Orléans mène une vie de libertin.
20:01C'est le fils unique de feu-monsieur,
20:04frère cadet du roi,
20:05qui était un petit ventru brun et pommadé
20:08aux souliers comme des échasses,
20:10constellé de rubans, de bijoux,
20:12plus volubiles qu'une pie,
20:14gourmande à éclater,
20:16sodomite, sentimentale, brave,
20:19sous la mitraille et brillant chef d'armée,
20:21mais défiance fraternelle oblige,
20:23au talent bridé par son aîné, les cadets.
20:26Se transforme vite en rivaux.
20:27Sa mère, Elisabeth Charlotte de Bavière,
20:30princesse palatine, dite madame,
20:32l'islote pour les intimes,
20:34est une massive allemande au puissant caractère,
20:36avec une mine de greniards,
20:38franche comme le fil d'un sabre.
20:40Passionnée de spectacle et de chasse,
20:42tantôt en habit de cérémonie,
20:44tantôt en cavalière,
20:45elle se morfonte à la cour qu'elle étrie
20:47dans des lettres expédiées en liasse,
20:49à d'illustres correspondants à travers l'Europe,
20:52proches parents,
20:53tête couronnée,
20:53tête couronnée,
20:54philosophe.
20:55Philippe d'Orléans possède toutes les qualités de monsieur,
20:58dont le talent pour commander les troupes,
20:59sauf que, à la différence de son père,
21:01il raffole des femmes,
21:03friands de petites danseuses de l'opéra
21:05et de fillettes glanées dans les rues,
21:07en plus de sa maîtresse en titre.
21:09Sa vie de débauche lui vaut des orages de critique
21:12dont il n'accure.
21:13Son rang, juge-t-il,
21:14le protège mieux qu'une cuirasse.
21:17De toute façon,
21:18il pense qu'il n'aura jamais aucune chance
21:19de monter sur le trône,
21:20ni de réjanter le royaume.
21:23Là-dessus, il se trompe.
21:24Il ignore qu'en septembre 1715,
21:26à la mort de son oncle,
21:28auront disparu coup sur coup le grand dauphin,
21:30ses fils, le duc de Bourgogne et le duc de Berry,
21:32et que le seul héritier direct de Louis XIV,
21:35encore vivant,
21:36sera son arrière-petit-fils Louis XV,
21:39trop jeune pour régner,
21:40lequel d'ailleurs, en 1710,
21:42n'est pas encore né.
21:43Passons au duc d'Orléans.
21:44Le duc d'Orléans sait, lui,
21:46qu'il veut écrire des mémoires.
21:48Il le sait depuis son adolescence,
21:50féru de ce genre d'ouvrages,
21:51de généalogie,
21:52de livres d'histoire,
21:54de tout ce qui touche à la politique.
21:55Mais il ne peut deviner
21:56qu'il se lancera un beau jour,
21:5830 ans après cette année 1710,
22:00Saint-Simon,
22:02à l'insu de tout le monde,
22:03dans la rédaction du colossal compte-rendu
22:05qui englobera le règne de Louis le Grand
22:07et la Régence.
22:09Il mènera au galop l'entreprise,
22:11document maître rédigé en 10 ans,
22:13interrompu six mois par le décès
22:15de Madame de Saint-Simon,
22:16son époux chéri,
22:17repris à fond, malgré le deuil,
22:19avant qu'on ne découvre le prodigieux manuscrit
22:21lors de l'inventaire de ses biens
22:22au lendemain de sa mort.
22:23Et quand le duc de Saint-Simon
22:25dit à sa femme,
22:26je vais aller voir le duc d'Orléans,
22:28le prévenir de cette cabane,
22:29elle lui dit, écoutez mon ami,
22:31ce n'est pas très prudent
22:32ce que vous êtes en train de dire.
22:33Et elle lui conseille plutôt
22:35de ne rien faire.
22:36Mais lui,
22:38tient tout de même
22:39à alerter son ami,
22:40à le mettre en garde
22:41contre ce qui pourrait lui arriver.
22:44Et là,
22:44va débuter ce dialogue
22:46qui est tout à la fois
22:48une pièce de théâtre,
22:49comme vous le disiez,
22:50ça peut très bien être adapté.
22:52– Ça devrait l'être, normalement.
22:53– Ça devrait l'être ?
22:54– Ça doit l'être, normalement,
22:55après le Covid.
22:56– Vous avez…
22:57– Oui, tout à fait.
22:57– Ah, c'est formidable.
22:58– Enfin, c'est prévu, maintenant.
23:00– Et on connaîtrait les acteurs ?
23:02– L'un des deux,
23:03le metteur en scène,
23:04le producteur,
23:05c'est un petit peu emproutillé.
23:06Enfin, théoriquement,
23:07oui, ça doit être le cas.
23:08– D'accord.
23:09– J'espère que ça pourra se faire.
23:10– D'accord.
23:11Donc, on plaide de toute façon
23:13pour un retour à la Dorbale
23:14et puis de voir ce texte si merveilleux.
23:17Alors, vous n'avez pas eu de problème
23:19comme ça, vous dites finalement
23:20« Je vais faire parler
23:21le Duc d'Orléans et Saint-Simon.
23:22Je m'en sens capable. »
23:24– Oui.
23:24– Ça, c'est quand même
23:25très, très étonnant.
23:28– Oui, enfin, c'est ce que je disais
23:29sur la transfusion de l'esprit.
23:30C'est-à-dire qu'il faut être
23:31totalement imprégné d'un texte.
23:32C'est pas du pastiche, du tout.
23:33– Du tout.
23:34– Ah non, c'est pas du tout du pastiche.
23:35C'est vraiment une…
23:36C'est pour une traduction.
23:37C'est une transfusion, vraiment,
23:40d'un substance, donc, bref.
23:44Non, ça ne m'a pas inquiété,
23:45parce que c'est une certaine façon
23:46d'être très imprégnée du texte,
23:48de le sentir, de l'aimer.
23:50Il faut l'aimer beaucoup.
23:51– Beaucoup.
23:51– Il faut l'aimer beaucoup.
23:52Et puis, finalement,
23:56je l'ai beaucoup travaillé, quand même.
23:58Parce qu'il faut tomber…
24:01Par exemple, la dramaturgie du dialogue
24:04doit être respectée.
24:06Il faut que ce soit un peu passionnant, quoi.
24:09C'est pas pour moi de dire que ça l'est,
24:11mais il faut que ça le soit.
24:12– Ah, mais ça l'est.
24:13Ça l'est.
24:13Ça l'est, il y a un rythme.
24:15– Oui, c'est très important.
24:16– Il y a un rythme.
24:16Et l'intérêt, c'est…
24:18Par rapport à Saint-Simon,
24:19vous voyez, par exemple,
24:19dans le texte de Saint-Simon,
24:21il y a cet art oratoire extraordinaire,
24:23prodigieux.
24:23Le contrôle de la langue par Saint-Simon
24:26est absolument prodigieux.
24:27C'est un immense écrivain,
24:28il y en a des plus grands, bien évidemment.
24:30Mais il fait des phrases très longues,
24:32généralement, compliquées.
24:33– Oui.
24:34– Moi, dans le dialogue-là,
24:36au contraire,
24:36il faut que ce soit vif.
24:37– Oui, et c'est court.
24:38– Voilà, c'est ça, exactement.
24:40– Et c'est court.
24:40– Et tout en respectant l'esprit.
24:42C'est ça que je trouve passionnant.
24:43Alors, on va justement, on va montrer,
24:48je voudrais essayer de montrer
24:49à nos téléspectateurs,
24:53cette vivacité du dialogue.
24:57Voilà, j'ai pris un extrait qui me paraît…
24:59Voilà, prouver, le Duc d'Orléans parle,
25:01prouver votre innocence me paraît facile.
25:03Saint-Simon, il n'y a aucune preuve à fournir.
25:06On me reproche non ce que je fais,
25:08mais ce que je suis.
25:09Pour ne rien vous cacher,
25:10j'espère m'en ouvrir prochainement à sa majesté.
25:12Je l'ai supplié de bien vouloir m'accorder la grâce
25:15d'une audience particulière.
25:16Orléans, bon,
25:18voilà le motif de votre présence ici.
25:19Il me plaît,
25:20je vais m'employer à vous satisfaire.
25:21Comptez sur moi.
25:22Saint-Simon, monsieur,
25:23je ne suis pas venu rechercher votre aide.
25:25Le Duc étonné,
25:27à votre choix,
25:28je vous l'accorderai avec joie,
25:30une audience particulière fichtre
25:31pour un homme qui n'est pas de ses familiers
25:33et qui ne remplit aucune charge à la cour.
25:35Il s'agit d'un privilège rarement consenti.
25:37Mais mon oncle, le roi,
25:38a pour vous de la considération.
25:40Il vous recevra,
25:41j'en suis convaincu
25:41et je parierai volontiers
25:42ma perruque,
25:43mes choses et mon pourpoint
25:44qu'il va vous absoudre.
25:46Saint-Simon,
25:46vous en jugez bien plaisamment.
25:48Personne ne peut se disculper
25:50de fautes qu'il n'a pas commises.
25:53Rien n'est plus difficile à prouver
25:55que l'innocence.
25:56Écrivez-vous,
25:57c'est absolument remarquable.
25:58Le Duc,
25:58si l'innocence était sans remède,
26:00vous seriez fort à plaindre.
26:01Mais je n'ai pas d'inquiétude.
26:03Pour plaider votre cause,
26:04à quel mettre en éloquence recourir,
26:05sinon à vous-même ?
26:06Saint-Simon,
26:07merci de cette louange, monsieur.
26:08Le Duc,
26:09croyez-la parfaitement sincère.
26:11Saint-Simon,
26:11tant mieux,
26:12elle m'en hardit à vous parler.
26:13Le Duc,
26:14vous en hardit.
26:15D'où ce besoin d'un tête-à-tête ?
26:17J'ai une autre cause
26:18que la mienne a plaidé,
26:19une cause beaucoup plus grave,
26:21beaucoup plus urgente.
26:22Oh,
26:22vous piquez ma curiosité.
26:24Saint-Simon,
26:24abordez l'affaire m'embarrasse.
26:26Le Duc,
26:26allons,
26:27pas de coquetterie.
26:27Cette cause me distraira
26:29de mon ennui.
26:30Car je crève d'ennui,
26:31moi,
26:31dans ce palais encrouté
26:32de tartuffes et de bigots.
26:33Saint-Simon,
26:34c'est la vôtre.
26:35Comment cela ?
26:36C'est la mienne.
26:36Votre cause ?
26:37Curieuse réponse.
26:38On m'a informé de votre situation.
26:40Une tempête se forme à votre insu.
26:42Vous déraisonnez de manière étrange,
26:44lui dit le Duc.
26:44Je fuyez la cour.
26:46Vous, monsieur,
26:47elle vous fuit.
26:48Le Duc,
26:48la cour me fuit.
26:49Moi,
26:50Philippe d'Orléans,
26:50elle vous fuit.
26:52Et vous-même la fuyez.
26:53Le Duc,
26:54cette affirmation me désoblige.
26:56Je choisis mes séjours
26:57sans m'autoriser de personne.
26:58Saint-Simon,
26:59fuir n'est pas choisir.
27:00Vous traduisez Saint-Simon
27:05en le ramassant encore davantage.
27:07C'est ça, exactement.
27:07Mais pour lequel des deux personnages
27:09avez-vous le plus de tendresse ?
27:13J'ai de l'admiration.
27:14Pour Saint-Simon ?
27:16Et de la tendresse pour le Duc ?
27:18Voilà.
27:18Alors, de l'admiration pour quoi ?
27:20Pour sa probité,
27:23pour…
27:24En d'autres termes,
27:25autre question.
27:26À qui…
27:28Si vous aviez dû naître
27:31sous l'un des deux noms,
27:33lequel auriez-vous préféré ?
27:34Vous préférez la vie de…
27:37Vous n'allez pas me faire grire.
27:38Vous préférez la vie du Duc d'Orléans
27:39plutôt que celle du Duc de Saint-Simon.
27:41Oui.
27:41Enfin, Saint-Simon,
27:42il a vécu beaucoup plus longtemps.
27:43Oui, d'accord.
27:45Mais de manière beaucoup plus austère.
27:47Beaucoup plus austère.
27:48Oui, parce qu'il était quand même très…
27:49C'est un homme frustré quand même.
27:50Très large.
27:51C'est une tête…
27:52Saint-Simon, c'est une tête politique.
27:54Oui.
27:54Il adore la politique.
27:56C'est pour ça qu'il intervient aussi là.
27:57Et ensuite, sous la Régence,
27:59il va avoir un rôle politique assez important,
28:01Saint-Simon.
28:02Je ne passe ça parce qu'on…
28:03C'est très proche du Duc de Bourgogne,
28:07qui était l'adeptifis de Louis XIV,
28:09qui était normalement l'héritier, etc.
28:11Voyez-vous.
28:11C'est une tête politique, Saint-Simon.
28:14Et en fait, sauf pendant la Régence,
28:16il n'a pas été pris en considération, en vérité.
28:18Donc, il était certainement un peu frustré.
28:20C'est pour ça qu'on dit de lui
28:21que c'est une langue de vipère.
28:22Oui, absolument.
28:23C'est assez vrai, quand même.
28:24C'est assez vrai, oui.
28:26Les coups de pâtes de Saint-Simon sont terribles.
28:27Ils sont terribles.
28:28Ils sont terribles.
28:29Ils sont terribles.
28:29C'est génial.
28:30C'est génial parce qu'il a une possession de la langue.
28:32Et notamment sur le fameux abbé du bois.
28:34Mais bien.
28:35Sur lequel il est…
28:36Il est extraordinaire.
28:38Absolument.
28:38Et contre Madame de Saint-Simon.
28:40Contre Madame, non pas de Saint-Simon,
28:41qui l'adore,
28:42mais de maintenant, par exemple.
28:43Contre les bâtards.
28:44Contre les bâtards, il est absolument terrible.
28:47Il est sanglant.
28:47Il est sanglant.
28:48Lui d'Orléans, j'aurais préféré être lui, naturellement,
28:51parce que c'est un homme de plaisir.
28:53Moi, je ne suis pas un débauché,
28:54mais j'aime le plaisir.
28:55Oui.
28:55Bon.
28:56Saint-Simon, ce n'est pas un homme de plaisir.
28:58Non.
28:58Il est assez gourmand.
28:59Ce n'est pas du tout…
29:00Oui, oui.
29:00Mais c'est un individu beaucoup plus austère.
29:03C'est un homme moral.
29:04C'est un homme…
29:05Oui, c'est un homme moral.
29:06Comme je le disais, d'une grande promité.
29:07Absolument.
29:08C'est un personnage tout à fait…
29:09Alors, ils sont tous les deux…
29:10Assez courageux, d'ailleurs.
29:12Absolument.
29:12Ce sont des personnages, évidemment, quand on les regarde aujourd'hui,
29:17quand on parle de cette débauche, etc.,
29:19ce sont des personnages tout à fait exorbitants pour nous.
29:21Absolument.
29:22Mais c'est ce qui fait…
29:24Ce sont des personnages qui, en plus, sont tout à fait de leur siècle.
29:29Absolument.
29:29Aujourd'hui, c'est impensable.
29:32Impensable.
29:34Il est évident que c'est impensable.
29:35Mais on ne peut pas lire l'histoire à partir de…
29:38uniquement d'où nous sommes.
29:39Absolument.
29:39On est obligé de reprendre les choses depuis le début, si j'ose dire.
29:44Et là, il y a…
29:47Alors, sous votre plume, une manœuvre, d'une certaine manière,
29:51par la langue de Saint-Simon.
29:54Comment va-t-il faire en sorte d'orienter, d'une certaine façon,
30:01le Duc d'Orléans, si amoureux de Madame d'Argenton,
30:04pour lui dire…
30:05Comment va-t-il s'y prendre pour lui dire
30:07mais il faut laisser tomber votre maîtresse adorée ?
30:09Comment va-t-il s'y prendre ?
30:11C'est là que l'art de la persuasion intervient.
30:14D'ailleurs, je donne un épigraphe au début,
30:16je donne quelques lignes tirées de Saint-Simon,
30:19justement, qu'il écrit lui-même,
30:20où il dit qu'il y a un danger quand même pour lui.
30:21C'est risqué pour lui.
30:22Oui.
30:23Parce que c'est quand même le deveu du roi,
30:24c'est quand même des personnages très éminents.
30:26Très éminents.
30:27Même s'ils sont amis quand même.
30:28Il ne faut pas qu'ils se plantent.
30:29Oui.
30:29Il ne faut pas qu'ils se plantent.
30:31Et après tout, le Duc de Oran pourrait mal le prendre.
30:33Bien sûr.
30:35Quel est ce Saint-Simon qui vient me donner des conseils
30:36et qui me dit d'abandonner ma maîtresse ?
30:38Voilà, absolument.
30:40Donc, Saint-Simon, il y a toute une manœuvre qu'il doit observer.
30:42Saint-Simon, c'est un très grand psychologue.
30:45Il faut être d'ailleurs.
30:45Le grand avocat, il doit l'être.
30:46L'avocat général aussi doit l'être.
30:48Absolument.
30:49Il a cette qualité.
30:50Il a bien sûr une expertise,
30:53un maniement prodigieux de la langue.
30:55Il la maîtrise d'une façon extraordinaire.
30:57Tous ces gens-là sont extrêmement cultivés.
30:59Oui.
31:00On peine à imaginer les puits de culture
31:03qu'étaient ces gens.
31:05Bien sûr.
31:05Bien sûr.
31:05Absolument.
31:06Alors, je sais que le latin aujourd'hui
31:07n'est plus tellement à l'honneur de notre enseignement.
31:09Oui.
31:09Mais c'est dommage parce que ce sont des gens qui…
31:13Ils sont pétris.
31:13Mais bien sûr.
31:14Absolument.
31:14Ils sont pétris de ça.
31:15Et donc, l'art oratoire, ils connaît.
31:17Ils ont étudié Cicéron.
31:20Il y a tout ça qui les habite.
31:21Et lui, Saint-Simon en particulier,
31:23est un homme qui a vraiment un art oratoire extraordinaire.
31:27Et donc, qu'est-ce qu'il fait ?
31:29Il est diplomate.
31:30C'est un grand diplomate.
31:31C'est un grand diplomate, oui.
31:32Il est diplomate avec…
31:34Alors donc, il est doux, puis il y va doucement.
31:36Puis après, hop, il tend.
31:37Il met un peu la tension.
31:38Puis il revient en arrière.
31:39Il le flatte.
31:40Il le caresse, si je puis dire.
31:41Pas physiquement.
31:42Oui, bien sûr.
31:43Il l'amadoue comme ça.
31:45L'autre se détend.
31:46Il revient à la charge.
31:47Et puis, il est dur.
31:48À la fin, il charge.
31:49Comme le duc continue à résister,
31:51parce qu'évidemment, il adore cette femme.
31:53Il ne veut pas s'en séparer.
31:54Là, Saint-Simon met le paquet.
31:55Oui.
31:56Et à un moment, il bourre.
31:57Et c'est en cela que vous avez construit ce dialogue
32:05en menant une intrigue d'une certaine façon.
32:08Parce qu'on ne sait pas comment il va s'en sortir.
32:09Absolument.
32:10Au début, il avance très, très lentement.
32:14Il ne sait pas d'ailleurs si, comme vous le disiez,
32:17si cette manœuvre ne va pas causer sa perte.
32:20Bien sûr.
32:20C'est celui de sa femme.
32:21Il ne va pas, mon chéri.
32:23Il ne dit pas mon chéri, mais cher ami.
32:25Tu vas quand même avoir toute la cour contre toi.
32:28Mais bien sûr.
32:28Puisque la cour est majoritairement contre le duc d'Orléans.
32:31Donc, c'est te mettre dans une situation extrêmement délicate.
32:37Absolument.
32:37Et alors, le duc d'Orléans, qu'est-ce qui le fait céder ?
32:40Pourquoi il va-t-il quitter cette maîtresse, selon vous ?
32:43Parce que Saint-Simon arrive à le persuader que son destin est en danger.
32:48Parce que l'exil dont parle Saint-Simon, dont il le menace en disant attention,
32:54il va être accusé de haute trahison.
32:56De haute trahison.
32:57Absolument.
32:58Le duc d'Orléans.
32:59Le duc d'Orléans.
32:59Et Saint-Simon lui représente, il lui brosse le tableau sur le vif de ce que sera sa vie.
33:06Et il lui dit, plus personne n'aura soin de vous, plus personne ne viendra vous voir.
33:10Vous serez exilés aux confins du royaume, votre vie sera une ruine.
33:16Alors, l'autre, malgré tout, résiste tellement sa passion est forte.
33:19Sa seule femme qu'il ait vraiment aimé, le duc d'Orléans, Madame d'Argenton.
33:23Donc, il résiste à mort.
33:25Et puis, à force, il faut bien qu'il cède.
33:28Aïe, aïe.
33:28Alors, le duc d'Orléans, à propos, je cite ce passage parce que Saint-Simon va lui demander,
33:35comme on l'a compris, de quitter cette Madame d'Argenton
33:38et de se remettre dans le droit chemin pour retrouver les faveurs du roi.
33:41Et de la cour d'abord, enfin de la cour d'abord et du roi ensuite.
33:46Et le duc d'Orléans dit cette chose.
33:48Quand on a le bonheur d'adorer sa maîtresse et d'en être adoré,
33:53la chance de vivre au paradis d'un amour idéal,
33:59c'est de la comté qui parle.
34:01– Oui, c'est pas Saint-Simon, là.
34:02– C'est de la comté qui parle.
34:03Non, mais c'est le duc d'Orléans, mais c'est de la comté qui parle.
34:05Quand on a le bonheur d'adorer sa maîtresse et d'en être adoré,
34:08la chance de vivre au paradis d'un amour idéal,
34:11on en cultive les fleurs, on en respire les parfums,
34:15on ne perd pas son temps à se courber sous les ronces de la cour,
34:18ni à s'écorcher de ses épines.
34:21C'est tout le travail du duc d'Orléans,
34:26c'est de lui dire, vous devez quitter le paradis.
34:30– C'est ce que dit Saint-Simon au duc.
34:32– C'est ce que dit Saint-Simon au duc.
34:32– C'est absolument ça.
34:34Vous devez quitter le paradis.
34:36– Vous devez quitter le paradis.
34:37Vous devez quitter le paradis pour un enfer
34:43qui est un enfer plus light que celui dans lequel vous tomberez
34:50si vous ne quittez pas le paradis.
34:51– Absolument.
34:52C'est l'enfer de vivre avec sa femme.
34:54– C'est l'enfer de vivre avec sa femme.
34:55Parce qu'alors là, sur sa femme, il est terrible, le duc d'Orléans.
35:00– Le duc d'Orléans, oui, il ne l'aime pas beaucoup.
35:02– Non mais il ne lui trouve absolument aucune qualité.
35:06– Absolument.
35:06– Et là où le dialogue est très intéressant, c'est que, a priori,
35:11le duc de Saint-Simon ne lui trouve pas non plus beaucoup de qualités.
35:14Mais là, il se fait d'une certaine façon l'avocat du diable.
35:18– Absolument.
35:19– Et là, l'expression prend tout son sel.
35:20C'est vraiment l'avocat du diable parce qu'il arrive à vanter quand même
35:26les qualités de la fille de Madame de Boutespant, de la Duchesse d'Orléans.
35:31Il arrive quand même à lui trouver des qualités pour convaincre.
35:35Non mais il dit au duc d'Orléans, écoutez, bon, ça va,
35:38elle n'est quand même pas aussi détestable que vous.
35:40Et il l'amène d'une certaine façon à récipicence.
35:44Il lui dit, voilà, il faut revenir dans le droit chemin.
35:47Alors, historiquement, est-ce qu'on trouve dans les biographies du duc d'Orléans,
35:56est-ce qu'on trouve cet acharnement contre sa femme, non ?
35:59– Non, vous savez, il s'en fichait un petit peu de sa femme.
36:03Et puis bon, c'était assez conforme aux mœurs.
36:06– Oui, oui, oui, il est marié de toute façon, il est marié sur ordre du roi.
36:09– Oui, tout à fait, absolument.
36:10– Voilà, il est marié sur ordre du roi, donc on lui a dit…
36:13– Simplement, il trouve qu'elle est, je crois que c'était le cas d'ailleurs,
36:15il trouve qu'elle est pénible parce qu'elle a un orgueil nobilière.
36:19– Oui. – Il ne supportait pas quand même très facilement
36:22qu'elle lui dise, toi, enfin il ne disait pas toi, il disait bon,
36:24tu n'es pas vraiment fils de roi.
36:26Alors qu'il est d'un sang réellement pur, si j'ose dire.
36:29– Oui, oui, oui, oui. – Le duc d'Orléans.
36:31Alors qu'elle-même, c'est une fille naturelle.
36:34Et donc, Philippe d'Orléans, ça le…
36:37Enfin, il lui a fait quand même huit enfants,
36:38donc elle devait lui plaire un peu quelque part.
36:40– Elle devait lui plaire quand même.
36:40Oui, enfin bon, il n'était pas à sa prêche, je pense.
36:43– Non, il n'était pas à sa prêche.
36:44Enfin, il a rempli son rôle, en tout cas.
36:46– Oui, alors imagine-t-on, parce que dans votre livre,
36:50on découvre ces figures, on découvre la cour,
36:54mais on sent murmurer Paris avec le Dieu.
36:57Imagine-t-on le Paris du duc d'Orléans ?
36:59Qu'est-ce que c'étaient les jardins du Palais Royal ?
37:02C'était un immense bordel.
37:03– Oui, il y a quand même une grande pauvreté.
37:07Surtout, vous voyez, l'hiver 1709 était abominable, terrible.
37:12La Seine gèle, c'est terrible.
37:151710, c'est-à-dire le 1er janvier 1710.
37:18Normalement, c'est sur trois jours chez Saint-Simon.
37:21Moi, je l'ai fait sur un jour.
37:23Un peu théâtre classique, c'est-à-dire unité de lieux, de sujets et de temps.
37:30– Oui, bien sûr, c'est très vivant quand même autour du Palais Royal,
37:34mais en effet, ce n'est pas le luxe.
37:36Il y a tout, c'est la diversité extraordinaire,
37:39c'est la vie populaire dans ce qu'elle a souvent de dur,
37:41et puis en même temps d'extrêmement vivant, vous voyez.
37:44Et le duc d'Orléans, tout évident, se plaît là-dedans.
37:46Parce qu'il y a quelque chose que j'aime bien chez lui,
37:49il n'a pas du tout d'orgueil nobiliaire.
37:51– Oui, oui, absolument.
37:53C'est pour ça que ça en fait un personnage tout à fait attachant.
37:55– Il est très attachant, ces soldats l'aimaient, l'admiraient,
37:58vous voyez, un peu comme son père, monsieur d'ailleurs,
38:00ce petit bonhomme-là, ce domite sentimental, comme je dis.
38:03– Absolument.
38:03– Il était aimé, etc.
38:04C'est des hommes, c'est assez étrange.
38:07– Oui, il n'est pas tout d'une pièce.
38:08– Il n'est pas du tout.
38:09Il y a quelque chose de simple.
38:11– Oui.
38:11– Mais Saint-Simon aussi.
38:12– Oui.
38:13– Mais Saint-Simon est plus d'une pièce tout de même.
38:15Mais je veux dire, vous voyez, avec ses gens, son personnel,
38:19avec les gens de sa région, la Ferté Vida, vous voyez,
38:22c'est dans l'heure, aujourd'hui,
38:25ce n'est pas du tout un homme prétentieux, ce n'est pas du tout…
38:27– Non, enfin, il est quand même assez fier d'être le duc de…
38:29– Non, il est très fier d'être ce qu'il est.
38:31– Oui, duc et père de France.
38:32– Tout à fait.
38:33– Attention.
38:33– Mais vis-à-vis des gens du peuple, il n'a pas de morgue.
38:35– Oui.
38:36– Et duc d'Orléans, je crois que c'est pareil.
38:37– Oui, il en a beaucoup plus.
38:39– Absolument.
38:39– Alors, les deux en ont beaucoup plus contre la…
38:42enfin, ils sont tous les deux quand même très lucides
38:47sur la cour et sur l'esprit de cour,
38:50sur ces clabeaux d'âge.
38:52Je ne sais pas si on peut créer ce néologisme, mais pourquoi pas.
38:55Ils sont extrêmement critiques tous les deux sur la cour.
38:58– Absolument.
38:59Et vous savez, il y a quelque chose que je n'ai pas souligné
39:02dans la pièce parce qu'on ne peut pas tout dire non plus,
39:04mais j'y songe dans notre discussion.
39:06Saint-Simon est une langue de vipère.
39:10On dit même qu'il est assez méchant.
39:12– Oui.
39:12– Il est partagé parce qu'en même temps,
39:14c'est un homme de passion mystique.
39:17Enfin, je veux dire, il a toutes les qualités et tous les défauts.
39:19– Oui, oui, oui.
39:19– Bien.
39:20Le duc d'Orléans, lui, il a quelque chose que j'aime beaucoup,
39:24c'est qu'il aime bien les gens.
39:26Et la meilleure preuve, c'est qu'il y a quelque chose
39:29qui sidère Saint-Simon à la mort de Monseigneur,
39:31c'est-à-dire le Grand Dauphin.
39:32– Le Grand Dauphin, oui.
39:33– Le Grand Dauphin, qui déteste Philippe d'Orléans,
39:36le Duc d'Orléans, parce qu'il envie ses capacités,
39:40militaires notamment.
39:41– Oui.
39:41Parce que c'est un très bon militaire.
39:43– Parce qu'il est très talentueux.
39:44– Absolument.
39:45– Et il se trouve que Saint-Simon lui dit,
39:47enfin, M. le Duc,
39:52Monseigneur vient de mourir et vous pleurez.
39:54Et l'autre lui dit,
39:56ils sont cousins avec Monseigneur,
39:58et il lui dit, en gros, je résume,
40:01je l'aimais bien.
40:03Alors que Monseigneur faisait partie de la cabale.
40:06– Oui, oui, oui.
40:06– Vous voyez ?
40:07Et Luc d'Orléans, c'est un type qui est bonhomme,
40:09qui est débonnaire sous cet angle.
40:12C'est ça qui le rend attachant.
40:13– Oui, oui.
40:14– Il n'est pas méchant du tout.
40:15– Ça n'est pas du tout un grand seigneur,
40:17de surcroît,
40:18ça n'est pas du tout un grand seigneur méprisant.
40:20– Pas du tout du tout.
40:21– Pas du tout du tout.
40:22– C'est quelqu'un, oui, oui,
40:23c'est en plus un heureux caractère.
40:26– Ah oui, tout à fait.
40:26– Un homme aimant les plaisirs et s'y connaissant.
40:28– Absolument.
40:28– Donc ça fait…
40:30Et là où je trouve que vous êtes très fort,
40:34c'est que vous prenez deux personnages diamétralement opposés.
40:38– Antithétiques.
40:39– Absolument.
40:40– Absolument.
40:40– Ce sont deux personnages…
40:41– Et qui se retrouvent.
40:42– Mais qui se retrouvent.
40:43– C'est la synthèse.
40:43– Et qui se retrouvent au nom d'une amitié enfantine.
40:47– Absolument.
40:47– C'est-à-dire que ce qui les a soudés durant l'enfant…
40:50– Mais il n'y a pas…
40:52– Tout à fait.
40:52– Et on trouve dans les mémoires de Saint-Simon,
40:55puisqu'il faut quand même savoir que le duc d'Orléans
40:59s'est entouré durant la Régence d'un personnage absolument détestable
41:05qui est l'abbé Dubois…
41:07– Son précepteur.
41:08– Son précepteur.
41:09Saint-Simon ne sut pas…
41:11Il avait toujours l'abbé Dubois après lui.
41:13Et Saint-Simon détestait l'abbé Dubois.
41:16Quand bien même, pour autant, l'amitié qui s'est nouée entre eux
41:20est plus forte que cela.
41:21– Oui, bien sûr.
41:21– C'est-à-dire qu'il tolère au duc d'Orléans
41:24ce qu'il n'aurait jamais toléré chez un autre.
41:27– Oui, absolument.
41:28– Et ça fait…
41:29ça tisse entre eux une complicité qui est inouïe.
41:34– Oui, qui est inébranlable.
41:35– Qui est inébranlable.
41:36– Par exemple, le duc d'Orléans, je le dis très rapidement,
41:39était pour l'Alliance de la France et de l'Angleterre,
41:42en tant que région.
41:44Saint-Simon était pour l'Alliance de la France et de l'Espagne.
41:47Ce n'était pas le choix.
41:47Et de fait, le duc d'Orléans s'est rapproché d'Angleterre.
41:51Mais il n'empêche qu'il a envoyé comme ministre plénipotentiaire,
41:55d'ailleurs, ambassadeur spécial Saint-Simon en Espagne.
41:58Vous voyez, il a cette…
41:59Il l'a honoré comme ça.
42:02Parce qu'il est par affection,
42:03parce que politiquement ce n'était pas sa stratégie.
42:06Il le fait pour lui faire plaisir.
42:08Et aussi pour des raisons diplomatiques utiles, naturellement.
42:11Et donc, ce lien d'amitié entre les deux,
42:13il se rencontre assez rarement au moment où il se voit de temps en temps.
42:18Mais il y a cette affection, cette confiance née dans l'enfance qui résiste à tout.
42:26Et c'est sans doute l'une des raisons, pas la seule peut-être,
42:28mais pour laquelle Saint-Simon décide, malgré les risques pour lui,
42:32de défendre le Duc d'Orléans et de le prévenir de la cabale menée par Madame de Maintenon,
42:39par Mgr Le Grand Dauphin et probablement par Louis XIV,
42:42avec l'aval de Louis XIV.
42:43C'est gonflé.
42:44– Oui.
42:45Alors, on dit que Madame de Maintenon a très mal pris une plaisanterie du Duc d'Orléans,
42:56plaisanterie qu'elle n'a pas prise comme telle.
42:57Pouvez-vous nous dire de quelle plaisanterie il s'agit ?
42:59– C'est le moins qu'on puisse dire.
43:01Il était le Duc d'Orléans l'année précédente, donc en 1708-1709.
43:05Il se trouve comme commandant des troupes françaises,
43:08enfin une partie en tout cas, à Saragosse et en Espagne en tout cas.
43:12Et les combats sont durs.
43:15Les combats, c'est-à-dire de succès sur l'Espagne, moi je passe les détails.
43:18Et un jour, avec ses officiers…
43:21– On fait ripaille.
43:23– Ils font ripaille, absolument.
43:25Ils boivent, ils sont heureux, ils plaisantent, comme des soldats quoi.
43:29Et lui, comme on l'a dit, il est simple.
43:31C'est un gaillard, Luc d'Orléans.
43:34Puis il dit à maman, je bois à la santé du con-capitaine.
43:38Le con-capitaine, c'est le con, c'est le sexe quoi.
43:42Du capitaine, c'est-à-dire de Madame de Maintenon.
43:44Parce qu'il ajoute ensuite, et je bois à la santé du con-lieutenant.
43:48Non, parce que le lieutenant, c'est le sexe de la princesse des Ursins,
43:52qui est la dame, qui est l'envoyée spéciale de Madame de Maintenon à la cour d'Espagne,
43:56qu'elle régente.
43:57Vous voyez, bon.
43:57Donc il se fout d'elle quoi.
43:59Je bois à la santé du con-capitaine.
44:02Je bois à la santé du con-lieutenant.
44:05Sauf que la princesse des Ursins, ça lui revient.
44:08Le quart d'heure suivant, elle envoie un cavalier, un émissaire à Madame de Maintenon à Versailles,
44:12qui apprend ça et qui s'en décrangle, et qui en veut à mort au neveu du roi.
44:18Voilà.
44:18– Alors, à la mort de… il y a l'autre versant également,
44:23puisque à la mort, enfin pas à la mort, mais 5 ans avant la mort de Louis XIV,
44:31la cour est notamment, c'est dû au règne, si j'ose dire, de Madame de Maintenon,
44:36mais la cour devient très religieuse.
44:39On a peur, le roi a peur de la mort, il a peur du jugement de Dieu.
44:46Et à côté, on a un duc d'Orléans qui moque la religion, qui moque la morale,
44:54cette faiblesse de la cervelle, comme l'écrit Rimbaud.
44:59Donc, il y a d'un côté ce grand retour de l'austérité, du religieux,
45:07et puis de l'autre, ce personnage exorbitant.
45:10Là aussi, ça n'est pas au-delà de Madame, au-delà de ses maîtresses,
45:13au-delà de ses débordements, au-delà de son libertinage,
45:16enfin plutôt au cœur de son libertinage, il y a cette critique de la religion,
45:22et cette moquerie constante des mœurs.
45:25– Alors là, tout à fait. Et là, c'est très intéressant, parce que si vous voulez,
45:28on peut le prendre, parce que Saint-Simon, il est du côté de l'ancienne cour,
45:32il est du côté Louis XIII dans la mentalité.
45:35– Oui, c'est ça. C'est pour ça que je…
45:36– Absolument. Lui est pieux.
45:39Ce n'est pas la moraline, Saint-Simon.
45:41– Non, non, ce n'est pas la moraline dont parmi Dieu.
45:42– Mais il est pieux, il a une conception très forte de ce qu'est la France, le royaume.
45:47Il a écrit d'ailleurs une lettre à Denis Moroy pour dénoncer la misère, les guerres et tout ça.
45:52Donc c'est quelqu'un qui a le sentiment de sa patrie, on dirait aujourd'hui.
45:56C'est l'ancienne France, mais du règne de… avant même de Louis XIV, si je puis dire.
46:00Une certaine imagination, une image de la France un peu idéalisée.
46:05Et de l'autre côté, vous avez le Duc d'Orléans, c'est-à-dire…
46:09Le Duc d'Orléans, c'est le début du XVIIIe siècle.
46:12– C'est le début.
46:12– Cette pièce de ce point de vue-là, ce moment d'ailleurs indépendamment…
46:15– Le XVIIIe, c'est le début.
46:16– Oui, c'est ça.
46:17– C'est vrai pour le mobilier aussi.
46:18– Mais oui, mais c'est… voilà.
46:19Vous voyez, ça se place sur le point d'articulation entre deux mondes.
46:23– Oui.
46:23– C'est ça que traduit d'une certaine façon la pièce.
46:26Ça se termine en synthèse.
46:27Parce que je pense aussi que l'histoire a toujours une forme de synthèse.
46:30Mais ça, on peut en discuter une autre fois.
46:32Vous voyez ? Non, c'est vrai.
46:33Et donc, on est cinq ans avant la mort du XIV, le régime se durcit, etc.
46:38Mais dans le même temps, naît justement cette mentalité libertine au double sens du terme qu'on donnait,
46:44mais on pourrait employer un autre terme qui serait peut-être plus juste, la naissance,
46:49en bon, la naissance, le surgissement philosophique du siècle des Lumières.
46:57Les Lumières sont en train de naître, fort bien représentées par le duc d'Orléans.
47:03Et puis, une certaine, je ne dirais pas éternelle, mais les tréfonds du royaume, ça remonte à moi,
47:10incarnés par Saint-Simon.
47:12Et ces deux mondes-là sont représentés par ces deux personnages.
47:16Et ça, la synthèse se fait.
47:18– Oui, la synthèse se fait là.
47:21Laquelle synthèse va se défaire à la fin du même XVIIIe siècle ?
47:26– Bien sûr, absolument.
47:27– Et ce sera la Révolution française.
47:31Vous dites que le duc d'Orléans est le parfait représentant du XVIIIe siècle, voilà.
47:42Ce même XVIIIe siècle français, c'est presque idiot de dire français,
47:46puisque le XVIIIe est français par essence, si j'ose dire.
47:51C'est ce même XVIIIe siècle, avec ce devenir en lumière, si j'ose dire,
47:58que Nietzsche lui-même comparait, il dit, c'est comparable au miracle grec.
48:04– Tout à fait.
48:04Et pour aller dans votre sens, lorsque l'on voit Nietzsche faire l'éloge des moralistes français…
48:09– Et notamment de Chamfort.
48:10– Chamfort et Saint-Simon.
48:12– Et Saint-Simon.
48:12– Derrière, la brouillère, évidemment.
48:14– Voilà, voilà.
48:14– Vous voyez ?
48:15– Et ça, c'est votre terrain de jeu, quand même.
48:17– Disons que c'est l'un de mes terrains de jeu.
48:19– C'est l'un de vos terrains.
48:19– Absolument.
48:19– Il y en a d'autres, puisque vous avez Montaigne, La Boétie, Racine…
48:22– Oui, et puis d'autres types de textes, parce que je n'aime pas être spécialiste
48:25de quoi que ce soit.
48:26– Non, non, absolument.
48:27Vous êtes aussi romancier, on l'a dit.
48:28Il y a un essai sur la langue française, j'ai commencé par là.
48:31– Absolument.
48:31– Donc vous êtes…
48:32– Mais vous avez raison, je veux dire, disons que j'ai une affection particulière
48:37pour le XVIe, XVIIe et XVIIIe.
48:39– Oui.
48:39– J'aime bien le reste aussi.
48:41– Oui, oui, oui.
48:41– Et le XVIIe est intéressant, c'est un siècle très contrasté.
48:47– Oui.
48:47– Il y a une grande puissance, ça bouge beaucoup, beaucoup plus qu'on ne le croit.
48:51Il y a quand même ces immenses orateurs, ces immenses manieurs de langue quand même.
48:59– Oui.
48:59– Bossuet, c'est extraordinaire.
49:00Tu sais, je veux dire un truc, lorsque Bossuet n'est quasiment plus étudié en classe,
49:05mais c'est dingue quoi.
49:07On n'a qu'à détruire Notre-Dame, c'est un peu du même genre.
49:09– Oui.
49:09– C'est un peu du même genre.
49:10– Oui.
49:10– Il y a ces monuments de langue là, pas seulement lui.
49:14– Oui, monuments de langue pour Bossuet.
49:16– Bien sûr.
49:16Et ce n'est pas le seul.
49:17– Absolument.
49:18– C'est un peu brillant, c'est pareil.
49:19Est-ce qu'on l'étudie beaucoup ?
49:20– Absolument.
49:21Je ne peux pas terminer l'émission sans lire un petit peu des mémoires de Saint-Simon,
49:26puisque vous en parlez si bien.
49:30Voilà un extrait que vous mettez en exergue de ce livre.
49:34« Tandis que je mettais les fers au feu pour moi-même,
49:37je ne perdais point de vue la triste situation de M. le Duc d'Orléans.
49:42Il était allé de Marly à Paris, ainsi je ne l'avais point vu,
49:46et à Paris, je ne le voyais jamais.
49:49Frappé de la profondeur de sa chute, il ne se présenta à moi qu'un seul moyen de le relever,
49:55terrible à la vérité et même dangereux à lui proposer vainement,
49:59très difficile à espérer de lui faire prendre, mais qui, tel qu'il était,
50:04ne fut pas capable de m'épouvanter.
50:06C'était de le séparer d'avec sa maîtresse pour ne la revoir jamais. »
50:11Ce qui est très impressionnant dans cet extrait, c'est l'usage de la ponctuation.
50:16On voit bien qu'il y a là une écriture chez Saint-Simon qui se fait à l'oreille.
50:21On aperçoit ici que c'est un très grand musicien.
50:25Et il y en a un autre qui s'appelle Jean-Michel de la Comté.
50:29Voici ce que vous écrivez.
50:31Château de Versailles, mercredi 1er janvier 1710, bientôt 8 heures.
50:37Les croisés laissent passer un jour laiteux.
50:40Vu de loin, l'imposante géométrie des façades découpe ses angles droits sur le fond du ciel.
50:45En arrière-plan, les ténèbres.
50:47Plusieurs appartements font fortement éclairer.
50:50« Quand on s'approche, les plafonds peints resplendissent sous les énormes lustres.
50:55Ailleurs, les marbres, les statues restent dans l'ombre.
50:59Le lever de Louis XIV n'a pas encore eu lieu.
51:01Le rituel quotidien se déroulera à 8 heures précises
51:04quand Louis Bontemps, le premier valet de chambre,
51:07ouvrira les rideaux en velours cramoisi du lit à baldaquin
51:10qui dissimule le roi en chemise et bonne nuit.
51:13Alors il dira « Sire, voilà l'heure » et le théâtre commencera.
51:18C'est ainsi que vous commencez brillamment votre livre.
51:23J'ai eu beaucoup de plaisir, je pense, enfin j'espère que c'est communicatif,
51:29à recevoir Jean-Michel Delacompté pour cet ouvrage formidable
51:35qui s'appelle « Cabal à la cour ».
51:37Il faut suivre Jean-Michel Delacompté de près.
51:41Je n'ai jamais, cher ami, été déçu de l'un de vos livres.
51:45À la semaine prochaine pour un nouveau numéro d'Aux pieds de la lettre.
51:49Merci.
51:50Merci.
51:51Sous-titrage Société Radio-Canada
51:56Merci.