- il y a 1 semaine
Pour ce dixième rendez-vous de l'émission des livres de l'Humanité, Vincent Roy reçoit Sylvain Prudhomme, auteur du recueil de nouvelles "Les orages" (Gallimard). Retrouvez chaque jeudi à 19h une nouvelle mouture de l'émission.
« AU PIED DE LA LETTRE » : l'émission littéraire en vidéo de l'Humanité est présentée par Vincent Roy, que les lecteurs de L'Humanité-Dimanche connaissent bien puisqu'il y assure une chronique hebdomadaire. Cette émission a pour ambition de donner la parole aux auteurs.
Retrouvez toutes les émissions antérieures:
➡️ https://frama.link/AuPied2LaLettre
=====
Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
➡️ https://youtu.be/qulyGYdu0DA
Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
➡️ https://youtu.be/jFABG41EE0o
Émission n° 3 - jeudi 08 oct. 2020 : Mohammed Aïssaoui
➡️ https://youtu.be/cT1mQcc83nk
Émission n° 4 - jeudi 15 oct. 2020 : Belinda Cannone
➡️ https://youtu.be/Z7J8q0hpXwY
Émission n° 5 - jeudi 05 nov. 2020 : Jacques Weber
➡️ https://youtu.be/vEOHq_vheuA
Émission n° 6 - jeudi 12 nov. 2020 : Bernard Vasseur
➡️ https://youtu.be/Mo57uv3a8mM
Émission n° 7 - jeudi 03 décembre 2020 : Pascal Ory
➡️ https://youtu.be/hqzRjYMY9XQ
Émission n° 8 - jeudi 14 janvier 2021 : Jean-Michel Delacomptée
➡️ https://youtu.be/RymQnoAaodc
Émission n° 9 - jeudi 21 janvier 2021 : Alain Fleischer
➡️ https://youtu.be/vN7jVs7Zc2c
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Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
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Émission n° 3 - jeudi 08 oct. 2020 : Mohammed Aïssaoui
➡️ https://youtu.be/cT1mQcc83nk
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Émission n° 6 - jeudi 12 nov. 2020 : Bernard Vasseur
➡️ https://youtu.be/Mo57uv3a8mM
Émission n° 7 - jeudi 03 décembre 2020 : Pascal Ory
➡️ https://youtu.be/hqzRjYMY9XQ
Émission n° 8 - jeudi 14 janvier 2021 : Jean-Michel Delacomptée
➡️ https://youtu.be/RymQnoAaodc
Émission n° 9 - jeudi 21 janvier 2021 : Alain Fleischer
➡️ https://youtu.be/vN7jVs7Zc2c
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NewsTranscription
00:00...
00:13Bienvenue au Pied de la Lettre, l'émission littéraire de l'Humanité.
00:17Je reçois aujourd'hui Sylvain Prudhomme.
00:20Sylvain Prudhomme, bonjour.
00:21Vous êtes l'auteur de 10 livres et de 2 traductions.
00:25Parmi vos titres, on peut citer Légende, Les Grands, African Queen, La Vie dans les Arbres et Par les Routes,
00:33qui vous aura valu le prix Femina 2019.
00:36Je vous reçois aujourd'hui pour un recueil d'histoires, c'est vous qui le dites, ce ne sont pas
00:41des nouvelles mais des histoires, on va y revenir, intitulé Les Orages.
00:45Mais d'abord, ma question rituelle, celle que je pose à chacun de mes invités, comment ça va la société
00:53Sylvain Prudhomme en 2021, cette société, ce gros animal, comme se plaisait à le railler Nietzsche ?
01:04Petite forme quand même.
01:06Petite forme ?
01:07Mais j'espère que se passent aussi plein de choses, comment dire, on est tellement bousculé dans nos certitudes, tellement
01:18de choses vacillent que j'espère bien aussi qu'on va savoir en tirer mille élans.
01:35Mais ça vous plaît ce qui vacille ? C'est même l'objet de, on va y venir, c'est
01:39même l'objet de, est-ce que ce confinement, allez, soyons positifs, est-ce que ce confinement, ce ne serait
01:47pas, enfin ce confinement, pour l'instant nous n'y sommes pas encore, mais enfin il se profile ce troisième
01:51au moins,
01:54est-ce que ce confinement n'est pas une sorte d'orage où se couvre-feu et après viendra une
02:03formidable éclaircie ? Non, est-ce qu'on ne peut pas le voir comme ça ?
02:05– Alors je voudrais, j'aimerais bien le croire qu'il y aura cette éclaircie, je ne sais pas, pour
02:13le moment, en tout cas il y a un orage qui est bien supérieur à tous ceux que j'essaie
02:20de raconter,
02:20moi qui sont d'infimes orages. Non mais il y a clairement en tout cas un balaiement de beaucoup de
02:27certitudes.
02:28Moi je trouve ça toujours intéressant quand nos certitudes sont ébranlées. On était dans un monde avec beaucoup de certitudes,
02:36un peu trop de certitudes,
02:37une marche forcée presque dans des directions qui du coup se trouvent largement dynamitées, ça je pense que c'est
02:47intéressant quand on doute un peu.
02:49– J'allais vous le dire, je me posais moi-même la question en écoutant votre réponse, est-ce que
02:54la période ne serait pas finalement assez féconde pour un écrivain ?
02:58– Alors féconde, je pense de façon souterraine, de façon… moi j'ai par exemple absolument pas envie d'écrire,
03:07d'essayer d'écrire ni des nouvelles ni des romans
03:10qui parleraient de ce qu'on est en train de vivre, j'ai l'impression que ça met beaucoup beaucoup
03:14de temps à infuser en nous, à mûrir,
03:17je me sens absolument incapable d'en dire quoi que ce soit qui serait singulier, enfin le… et puis je
03:22trouve que c'est pas le rôle de la littérature,
03:25enfin de prendre comme ça les choses de front, j'ai l'impression qu'on est plutôt à l'écoute
03:32de choses souterraines
03:34qui font leur chemin tout doucement et je pense qu'en ce moment il y a énormément de choses qui
03:38creusent leur galerie en nous comme ça
03:41et sans doute que ce recueil d'histoire, bien sûr qu'il est écrit entre deux confinements,
03:49donc il y a plein de choses qui probablement inconsciemment lui donnent sa raison d'être,
03:57mais moi je préfère que ce soit très indirect, que ce soit… et même que ce soit un peu inconscient,
04:02enfin donc je pense que c'est fécond parce que… voilà, on est… moi je le sens comme une période
04:10de grande précarité
04:12dans nos certitudes, dans notre possibilité de nous projeter, de très grandes…
04:20on constate nous-mêmes qu'on pense chaque semaine des choses différentes de celles qu'on pensait la semaine précédente,
04:26ça rend assez humble, assez… on est dans le contraire d'un moment où on se risquerait à une quelconque
04:35prophétie,
04:36à des pronostics et tout, et ça je pense que voilà, en tout cas je vois bien que ça m
04:43'a conduit vers des formes assez brefs,
04:44des choses qui sont plutôt dans l'instantané, où je me dis là, oui je peux capturer, essayer de saisir
04:50quelque chose d'un…
04:51elle est écrite dans le sentiment de cet instant-là, qui ne sera peut-être pas celui que j'aurai
04:55dans deux semaines,
04:55parce qu'on passe de moments de colère, de ras-le-bol à des moments d'accablement,
05:00et puis des moments où finalement on se dit mais tout ça c'est pas mal,
05:03enfin je ne sais pas comment dire que tout ça soit un peu secoué,
05:08donc j'ai l'impression que… voilà, ça c'est fécond, ça c'est fécond je pense.
05:13– Alors, une question plus générique, pourquoi est-ce que vous écrivez Sylvain Prudhomme ?
05:20En d'autres termes, qu'est-ce que vous attendez de l'écriture ?
05:24– Je pense que vraiment moi j'écris avec à chaque fois l'envie d'aller m'installer dans des
05:34instants,
05:35dans des moments vécus, que je revis dans l'écriture,
05:39ou alors que… ou totalement fictionnés, mais il y a quelque chose comme ça de l'immersion dans du sensible,
05:47dans du sensoriel.
05:51C'est comme si l'écriture c'était une sorte de stéthoscope,
05:58ou d'instrument grossissant de tout, de toutes les sensations,
06:03avec des gros plans, avec aussi une écoute plus fine,
06:07quelque chose qui est… où tout d'un coup on suspend le flux de la vie,
06:13qui court toujours trop vite, enfin voilà,
06:15et il y a plein de choses qu'on vit, qu'on sent, qui nous traversent,
06:20qui nous électrisent, et puis tout de suite c'est recouvert par quelque chose d'autre qui arrive après,
06:27il y a une succession comme ça, chaque… et donc on interrompt ce flux,
06:31et on retourne s'installer, avec là tout d'un coup un temps qu'on peut suspendre,
06:35et qu'on peut prolonger indéfiniment,
06:37dans des instants dont on a senti qu'il s'y jouait quelque chose de décisif.
06:43Alors je reprends votre image du stéthoscope,
06:47ce que vous sondez ce sont les cœurs,
06:50le vôtre, et ceux des autres ?
06:53Oui, ce n'est pas forcément du tout des scènes de ma vie à moi,
07:00bien sûr que oui, parfois aussi, enfin évidemment,
07:04mais parfois des choses qu'on me… des scènes qu'on me raconte,
07:08des scènes aussi que j'imagine parfois, je ne sais pas,
07:10mais toujours, si je les raconte, c'est parce qu'elles…
07:14c'est des miroirs, enfin qu'elles me renvoient à des questions que je me pose,
07:19enfin je crois vraiment très très fort au fait qu'il faut que ça nous soit nécessaire ce qu'on
07:27raconte,
07:27enfin que j'ai besoin de ça, j'ai besoin très sincèrement que dans le geste d'écrire,
07:35il y ait un geste de… que ça soit lié à une envie de comprendre, à une envie de…
07:40donc il ne faut pas que ça soit gratuit, pour moi, je ne peux pas raconter des choses dont je
07:44me fiche,
07:45enfin il faut absolument, ou qui sont très à distance, il y a quelque chose de diversité.
07:48Vous avez besoin d'une implication.
07:50Oui, j'ai besoin d'un enjeu aussi, un enjeu de…
07:52et j'aime bien, enfin évidemment je préfère ne pas…
07:56même je n'écris que sur des choses comme ça, ne pas savoir,
07:59ne pas… justement j'y vais pour… j'y vais avec quelque chose d'exploratoire, un peu comme…
08:04Voilà, j'avais une question là-dessus précisément, mais d'abord, qu'est-ce qui va déclencher chez vous un
08:11livre ?
08:14Il mûrit, il est là, il est à l'état latent, à l'état inconscient, qu'est-ce qui va
08:18déclencher ?
08:19Qu'est-ce qui va déclencher l'acte d'écrire ?
08:21Le moment où vous vous mettez devant la page blanche.
08:24Pendant longtemps, il y a quelque chose qui flotte un peu devant nous,
08:27qui est comme un territoire, comme un voyage presque qu'on a envie de faire,
08:31une destination qu'on a élue, on se dit j'ai envie d'aller voir là-bas.
08:37Ça tient au lieu ?
08:38Ça tient parfois à un lieu, à un décor.
08:41Là, je ne sais pas, quand j'avais fait de légende, c'était la Croix,
08:43un paysage un peu ingrat, mais très âpre, impitoyable.
08:48Je me disais, voilà, là-bas, je sens que les choses vont être à nu, en quelque sorte.
08:53Donc parfois c'est un décor, parfois c'est aussi un territoire intérieur,
08:56un peu quelque chose des questions, des zones, des régions, je ne sais pas,
09:07du désir ou du rapport à la mort, je ne sais pas, au temps qui passe.
09:12Enfin, on dit, voilà, pendant très longtemps, ça reste relativement indéterminé.
09:19Et on sait de quoi sera, il y a un matériau qui commence à être là,
09:23je ne sais pas, des récits qu'on nous a faits,
09:24ou nous, des scènes vécues dans lesquelles on a envie de retourner.
09:27Et puis il y a un moment où tout d'un coup, ça précipite.
09:31Je sais qu'en tout cas, tout d'un coup, j'ai l'entrée,
09:33je vois comment les choses vont pouvoir se…
09:36C'est vraiment quelque chose de l'ordre, l'attaque.
09:38Je sais par où je vais regarder tout ça, par où je vais entrer dans ce territoire.
09:42Et je ne sais pas, en revanche, après, ce qui va s'y passer.
09:44Mais je… voilà, comme si je décidais que c'était par là,
09:48que j'allais arriver sur cette île.
09:50– Je vous pose la question, parce que je pense notamment à Parler route.
09:54Je le rappelle, le roman qui vous a valu le prix Fémina en 2019.
09:57Et je me posais la question de savoir comment vous procédez pour un roman.
10:04Est-ce que vous avez un plan ou est-ce que c'est l'écriture qui va vous guider ?
10:09Donc vous avez trouvé votre territoire, vous le disiez, votre décor.
10:13Vous commencez par la première phrase, j'imagine, voilà.
10:16À moins que vous ne reveniez sur cette première phrase
10:19ou que le premier G ne soit pas définitif, vous allez nous expliquer tout ça.
10:22Et qu'ensuite, c'est votre écriture qui vous guide.
10:25J'avais le sentiment que vous ne procédiez pas par un plan,
10:29vous n'aviez pas de plan établi.
10:31Est-ce que je me trompe ou est-ce que…
10:32– Vous avez raison, c'est exactement comme ça que je procède.
10:35Évidemment que sans cesse, en même temps qu'on avance dans le roman,
10:39moi j'écris du début vers la fin, enfin voilà.
10:41Et donc, bien sûr, sans cesse, on se projette dans la suite,
10:44on imagine des points de passage en fait.
10:47Mais ça se construit vraiment en écrivant.
10:52Moi, je fonctionne beaucoup à l'intuition,
10:53en essayant d'accueillir dans l'écriture les événements du présent de l'écriture.
10:57Et par exemple, pour parler route, il y a un moment,
11:01moi j'avais depuis longtemps, j'accumulais des choses
11:03autour de cette question de l'autostop, j'en avais fait beaucoup.
11:06J'accumulais des souvenirs, des carnets dans lesquels je remplissais des…
11:11Je notais la parole de plein d'automobilistes, je notais des rencontres.
11:15Mais vraiment, le point de départ du livre,
11:17c'est le moment où la première phrase est donnée.
11:19Et j'ai retrouvé des carnets où elle est à peu près telle qu'elle.
11:22– Et la première phrase est décisive à chaque fois chez vous ?
11:25– En tout cas, en fait, elle pose énormément de choses
11:27parce qu'elle pose une distance par rapport à ce qu'on raconte.
11:30Là, dans la première phrase de parler route,
11:33il y a l'idée de deux amis, d'un ami qui retrouve son…
11:38Enfin voilà, de Sacha, qui retrouve l'autostoppeur 20 ans après,
11:42donc d'un passé commun, 20 ans après, quelque chose, d'un bilan.
11:46Et en fait, il y a énormément de choses qui sont là en place
11:48dès cette première phrase.
11:49Et en fait, pour moi, ça a décidé d'une sorte de…
11:52Pratiquement tout était là.
11:53Et il y a dans cette situation de départ,
11:56il y a deux amis qui se retrouvent.
11:57Il y a le fait que l'un, maintenant, vit avec Marie,
12:01que ça fait un triangle.
12:02En fait, tout est là.
12:02Et moi, je pars avec ça, en fait, un peu en me disant
12:05on va voir ce qui va se passer entre ces trois-là.
12:08Ils sont doués par cette première phrase d'une sorte de force propre chacun.
12:13Voilà, ils sont caractérisés par celui qui arrive,
12:15celui qui repart, Marie qui est là, qui est amoureuse de l'un,
12:20vu qu'il va devenir de l'autre.
12:20Et je me dis, bon, voilà, on va voir comment ça va.
12:23Mais vraiment comme des billes un peu…
12:24Voilà, on va voir.
12:25Et ça, c'est votre écriture qui va vous donner la réponse à votre question.
12:31Voilà.
12:31Vraiment, moi, j'ai, par exemple, dans le cas de Parler route,
12:35je me souviens très bien que j'avais…
12:37il y a des choses auxquelles je sais, par lesquelles je sais que je veux passer.
12:41Par exemple, je voulais absolument qu'à un moment,
12:45les deux copains se retrouvent, qu'il y ait une sorte de…
12:48comme dans les films, il faut qu'il y ait une sorte de duel,
12:51de retrouvailles tous les deux où ils partent.
12:53Je voulais que, pareil, je savais que Marie,
12:55je voulais qu'à un moment, elle aille chercher son autostopper
12:57et qu'elle le retrouve là-bas à l'autre bout.
13:00Je voulais qu'il y ait des moments de face-à-face
13:03entre les personnages comme ça, au loin.
13:07Mais je ne savais pas du tout quel chemin ça allait prendre,
13:09comment j'allais y arriver.
13:10Et non, ça, je…
13:12En fait, c'est quand même ça le plaisir aussi d'écrire,
13:14c'est de savoir quel chemin…
13:15C'est de se surprendre.
13:16Oui, vraiment.
13:17C'est de se surprendre.
13:18Ah oui, moi, ça, j'y tiens.
13:18Vous cherchez, finalement, vous cherchez,
13:21vous attendez de votre écriture,
13:22d'une certaine façon, qu'elle vous surprenne.
13:24Complètement.
13:24Moi, c'est ça qui est fondamental.
13:26Et puis qu'elle me révèle aussi des choses que j'ai envie de raconter,
13:29que je ne m'attendais pas à raconter.
13:30En fait, il y a quand même quelque chose de…
13:32Des choses qu'on découvre de soi, de…
13:35En fait, je sais, mais même telle scène qui…
13:39Hop, je ne sais pas, où il y a du désir qui passe
13:41entre les personnages, là, une soirée,
13:43ils se mettent à danser et tout.
13:45On ne sait pas comment elle va se terminer, la soirée.
13:46On a envie de…
13:47Et on découvre que…
13:49Ah ben non, il faut que ce soit comme ça.
13:50Et ça nous dit des choses de nous.
13:53Je ne sais pas, enfin, et on…
13:55Oui, oui, non.
13:56Moi, j'ai vraiment besoin de ça.
13:57J'ai besoin de cette surprise
13:59et de voir les choses vivre devant moi, quoi.
14:05Les personnages, oui, ils s'animent quand même.
14:06Alors, je le disais, et vous me tendez,
14:09et si j'ose dire, vous me tendez une question.
14:11Je le disais, vous avez écrit dix livres et deux traductions.
14:16Entre le premier livre que vous avez écrit et le dixième,
14:21qu'est-ce que votre écriture vous a dit de vous ?
14:23Qu'est-ce que vous avez appris de vous ?
14:25Ah ben, je ne sais pas, moi, vous me dites des choses, je rebondis.
14:28Qu'est-ce que votre écriture vous a dit de vous, précisément ?
14:33En fait, l'écriture, c'est vraiment quelque chose de…
14:37On voit qu'on dit des choses à demi.
14:39Vous n'échapperez pas à la réponse.
14:41Il y a plein d'écrans, en fait.
14:42C'est aussi que la fiction, elle permet de mettre en jeu des choses
14:45que, justement, on n'énoncerait pas…
14:48Moi, je n'ai jamais écrit de livre absolument autobiographique.
14:52Je n'ai pas non plus d'autofiction, je ne cherche pas à dire de façon cachée des choses.
14:56Ne présageons pas de l'avenir.
14:57Oui, non, mais en plus, je n'ai rien.
14:59Vraiment, j'admire profondément des grandes œuvres autobiographiques.
15:03Je n'ai pas de problème avec ça.
15:04En tout cas, ça m'intéresse le…
15:07Je vous avais vu, comme j'ai vite…
15:10En tout cas, qu'est-ce que j'ai appris de moi ?
15:13Non, mais je vois que les choses changent, en fait, peut-être qu'aussi…
15:17Oui, je n'en sais rien, mais par exemple, je vois que pendant longtemps,
15:19j'ai beaucoup parlé de questions du désir, des chemins que prennent le désir.
15:26Vous y êtes, là.
15:27Il y a de ça, il y a de ça.
15:29On va voir, il y a des histoires qui en parlent.
15:31Il y a de ça, là, je vois que c'est un livre un peu plus qui parle pas mal
15:34aussi quand même de la…
15:35Alors, du temps qui passe et aussi de la vieillesse, même un peu de la confrontation avec la mort.
15:40Alors, en tout cas, à travers le vieillissement des proches, des figures parentes, de…
15:46Voilà, donc je…
15:48En tout cas, on voit qu'on se déplace.
15:50Ce qui est certain, c'est que moi, ce que j'apprends aussi de moi,
15:53là, je vois, enfin, je ne veux pas faire une analyse de moi-même,
15:58mais en tout cas, clairement, par rapport au premier livre,
16:02j'essaie d'être de plus en plus auprès, auprès de choses plus personnelles, peut-être.
16:08J'ose davantage ça.
16:09Je vois que je pense qu'en tout cas, j'ai l'impression d'avoir gagné en liberté.
16:13Et curieusement, ça passe davantage par la fiction.
16:16J'ai l'impression que mes livres légendes, Les Grands ou La Védibahi,
16:20auxquels je suis attaché, je…
16:22Mais je vois, je pars plus…
16:24Il y a un matériau qui préexiste, qui est un matériau presque documentaire,
16:28qui est là, qui me rassure aussi un peu, peut-être.
16:31Et là, c'est un peu plus sans filet.
16:34Voilà, voilà, donc je ne sais pas.
16:35Alors, vos histoires, je le redis, puisque vous ne parlez pas de nouvelles.
16:40Or, c'est un recueil d'histoires.
16:42Il y en a 12, je crois, c'est ça, 12 ou 13 ?
16:44Oui, 12 ou 13, je crois.
16:45– Vos histoires dans Les Orages, qu'est-ce qui les a réunies ?
16:49Car elles sont, d'une certaine manière, toutes différentes.
16:52Qu'est-ce qui les a réunies ?
16:53Pourquoi avoir choisi celles-ci,
16:55si tant est que vous en ayez écrit d'autres que vous n'avez pas mis dans le recueil ?
16:58Mais qu'est-ce qui va les réunir ?
17:00Qu'est-ce qui va former Les Orages ?
17:02Titre qui est générique, qui n'est pas le titre d'une des histoires,
17:06mais qui est un titre beaucoup plus générique.
17:07– Voilà, ça, j'y tenais effectivement pour affirmer le fait que c'était un ensemble
17:10qui pour moi était composé et qui était…
17:12Donc, je l'ai placé sous ce mot, là, des orages.
17:18Moi, clairement, je voyais bien que la forme brève,
17:21elle me permettait d'aller à chaque fois,
17:24en faisant l'économie de la mise en place qu'il y a d'habitude dans un roman,
17:28là, je voyais que je pouvais aller droit à l'instant décisif,
17:31dans ces moments de bascule,
17:35ces moments qu'on connaît tous,
17:36où quelque chose, tout d'un coup, se joue,
17:38qui est parfois invisible du dehors,
17:40les autres ne le savent pas, mais nous, une décision vient de se prendre,
17:43ou on vient de vivre un bouleversement
17:46qui va nous…
17:48qui nous fait prendre conscience de quelque chose,
17:50où il y a ces moments de révélation, en quelque sorte.
17:53Et donc, c'est des textes qui tous sont…
17:55vont droit dans des scènes comme ça,
17:57ou des scènes décisives.
17:59– Alors, je voudrais d'emblée lire un passage que je juge,
18:03enfin, il y en a plusieurs,
18:04mais l'un que je juge emblématique de votre écriture
18:07pour ceux qui nous écoutent
18:09et qui doivent avoir cette musique dans l'oreille,
18:15car c'est votre écriture, on vient d'en parler,
18:20qu'il faut avoir dans l'oreille pour pouvoir précisément la caractériser.
18:24Sur la photo, c'est presque impossible à voir.
18:27Il se marre, il sourit, il a le même air joyeusement baroudeur
18:30que sur les photos d'autrefois, teint buriné, sourire large,
18:34barbe de trois jours et sourcils seulement blanchis à présent.
18:37Il se marre, il a toujours éclaté de rire ainsi,
18:40pour masquer sa gêne, ce n'est pas nouveau.
18:42Souvent, il y a peu encore, il se ratait,
18:47il grimaçait pour faire drôle, mais c'était raté,
18:49seule la grimace restait, la bouche tordue,
18:51les yeux roulés d'un air un peu fou.
18:53Il y en avait beaucoup de ces photos grimaces,
18:55photos malaises,
18:56à présent, le visage est apaisé, adouci.
18:59Sur toute, il rit, d'un rire vrai.
19:01Il en fait moins qu'avant, peut-être.
19:03Il a moins l'énergie d'en faire.
19:05Ce sont de belles photos, des photos heureuses.
19:09Ils sont là, père et fille, proches, serrés,
19:12unis devant l'objectif.
19:13Au mouvement de leur corps,
19:15au léger effort que fait l'épaule de la fille
19:17pour se tendre vers l'avant,
19:18on devine que c'est elle qui tient le téléphone à bout de bras
19:21et prend le selfie.
19:22Derrière eux, on aperçoit le mur jaune
19:25de la petite chambre d'hôpital d'une modeste ville du Finistère,
19:29les trois cadres métalliques de la fenêtre condamnée.
19:31Il y a six photos,
19:33six instantanées prises en quelques secondes,
19:36six images sur lesquelles leurs expressions se modifient
19:39d'une pose à l'autre,
19:40la détente d'un éclat de rire succédant à un instant de gravité feinte,
19:44le flou d'un mouvement y maîtrisé à plusieurs secondes
19:47de concentration soutenue.
19:49Comprend-t-on ?
19:50Allez regarder ce qui arrive.
19:52Ces choses-là se devinent-elles aux seules expressions des visages ?
19:56Lui penche la tête vers le bas,
19:57regarde par-dessus ses lunettes
19:58et prend une pose à la James Bond,
20:00faire le cloude, toujours.
20:01Il bouge, éclate de rire,
20:02et floue une fois sur deux.
20:04Elle est plus calme,
20:05pleine d'une joie moins exubérante,
20:07moins pressée d'éclater à l'image.
20:09Elle ose davantage de tendresse aussi,
20:10penche sa tête vers celle d'un père,
20:12un peu davantage à chaque photo,
20:13comme si l'émotion l'a gagnée au fil des secondes,
20:16devant nous, sous nos yeux,
20:17très exactement par l'acte de prendre ses photos,
20:20comme si elle passait d'une tendresse de bon aloi,
20:24efficacement signifiée,
20:25une image de tendresse,
20:26à une émotion vraie,
20:27revécue là, maintenant, tout de suite,
20:29bouleversante, submergente.
20:31Sur la dernière image,
20:33elle penche la tête comme celle de son père,
20:35autant que sur le front du vieil homme,
20:36on dirait qu'elle la pose sur l'image de son père,
20:39sur la pensée de son père,
20:42sur la contemplation de cet homme
20:44près duquel elle est née,
20:46agrandie, est devenue femme,
20:48sur le souvenir de l'enfance à ses côtés,
20:51sur la tristesse que le temps passe
20:55et que tout doit un jour s'en aller.
20:58La dernière phrase,
20:59l'air de rien,
21:00crée une rupture.
21:02J'ai intitulé l'article que je consacre à votre livre
21:05cette semaine dans l'Humanité dimanche,
21:07l'harmonie dans la rupture.
21:08Est-ce bien de cela qu'il s'agit ?
21:11On a l'impression que d'une certaine manière,
21:14dans ces histoires,
21:16vous allez toujours chercher la petite bête.
21:19Vous allez chercher ce qui cloche.
21:21Vous allez chercher ce qui ne va pas.
21:23Ce qui va faillir.
21:28Merci beaucoup de ce long extrait.
21:33Oui, en fait,
21:34je crois que ce qui me touche à chaque fois,
21:36c'est ce que j'ai envie de raconter toujours,
21:39c'est ces petites choses,
21:40ces petites ruptures très ténues,
21:42quelque chose de presque invisible,
21:43mais qui en fait,
21:46c'est une sorte de grain de sable,
21:48effectivement, quelque chose
21:48qui dit une vérité
21:52de cet instant-là.
21:54et ça me touche aussi
21:57les moments
21:58quand on essaie de le masquer.
21:59Évidemment, c'est là que ça se voit.
22:05Je suis toujours ému
22:06par les figures
22:09quand on essaie de porter beau,
22:12quand on essaie de…
22:15D'en faire trop.
22:16Oui, d'en faire trop,
22:17mais pour ne pas inquiéter les autres.
22:20Et en fait, bien sûr,
22:22derrière, il y a une fragilité immense
22:24où il y a quelque chose
22:24que les autres sentent, en fait.
22:28Moi, c'est ça que j'ai envie de raconter.
22:32Par exemple, ce genre de choses,
22:35où est-ce que ça va se loger, en fait ?
22:37Où est-ce que ça va se loger,
22:40ce sentiment qu'on a
22:41que quelque chose derrière est fêlé, en fait ?
22:43Parce qu'on le voit.
22:44On le voit quand on voit cette photo,
22:44on dit qu'il y a quelque chose qui se passe.
22:47Qu'est-ce que c'est, ça ?
22:47C'est des petites choses très ténues,
22:49mais qui…
22:50Parce qu'en fait, devant lesquelles on est,
22:52en fait, c'est des choses
22:53devant lesquelles on est
22:53comme on est devant les autres,
22:57dans la vie, en fait,
22:58avec leur…
23:02L'être social qui…
23:06Celui qui…
23:07C'est une façade.
23:08Voilà, la lettre de façade.
23:09La lettre de façade.
23:12Il ne m'intéresse pas en lui-même.
23:15C'est-à-dire la représentation.
23:16C'est l'énergie qui vous intéresse pour parler comme les Grecs.
23:19Ce qui m'intéresse, c'est ce qui est en train de se jouer dessous.
23:20Et en fait, chez nous tous,
23:22sans cesse,
23:22il se joue une infinité de choses.
23:25Et ce qui est beau,
23:27c'est que cette façade,
23:27en fait,
23:28on a beau l'armurer autant qu'on veut,
23:32elle est pleine de lézardes
23:34et on entend des choses, en fait.
23:36Ce qui vous intéresse,
23:37c'est ce qui se fissure,
23:38dans la cuirasse ou dans la…
23:41Oui, je crois, je crois.
23:42Alors, vos orages,
23:44le terme est générique,
23:46vos orages,
23:46ce sont, je l'ai dit pour moi,
23:48des ruptures dans le temps,
23:50des accros,
23:51des coupes dans les tissus,
23:53mais aussi,
23:54quand je disais rupture dans le temps,
23:56ce sont des intervalles.
23:57Ce sont les intervalles
23:58qui, a priori, vous intéressent.
24:02Oui, c'est toujours des instants…
24:05C'est assez bref.
24:06C'est pour ça que j'ai appelé ça des orages,
24:07c'est que ça passe.
24:07Enfin, voilà, ça n'est pas à toute la vie,
24:10c'est un moment comme ça.
24:13Oui, et ces fissures, ces lézardes,
24:17en même temps, on continue de vivre,
24:18en fait, et donc on les porte
24:20et malgré tout,
24:23c'est cette tension, en fait,
24:25je crois, qui m'intéresse,
24:27le fait qu'il y a de la fragilité
24:30et qu'en même temps,
24:32on continue, quoi, je ne sais pas,
24:33on avance.
24:34On continue, mais enfin,
24:35parfois, c'est terrible.
24:36Il y a une de vos histoires
24:38qui s'intitule « L'île ».
24:40Vous m'amusiez tout à l'heure
24:42lorsque vous disiez
24:42« Oui, finalement, je suis peut-être moins
24:44sur le désir, etc. »
24:45Mais celle-ci me semble, encore une fois,
24:48aussi emblématique de votre livre d'histoire,
24:51mais qui ne sont pas toutes
24:52à raconter aux enfants.
24:54Je vous cite.
24:55« Pendant une semaine,
24:56donc je rappelle que cette histoire
24:58s'appelle « L'île »,
24:59elle débute ainsi.
24:59« Pendant une semaine,
25:00elle est restée seule avec les filles.
25:02Il avait du travail
25:03et elle l'a devancée
25:04sur la route des vacances.
25:05Maintenant, il est là.
25:07Arrivé par le bateau, 17 heures,
25:09la mer est agitée,
25:10le vent d'avril soulève des embruns
25:12qui vous fouettent le visage.
25:14Le temps en breton comme on l'aime. »
25:16Elle a souri en l'accueillant.
25:17Il a embrassé les filles,
25:19il a embrassé elle,
25:20ils se sont mis tous les quatre en route
25:21vers la petite maison
25:22que lui prête pour Pâques sa grand-mère,
25:23de l'autre côté de l'île,
25:25et tout allait bien.
25:26Un début de vacances familier,
25:27et sans heure,
25:28ils espéraient avoir le temps
25:29de profiter un peu de la lumière
25:30sur la terrasse,
25:31boire un verre,
25:32devant les dernières lueurs
25:33sur les champs.
25:34Il était joyeux,
25:36avait cette excitation
25:37toujours un peu effrayante
25:38de chien fou.
25:39On est exactement
25:40dans ce que vous venez de dire.
25:42Une sorte d'excitation de façade.
25:44Et puis, ils ont traîné,
25:46joué avec les filles,
25:47tardé à les coucher.
25:47Maintenant, il est dix heures passées,
25:50dehors, tout est noir,
25:51le vent souffle,
25:52on l'entend qui s'engouffre
25:54par les rafales
25:54dans le conduit de la cheminée.
25:58Et puis,
25:59elle va coucher les filles,
26:02on leur raconte des histoires,
26:03ils trouvent que ça dure un peu.
26:05Elle dit qu'elle est fatiguée.
26:10Lui dit qu'il est en pleine forme.
26:12Il continue de dire
26:13qu'il est en pleine forme.
26:14Et puis, un dialogue
26:16va s'ouvrir
26:18entre les deux.
26:20Et alors, voilà,
26:22ça se passe,
26:22c'est là où vous êtes très, très doué,
26:24à mon sens,
26:25pour le dialogue.
26:25Mais vous êtes aussi
26:26absolument terrible.
26:30Voilà.
26:30Alors, maintenant,
26:31elle attend,
26:32guette la riposte,
26:32parce qu'elle lui a dit
26:33qu'elle était fatiguée.
26:34Fatiguée de quoi ?
26:35Elle sait d'avance
26:36les mots qu'il va dire.
26:37Fatiguée de quoi ?
26:38Tu m'as dit
26:39que tu avais dormi 11 heures.
26:40Mais non,
26:41il se retient,
26:42se contente de s'asseoir
26:43sur une chaise
26:44à côté du canapé,
26:44d'attraper lui aussi un livre,
26:46de se plonger dedans,
26:47imperturbable.
26:48Les filles à l'étage dorment,
26:50ils sont seules
26:50tous les deux en bas,
26:51ils se taient.
26:52Elle sait ce qu'ils pensent.
26:54Est-ce que les filles
26:54avaient besoin
26:55d'une histoire
26:55de 40 minutes ?
26:56Est-ce qu'une histoire
26:57de 40 minutes
26:58était franchement indispensable
26:59au bon sommeil des filles ?
27:00Il y a deux heures encore,
27:02il était en jouet,
27:03léger, charmant.
27:05Maintenant,
27:05il est ce roc,
27:07ce bloc taiseux,
27:10indéplaçable,
27:11hostile.
27:12Tu n'es pas fatigué
27:13par le voyage.
27:14Ces mots résonnent
27:15dans la pièce,
27:15elle peut les entendre
27:16qui volent
27:16comme des chauves-souris
27:17entre les murs,
27:18font flab-flab
27:19dans le silence,
27:19velu, énorme.
27:21Il lève une seconde
27:22les yeux de son livre,
27:23les laisse retomber
27:24sur la page.
27:25Franchement, non.
27:26Un nom ferme,
27:27sans appel,
27:28pas fatigué du tout.
27:30Il pose son livre
27:31et se lève
27:31comme s'il voulait
27:32prouver son énergie,
27:33parcourt du regard,
27:34la tranche des volumes
27:35posés sur l'étagère.
27:36T'as envie qu'on fasse quoi ?
27:37Il reste plusieurs secondes
27:38sans répondre,
27:39continue de regarder
27:40les livres sur l'étagère.
27:41Toi, tu veux qu'on fasse quoi ?
27:43Elle hausse les épaules,
27:45ça m'est égal,
27:45tout me va.
27:46Il s'agace.
27:47Dis !
27:48Elle le regarde,
27:49froncée,
27:50hostile,
27:51venue jeter
27:51toute cette noirceur
27:54au milieu de ses vacances.
27:55Elle songe
27:56combien tout était plus simple
27:58avant qu'il arrive.
28:00Dis !
28:00C'est toujours moi qui choisis.
28:01C'est terrible cette scène.
28:04Voilà un couple
28:05avec deux enfants.
28:06Les enfants sont couchés,
28:07ils se retrouvent seuls,
28:09ils sont dans une maison
28:10de vacances.
28:11Et puis,
28:12évidemment,
28:13la question qui arrive,
28:14et là vous êtes,
28:15tu veux qu'on fasse l'amour ?
28:17Elle le dit
28:18avec un peu d'hésitation.
28:20Elle prend le risque.
28:22Il ricane.
28:23Présenté comme ça,
28:24j'en meurs d'envie.
28:25Elle le déteste.
28:26Tu veux ou pas ?
28:28Il rit d'un rire vache.
28:30On dirait que tu me proposes
28:31d'aller faire les courses.
28:32Va te faire foutre.
28:33Elle est sordide,
28:34cette scène.
28:35Et la scène amoureuse
28:36qui va s'en suivre
28:37est tout aussi sordide.
28:39Vous faites une analyse
28:42implacable
28:43d'un moment du désir.
28:47C'est vrai.
28:48Non, mais,
28:49bien sûr,
28:49j'ai envie de raconter aussi
28:50ces moments-là, en fait.
28:51Et là, ce qui est très fort,
28:52je trouve qu'il faut...
28:53C'est que vous ne...
28:54Vous dialoguez sans dialoguer.
28:55Ça veut dire que vous ne mettez
28:57aucun signe
28:59de ponctuation
29:00du dialogue.
29:01Vous laissez
29:02votre lecteur
29:03faire lui-même
29:06son dialogue.
29:08Il n'y a que vos
29:10didascalies,
29:10d'une certaine manière,
29:12qui donnent le tragique
29:13à la scène.
29:14Mais on ne sait jamais
29:15au juste
29:16qui parle,
29:17si c'est elle
29:18ou si c'est lui.
29:20Mais dans tous les cas,
29:22les mots sont terribles.
29:23Après,
29:23quand vous racontez
29:24la scène amoureuse,
29:25la scène sexuelle,
29:26avec mille guillemets,
29:27parce que la scène
29:28que vous racontez
29:28n'est pas érotique,
29:30loin s'en faut,
29:32elle est d'une certaine
29:33façon sordide,
29:34et vous puisez
29:35au plus profond,
29:36là,
29:37d'une scène
29:38de couple
29:41où vous remballez
29:45le désir
29:47au rang,
29:47je ne sais pas,
29:48c'est les Anglais
29:48qui parlaient du désir
29:49comme d'une conversation
29:50criminelle.
29:51Mais il y a de ça, non ?
29:55Ça rejoint ce que vous disiez
29:56de l'envie
29:58d'aller dans les fissures,
29:59d'aller dans les…
30:01Et ce couple,
30:02en même temps,
30:02le lendemain matin,
30:03se réveille
30:05et…
30:05L'orage est passé.
30:06L'orage est passé,
30:07en fait,
30:09sans que…
30:09On connaît tous ça,
30:12ces soirs ratés,
30:15inexplicables,
30:15enfin,
30:15où on ne se trouve pas,
30:17enfin,
30:17des choses…
30:19Et…
30:19Moi, j'ai envie de parler de ça,
30:20aussi,
30:21je ne vois pas pourquoi
30:21on parle toujours de…
30:22Et le…
30:26Oui…
30:27Ça va très loin,
30:28là,
30:28chez vous,
30:28parce que,
30:29oui,
30:29on connaît tous ces soirs-là,
30:30mais elle lui dit,
30:31bon, écoute,
30:31si tu as envie,
30:32vas-y,
30:33prends-moi,
30:34voilà,
30:34mais enfin,
30:35c'est…
30:35Voilà,
30:36d'ailleurs,
30:37c'est d'autant plus sordide
30:38qu'elle est étonnée
30:40que ça dure,
30:41parce qu'elle s'est dit,
30:41mais il va jouir très vite.
30:43C'est…
30:45Je vous assure,
30:46si vous vous êtes rendu compte,
30:47mais il y a un côté très sordide.
30:49C'est brutal,
30:49bien sûr que c'est brutal
30:50et violent,
30:51non,
30:52mais je…
30:53En fait,
30:54moi,
30:54c'est ça que j'ai envie de…
30:56J'ai envie d'aller creuser
30:57ces zones d'ombre,
31:00enfin,
31:00que…
31:00Je trouve que c'est ça,
31:01je trouve que c'est le…
31:02Elles sont très sombres,
31:04celles-ci, hein.
31:04C'est…
31:05Là,
31:05je pense que c'est la nouvelle
31:06la plus…
31:07C'est la nouvelle la plus dure,
31:07la plus dure,
31:08elle est dure,
31:08elle est dure,
31:09et c'est aussi quelque chose de…
31:10Pas la nouvelle,
31:10l'histoire,
31:11on va y venir.
31:12Vous avez raison.
31:13Non,
31:13mais clairement,
31:15je me suis dit,
31:16je me suis demandé,
31:17est-ce que je mets ça,
31:18est-ce que j'y vais ?
31:19Et en fait,
31:20oui,
31:21pour moi,
31:22c'est profondément ça aussi,
31:23les orages de la vie,
31:23c'est pas grand-chose,
31:25c'est pas…
31:25Je veux dire,
31:25c'est pas…
31:26C'est sordide,
31:27comme vous dites,
31:27en même temps,
31:29c'est une soirée
31:32un peu glauque,
31:33ratée,
31:34je sais pas comment dire
31:35qui…
31:36C'est pas une grande chose
31:37dans la vie,
31:38enfin,
31:39je veux dire,
31:40et…
31:40Mais,
31:41mais,
31:42je sais pas,
31:42je pense que dans ces moments-là,
31:43se disent énormément de nos…
31:46Qu'est-ce qui arrive dans ces moments-là ?
31:48De quoi on est les…
31:49De quoi on est les…
31:52Les jouets ?
31:52De quelle force ?
31:53Qu'est-ce qui se passe en nous ?
31:55Quelle fatigue ?
31:56Quelle…
31:57Parce que c'est des personnages
31:58qui, en même temps,
31:59ils pourraient se dire…
32:02Euh…
32:02Va te faire voir…
32:03Elle lui dit d'ailleurs à un moment
32:04« va te faire foutre ».
32:05Elle lui dit « va te faire foutre ».
32:06Mais je veux dire,
32:07mais ils ont profondément envie
32:08d'être…
32:09Ils cherchent un chemin
32:10l'un vers l'autre quand même.
32:11En fait,
32:11ils sont…
32:11C'est pour ça que quand même
32:12ils font l'amour.
32:13Oui.
32:14Malgré tout,
32:15ils s'en vont pas
32:17chacun de son côté, quoi.
32:18Et donc le…
32:19Enfin,
32:19ils font l'amour
32:19chacun de leur côté,
32:20comme ça.
32:20Pratiquement,
32:21voilà,
32:21exactement.
32:22Pratiquement.
32:22Non,
32:22mais c'est…
32:24Enfin voilà,
32:24j'ai l'impression
32:25que la vie,
32:25elle est faite de ça aussi.
32:26Et donc je…
32:28Oui,
32:28je vais vous raconter ça aussi.
32:29Je tiens.
32:30Alors comme vous parlez,
32:30non…
32:30Mais ça me fait plaisir
32:32que vous vous assistiez aussi
32:33sur ce côté dur.
32:34Oui,
32:35oui,
32:35c'est très dur.
32:36Parce que…
32:37Oui,
32:39non…
32:39On peut…
32:39Non,
32:40mais tout à fait.
32:40Moi,
32:41je tiens beaucoup à cette nouvelle-là.
32:42Je pense qu'elle est importante
32:42dans le recul.
32:43Pour moi,
32:43elle est absolument centrale.
32:45Je l'ai en tous les cas
32:46détectée ainsi.
32:47Vous ne parlez pas de nouvelles,
32:48justement.
32:48Vous parlez d'histoire.
32:49Et les gens à ce moment-là,
32:50ce qui est très impressionnant,
32:51on va dire pourquoi
32:52vous parlez d'histoire
32:53et pas de nouvelles.
32:55Sans doute pour la structure,
32:57la forme même,
32:57puisque la nouvelle,
32:59on sait que c'est un roman compressé
33:00qui doit avoir une chute
33:02très étudiée.
33:02Je pense que c'est ce que vous voulez dire
33:04et c'est la raison pour laquelle
33:04vous parlez d'histoire
33:06et non pas de nouvelles.
33:07Mais quand même là,
33:09ces deux personnages,
33:10à un moment donné,
33:12dans un intervalle donné,
33:15ils passent à côté
33:16de leur histoire à tous deux.
33:19C'est-à-dire que ce soir-là,
33:20ils ne se trouvent pas.
33:21Ils ne se trouvent pas.
33:22Ils n'y arrivent pas.
33:24Alors, histoire, oui.
33:24Il y a beaucoup de moments
33:25dans la vie où on n'y arrive pas.
33:28Histoire, oui.
33:29Et pourquoi pas nouvelle, alors ?
33:31Voilà.
33:31C'est exactement ce que vous suggériez.
33:33C'est ça.
33:34Nouvelle, j'ai l'impression…
33:36D'être tenu par une forme.
33:37Oui, pendant longtemps.
33:38Moi, j'ai vu la nouvelle.
33:40Je l'entendais, ce mot,
33:41avec souvent ce qu'on y associe,
33:44ce qu'on y associe
33:45de sorte de brio,
33:48de maîtrise comme ça
33:49qui serait poussée à son absolu,
33:52en quelque sorte comme un roman
33:53qu'on boucle à la fin
33:54avec la fameuse chute.
33:56On dit toujours,
33:56à la nouvelle,
33:57il ne faut pas rater sa chute.
33:58Et moi, je voyais que ce n'était pas forcément ça
34:00qui m'intéressait dans la forme brève.
34:02Moi, j'aime beaucoup, au contraire,
34:03laisser le suspens,
34:06qu'on voit quelques instants comme ça
34:08de la vie.
34:09Par exemple,
34:1024 heures de la vie d'une femme
34:11comme titre,
34:12je trouve que c'est merveilleux.
34:13Comme ça, comme titre,
34:14c'est une sorte de projet absolu.
34:19Et on la quitte ensuite
34:21sans...
34:21Il n'y a pas de raison
34:22que ces 24 heures-là
34:22soient...
34:23Que sa vie se soit bouclée,
34:24que tout d'un coup,
34:25se soit passé un truc.
34:25Non, ça continue.
34:26Mais simplement,
34:27on la quitte.
34:27Nous, on la quitte.
34:28Mais elle continue de vivre.
34:29Elle continue de se passer
34:31plein d'autres choses.
34:31Et simplement,
34:32la caméra se tourne ailleurs.
34:36Et je voulais que ça reste
34:37comme ça, en suspens.
34:38Et pour moi,
34:38c'est plus, effectivement,
34:40histoire à quelque chose
34:40de plus simple, en fait.
34:43On dit toujours ça.
34:44Je vais raconter une histoire.
34:46Il m'est arrivé
34:46une histoire incroyable.
34:47Et ce mot,
34:48dans sa simplicité,
34:50son côté ordinaire,
34:51il me paraissait juste.
34:53Mais le...
34:54Oui, c'est le mot histoire.
34:55On raconte des histoires
34:56aux enfants.
34:57On raconte des histoires
34:57dans...
34:58Absolument.
34:59Alors, une autre encore
35:00est symptomatique,
35:02celle-ci de votre livre.
35:03Je vais en lire le début.
35:05C'est celle qui s'appelle
35:06Félini.
35:07Alors, un type est en train
35:08de regarder...
35:09D'ailleurs,
35:10c'est pas un type,
35:11c'est un écrivain
35:12qui est en train de regarder
35:14Huit et demie de Félini.
35:15Il s'est assis tard
35:16devant un film.
35:18Le film est célèbre.
35:19On lui a mille fois
35:20dit de le regarder.
35:21C'est presque fou
35:21qu'il ne l'ait jamais encore vu.
35:23Un film qui raconte
35:24l'histoire d'un homme
35:25en train de faire un film.
35:27L'homme est perdu,
35:28ne sait plus ce qu'il veut,
35:30ne veut plus grand-chose.
35:31Puis il avance,
35:32et moi,
35:32il sait à quoi ressemblera
35:34son film.
35:35C'est exactement vous
35:36écrivant une nouvelle.
35:37Le jour du tournage approche
35:39et l'angoisse en lui monte,
35:42invisible au dehors,
35:43toute puissante au-dedans,
35:45envahissant chaque recoin
35:47de son être,
35:48l'empêchant
35:49de plus rien désirer,
35:52de plus aimer encore.
35:54A aucun moment,
35:55l'homme n'explose.
35:56C'est plutôt comme
35:57une combustion lente,
35:59toute entière refermée,
36:01une immense fatigue
36:02qui le submerge
36:03et le consume de l'intérieur,
36:04un ensevelissement
36:06dans les plis
36:07d'une lassitude
36:08devenue universelle,
36:11absolue,
36:12lassitude de lui-même,
36:13de sa femme
36:14et de toutes les femmes,
36:15de tous les hommes,
36:16de tous les films,
36:18de toutes les idées,
36:19de tous les mots.
36:20Il conserve son élégance,
36:23continue au-dehors
36:24de Porte et Beau,
36:25mais au-dedans,
36:26il est mort.
36:28C'est Mastroianni.
36:30C'est Mastroianni
36:31dans 8,5 de Félini,
36:33qui est un très beau film,
36:35qui est un classique.
36:36Alors, ce qui est intéressant,
36:37c'est que là,
36:39le personnage
36:40qui regarde ce film
36:42est lui-même un peu mort.
36:43Il est en train
36:44d'écrire un roman,
36:45il est totalement perdu,
36:46il ne sait pas,
36:47c'est l'abouli,
36:48il n'a plus de volonté
36:50et toute l'histoire
36:52consiste à montrer
36:53comment,
36:54après cet intervalle,
36:56après cet orage,
36:58où il va s'identifier
36:59d'ailleurs
37:00au personnage du film,
37:02il va retrouver
37:03sa volonté
37:04qui va correspondre
37:05d'une certaine façon
37:05à une éclaircie.
37:07C'est vrai que cette histoire,
37:11elle est assez importante
37:13pour moi,
37:13effectivement,
37:14parce qu'effectivement,
37:15il y a ce...
37:16Non, mais exactement
37:18comme vous le décrivez,
37:20c'est la question
37:21de la transformation
37:23de ce marécage
37:25dans lequel est Mastroianni,
37:28dans lequel on s'imagine
37:29qu'est Félini
37:30au moment où il fait ce film.
37:31On voit bien que Mastroianni
37:32est un double de Félini
37:34et un peu...
37:36Voilà,
37:37dans ce que vous avez décrit,
37:38ce que vous avez décrit,
37:39voilà,
37:39et la transformation de tout ça
37:41en un film
37:43qui est magnifique.
37:45Moi, je n'avais jamais vu
37:478 et demi.
37:48C'est une histoire
37:49que j'ai écrite vraiment
37:51comme ça se passe là,
37:52c'est-à-dire que je...
37:52Après avoir vu le film ?
37:53Ah, vraiment,
37:54dans la foule
37:54et dans les deux jours
37:54qui ont suivi,
37:55j'étais...
37:56Parce que c'est vrai
37:57que la fin du film
37:59est magnifique.
38:00En quelques...
38:01En 10 minutes,
38:02le personnage,
38:02finalement,
38:03se sauve,
38:04est sauvé, quoi.
38:06Et René
38:07et la vita
38:09et on a fait ça.
38:09Voilà, il y a ça.
38:10Et hop,
38:11et la fanfare arrive
38:11et hop,
38:12et en fait...
38:12Oui, la vita est belle.
38:13On est sauvé,
38:15on peut être sauvé
38:16parce qu'aussi,
38:17on a fait aveu de faiblesse
38:19en quelque sorte.
38:20Il y a quelque chose
38:20comme ça de la rédemption
38:22un peu,
38:22à tout cas,
38:25et le...
38:26Qui est très, très émouvante
38:27dans le film.
38:28Moi, j'étais quand même
38:29vraiment assez bouleversé.
38:30Tout de suite,
38:31je me suis dit
38:31oh, ben je...
38:33Le...
38:34Je vais mettre ça au...
38:36Là, c'est déjà au carré
38:37dans le film
38:38puisque Fellini parle de lui
38:39à travers Mastroianni.
38:40Moi, je vais raconter...
38:42Je vais faire un personnage
38:43qui s'identifie à Mastroianni
38:44qui lui-même
38:44est le personnage
38:46dans lequel se projette Fellini
38:48et donc ça va rajouter
38:49encore un niveau de...
38:53Un niveau de miroir
38:54en quelque sorte,
38:55un jeu de miroir.
38:56Et oui,
38:58ça m'a donné une grande énergie
39:00ce film.
39:01Je pense que c'est ça aussi,
39:02une grande œuvre d'art.
39:03Elle peut raconter le...
39:04Et elle vous apporte
39:06effectivement du carburant
39:08d'une certaine façon.
39:08Et voilà, il se remet à...
39:09Parce qu'en fait,
39:10dans ce film,
39:14il y a celle qui est la femme
39:16de Mastroianni
39:20qui a presque pitié de lui.
39:22Il est pitoyable devant elle
39:23et elle lui dit
39:24mais vas-y,
39:24vas-y, caresse-toi.
39:27Continue de raconter,
39:28de te faire passer,
39:29de raconter des histoires.
39:30Moi, je la connais, la vérité.
39:32La seule chose,
39:32c'est que moi,
39:32je ne la dirai pas
39:33parce que c'est toi qui fais des...
39:34mais elle lui dit
39:34caresse-toi comme ça
39:35avec beaucoup de mépris.
39:37Et en même temps,
39:37ce caresse-toi,
39:38il y avait quelque chose.
39:38Puisqu'il fait un film magnifique,
39:41ce caresse-toi,
39:42c'est presque un encouragement.
39:43Vas-y, continue.
39:45Et donc, je ne sais pas,
39:46il y avait quelque chose de...
39:48Il est plein d'ambivalence,
39:49ce film.
39:49Moi, j'aime l'ambivalence.
39:51J'aime que les choses
39:52soient ambiguës dans la vie.
39:54L'ambivalence, c'est partout,
39:55en fait.
39:55Et donc,
39:56c'est...
39:57Voilà.
39:58Je pense que
40:01les faiblesses
40:01sont en nous tous
40:02et donc,
40:03c'est en les...
40:04il faut aller là-dedans
40:06pour...
40:08On est tous...
40:09Je ne sais pas comment dire.
40:10Voilà.
40:12Il y a après
40:13cette rédemption
40:14dans le film
40:15à laquelle moi,
40:15je crois beaucoup.
40:16Je ne sais pas,
40:17je ne sais pas
40:18que je sois croyant
40:18ou quoi que ce soit.
40:19Ce n'est pas religieux.
40:20Ce n'est pas religieux,
40:20mais je pense vraiment
40:21profondément à ça,
40:21que la force,
40:22elle est dans l'aveu de faiblesse
40:23aussi, voilà,
40:23qu'il faut...
40:24Alors, il y a les petites choses
40:25dans ces histoires.
40:26Il y a plein d'histoires
40:28dans lesquelles
40:29des petites choses bousculent,
40:30des petites choses
40:32sont des...
40:32des orages,
40:35comme on le disait.
40:36Et puis,
40:36il y a les grandes choses
40:37qui bousculent.
40:38Il y a l'histoire
40:43de parents,
40:44et notamment d'un père,
40:47qui ont cru perdre
40:50leur enfant.
40:51Ce père a cru perdre son...
40:52C'est la première des nouvelles,
40:54enfin, des histoires.
40:55Il a cru perdre son enfant.
40:57Et puis, non,
40:58finalement,
40:58les choses se sont bien passées.
41:00L'enfant avait 5 mois,
41:00tout petit, c'est ça.
41:02Les choses se sont bien passées.
41:04Et voilà l'éclaircie
41:05qui va arriver.
41:06Cette histoire,
41:08c'est une grosse...
41:09une chose énorme
41:10qui bouscule.
41:10Et on comprend
41:11qu'elle bouscule
41:12et qu'elle vous change la vie.
41:13Il y a aussi
41:13l'histoire d'Aoua,
41:15une jeune Sénégalaise
41:16qui laisse de côté
41:17ses désirs,
41:19ses rêves
41:19pour aider son frère
41:21qui va mourir.
41:22Aoua, écrivez-vous,
41:24elle se tend
41:25de toute la hauteur
41:27de sa frêle silhouette
41:28pour porter
41:29l'infinie tristesse
41:31qui l'écrase.
41:32Mais Aoua,
41:33elle se tend,
41:34elle se hisse
41:35d'une certaine façon
41:36pour être
41:37à la hauteur
41:38de la douleur de l'autre.
41:40Elle va aussi loin que ça.
41:42Et là,
41:42ce sont des images,
41:43des histoires
41:45terribles
41:45d'une certaine manière
41:46que vous racontez.
41:47Je ne veux pas dire
41:47que votre livre est triste.
41:49Ce n'est pas un catalogue
41:50de tristesse,
41:51mais un catalogue de moments
41:51qui bouscule
41:52avec des moments très forts
41:54comme une autre histoire
41:55où un vieil homme
41:57essaie de se débrouiller
41:58avec un taille-haie.
42:00Il taille les haies,
42:01ce qu'il fait depuis toujours.
42:02Et puis là,
42:02absence,
42:04absence de la mémoire,
42:05les gestes
42:06deviennent moins précis.
42:07Il est un peu perdu
42:08car il est vieux.
42:09Il ne sait plus se servir
42:11de ce taille-haie
42:12alors qu'il l'a tellement utilisé.
42:14Et puis,
42:15un être plus jeune
42:16vient à son secours,
42:18vient lui donner la main
42:19d'une certaine manière.
42:20C'est encore un joli moment.
42:22Et puis,
42:23parlons de Sylvain Prudhomme
42:24parce que vous ne me direz pas
42:25que vous n'avez pas pensé
42:27à vous
42:27lorsque vous faites
42:29traverser le père Lachaise
42:31par l'un de vos personnages
42:33qui découvre,
42:34en traversant par hasard,
42:35alors qu'il ne prend jamais chemin
42:37pour aller à un rendez-vous,
42:39il traverse le père Lachaise
42:40et voit une tombe
42:41à son nom
42:42avec sa date de naissance
42:44et sa date de mort.
42:46Il s'avère
42:46qu'il a 40 ans,
42:50ce qu'on vous soupçonne d'avoir,
42:52sans rien dévoiler,
42:53et que sa date de mort
42:56est absolument inscrite
42:58sur sa tombe.
42:58Il va mourir 40 ans plus tard.
43:00Ce qui fait qu'un signe
43:02lui indique
43:03qu'il n'y a pas de hasard.
43:04Enfin,
43:05qu'est-ce que le hasard ?
43:06Je ne sais.
43:06Moi,
43:07en tous les cas,
43:08un rendez-vous
43:08que les dieux vous donnent
43:09ou des dieux qui…
43:11un dieu goguenard,
43:13que les dieux goguenards
43:14vous donnent.
43:17Et là,
43:18il fait qu'il lui reste
43:18plus que 40 ans à vivre.
43:22Comment occuper
43:22ces 40 ans ?
43:23Comment ne pas perdre de temps ?
43:25C'est bien la question
43:26que vous vous posez.
43:30Non, non,
43:30mais ne me dites pas
43:31que j'ai pensé à quelqu'un
43:32pour quelqu'un.
43:32Ce n'est pas possible.
43:33Bien sûr que,
43:34de toute façon,
43:35on est chacun des personnages
43:37à chaque instant.
43:37Je suis à Ouah aussi.
43:39Mais le…
43:39Mais le…
43:40Bien sûr que…
43:42Non, mais il se retrouve
43:43face à cette question
43:44d'un temps qui tout d'un coup
43:45est mesuré
43:46et compté
43:47d'un compte à rebours
43:48qui commence.
43:50Ce qui est de toute façon…
43:51Enfin,
43:52en fait,
43:53il lui reste 40 ans à vivre.
43:54Ce n'est quand même pas non plus…
43:55Ça va,
43:55il a le temps.
43:56Mais ça perturbe profondément
43:59sa perception
44:00de sa propre existence,
44:02de sa propre finitude.
44:02Ça lui en donne une conscience.
44:03Et donc,
44:06il se…
44:06À la fois,
44:08il commence par se dépêcher,
44:09par paniquer,
44:10par frénétiquement vouloir vivre.
44:13Il se rend compte ensuite
44:13que ce n'est pas une solution,
44:15qu'il faut au contraire…
44:17Il faut aussi garder son calme.
44:20Mais donc,
44:20même son calme,
44:21son calme est perturbé
44:23par le fait
44:24que c'est un calme recherché,
44:27délibéré.
44:28Donc, ce n'est plus du calme,
44:29c'est le contraire du calme.
44:29Enfin bref,
44:30c'est une nouvelle
44:31qui effectivement
44:32est plus dans un registre fantastique.
44:34J'avais envie de creuser,
44:35d'essayer de…
44:36C'est la seule d'ailleurs
44:37qui soit fantastique.
44:38C'est la seule qui est comme ça.
44:39Effectivement,
44:39et vous avez parlé
44:40de la première
44:42qui est sur la peur
44:44de perdre un enfant.
44:47Ça,
44:47c'est des nouvelles
44:48qui…
44:48C'est des histoires,
44:49je ne sais pas comment les appeler,
44:51mais en tout cas
44:51qui sont plus amples
44:53et qui ont un…
44:54Pour le coup,
44:54il y a une gravité
44:56plus grande.
44:58Vous avez eu raison
44:59d'appeler cela
45:00histoire et pas nouvelle
45:01car personne ne chute
45:05dans vos…
45:06Il n'y a aucun personnage
45:07qui ne chute.
45:07Il n'y a pas de chute.
45:08La vie continue.
45:09Il y a un avant,
45:12un intervalle,
45:14un après
45:15et la vie continue.
45:16Il y avait la vie avant,
45:17il y a le moment,
45:18c'est pour ça
45:19que je parle d'intervalle,
45:20il y a le moment,
45:21ses instants,
45:21désirés ou non,
45:23sont ses instants
45:23et puis la vie reprend.
45:24Et la vie reprend toujours
45:27par une éclaircie
45:29précisément
45:29après leur âge.
45:31Oui,
45:31tout à fait.
45:32Oui,
45:33on a le pressentiment
45:35qu'une bascule
45:36vient de se faire
45:37mais on quitte le personnage
45:42juste après,
45:43en se demandant
45:44si cette bascule
45:44va être effectivement
45:46un tournant
45:46de toute la vie
45:47ou est-ce que c'est finalement…
45:49Enfin,
45:49voilà,
45:49l'importance exacte
45:51de ce moment-là,
45:53elle est laissée
45:53à l'imagination
45:55de chacun en fait.
45:56C'est le confinement
45:56qui vous a fait rassembler
45:57ces nouvelles ?
45:59Le premier confinement,
46:00celui de mars 2020.
46:03Alors,
46:04pendant le premier confinement,
46:05je n'ai pas du tout écrit…
46:07En tout cas,
46:07ce n'est pas à ce moment-là
46:08que j'ai écrit
46:09parce que j'avais des enfants,
46:11il fallait faire l'école
46:11à la maison
46:11comme à peu près tout le monde.
46:13Enfin,
46:13c'était plutôt un moment
46:14où les journées
46:15étaient assez pleines.
46:16Mais c'est après,
46:17c'est vraiment
46:17entre les deux confinements
46:19et je pense
46:24qu'il y avait quelque chose
46:25de l'envie
46:28d'aller…
46:30Puisque de toute façon,
46:30on était quand même
46:31dans une certaine immobilité
46:32à ce moment-là,
46:32en fait,
46:33très réduit tous
46:34dans nos déplacements.
46:35Il y a quelque chose
46:35d'un peu plus ramassé,
46:37peut-être aussi même
46:39des moments
46:39plus familiaux,
46:41plus solitaires en fait.
46:44Eh bien,
46:44oui,
46:45je crois que j'ai ramassé
46:46comme ça
46:47des instants,
46:48des moments.
46:51Oui,
46:51je pense que c'est un texte
46:53où c'est comme si
46:54j'étais immobile
46:55un peu au centre
46:56et j'allais écouter là
46:57et puis ensuite là
46:58et puis un peu
46:59comme on regarde
46:59la lumière tourner
47:02autour de soi.
47:03Enfin,
47:04voilà,
47:04avec quelque chose
47:04de…
47:05On a du temps,
47:06tout d'un coup,
47:06il y avait quelque chose
47:07dans ces moments-là aussi
47:08de plus malgré tout,
47:09on était tous plus contemplatifs
47:11que…
47:11Enfin,
47:12on était moins affairé,
47:13je ne sais pas,
47:14moins à se multiplier
47:15à droite à gauche
47:16et donc il y avait
47:17une écoute quand même
47:18qui était…
47:18Je ne pense pas
47:19qu'à d'autres moments
47:20j'aurais…
47:21Voilà,
47:21j'aurais écrit…
47:23Oui,
47:24certaines de ces textes-là.
47:25Mais elles ont été écrites
47:27à des moments différents
47:27de votre vie
47:28ou ramassées sur un temps
47:29parce que ce qui m'interroge
47:31c'est comment le titre générique
47:32est-il apparu ?
47:33Non,
47:34le titre générique
47:35il est apparu juste…
47:36À la fin ?
47:37Oui,
47:37je cherchais en fait
47:38des titres autour
47:39de la question de la lumière
47:40parce que je voyais bien
47:41que c'est ça
47:41qui était central.
47:43Oui,
47:44la lumière après l'orage,
47:45la lumière qui revient après l'orage.
47:46voilà la lumière,
47:47la question de la renaissance,
47:50après la peur,
47:51après le coup de l'âme,
47:54en quelque sorte.
47:55Après les éclairs.
47:56Après les éclairs.
47:56Après les éclairs.
47:58Et donc je voyais bien
48:00que c'est ça
48:01qui était central
48:01et même toute…
48:02En fait,
48:02pratiquement la première chose
48:03qui m'était donnée
48:04dans ces histoires,
48:05c'était chaque fois
48:05une certaine qualité de lumière
48:06dans laquelle j'avais envie
48:07de les situer,
48:08des ciels gris
48:09ou des ciels…
48:10Le, le, le, le,
48:11ou…
48:11Et même,
48:12il y avait quelque chose
48:13d'un peu épiphanique
48:14dans certaines…
48:14Le, le, avec…
48:15Comme des illuminations,
48:17je ne l'ai pas appelé
48:17ça illumination,
48:18c'est un peu…
48:20Il y a du lourd.
48:21C'est pris, c'est pris.
48:21C'est pris et c'est bien pris.
48:22C'est pris.
48:23Donc voilà,
48:24je ne voulais pas
48:25que ce soit un titre
48:25non plus trop…
48:27qui soit trop démonstratif,
48:28trop explicite.
48:29Donc je me suis…
48:30Voilà, finalement,
48:30j'ai trouvé les orages.
48:31Mais quand même,
48:31tout le moment
48:33de l'écriture,
48:34c'est vraiment
48:35hormis quelques-unes
48:36qui étaient là,
48:37qui étaient comme des…
48:38qui avaient été
48:39les déclencheurs
48:39de l'envie d'écrire les autres.
48:41Presque toutes,
48:41elles se sont écrites
48:42entre mai et septembre.
48:43Donc avec quand même
48:45vraiment cette idée-là
48:47des instants décisifs.
48:49Donc non,
48:50il y avait une unité
48:50assez forte.
48:51Et j'ai…
48:52Et même,
48:54par exemple,
48:56l'île,
48:56j'y tenais pour le contraste
48:57avec ce qui…
48:58L'île, c'est l'histoire
48:58de ce couple-là
48:59qui se retrouve…
49:01La femme est partie
49:02avant le mari
49:04et ils vont se retrouver…
49:06La nouvelle plus dure,
49:07assez brutale,
49:08assez violente.
49:09En fait,
49:10je voulais aussi
49:10cette tonalité-là.
49:11En fait,
49:11c'est vraiment
49:12comme un peu
49:12comme on compose
49:13un…
49:14J'imagine un album
49:15de chansons.
49:16Enfin,
49:18on construit aussi
49:19en fonction du rythme
49:19des couleurs.
49:20J'avais envie de…
49:21Et des lumières.
49:22Des lumières,
49:22vraiment des lumières.
49:23Il y a des lumières
49:23différentes à chaque fois.
49:24Mais je reprends
49:25votre métaphore
49:26du stéthoscope.
49:27Vous sondez
49:28dans l'orage
49:29lorsque vous sondez
49:31les cœurs.
49:32Vous sondez aussi
49:33le bruit du tonnerre
49:35dans les cœurs.
49:36Quand ça tonne,
49:38quand ça tonne,
49:39c'est aussi
49:39ce qui vous intéresse.
49:40Il y a effectivement
49:42ces lumières,
49:43il y a cette éclaircie.
49:44Et puis,
49:44il y a le moment
49:45où ça tonne très fort,
49:46parfois pour une petite chose,
49:48parfois pour une chose énorme,
49:50comme le risque
49:51de perdre un enfant.
49:53Mais vous écoutez
49:54et vous tentez
49:55d'être au plus près.
49:56Vous tentez
49:56de saisir la pulsation.
49:58y compris avec
49:59ce que l'orage
50:01a d'incompréhensible
50:03et d'énigmatique
50:08pour celui
50:08ou celle
50:09qu'il vit.
50:10Parce que
50:14on est soi-même,
50:15par exemple,
50:16ce père
50:17qui est à côté
50:18de son enfant
50:18qui est entre
50:18la vie et la mort,
50:21il dort
50:22la nuit fatidique,
50:23la nuit
50:24où va se jouer.
50:27il voudrait être là.
50:28Et finalement,
50:29il constate...
50:30– Plusieurs jours
50:30qu'il ne dort pas.
50:31– Ça fait plusieurs jours
50:32qu'il ne dort pas.
50:32Cette nuit-là,
50:33il dort.
50:35À quel point
50:37sans cesse,
50:38on est surpris
50:38par nous-mêmes,
50:39par nos réactions,
50:40par ce qu'on ressent.
50:41Et ça,
50:42ça m'intéresse
50:43en fait,
50:43l'idée que non seulement
50:45les autres
50:45sont une énigme
50:47devant nous
50:50et à déchiffrer
50:51sans cesse,
50:52mais que nous-mêmes
50:53le sommes
50:54et que...
50:55Mais même ce couple,
50:57par exemple,
50:57qui finalement,
50:59le lendemain,
50:59se demande
51:00ce qui s'est passé
51:00la veille,
51:01il n'y aura pas
51:01de réponse en fait.
51:02– Absolument.
51:03– On ne sait pas
51:03parce que dans la vie,
51:04on ne sait pas.
51:05– Alors si l'autre
51:07est une énigme,
51:07le temps est aussi
51:09une énigme
51:09et dans votre livre,
51:12il est aussi
51:12beaucoup question
51:13du temps,
51:14de la lumière,
51:16mais du temps,
51:17du tonnerre,
51:18des orages,
51:19voilà.
51:20Écoutez,
51:20si je crois
51:22qu'on a fait
51:22un peu le tour
51:23de ces histoires,
51:27mais enfin,
51:28c'est l'écriture
51:28qui va d'une certaine
51:30manière vous les révéler
51:32beaucoup mieux
51:33qu'on ne le fait
51:33en en parlant.
51:35C'est la raison
51:35pour laquelle
51:37vous devez lire
51:38impérativement
51:39« Les orages »
51:40de Sylvain Prudhomme.
51:42C'est paru
51:42chez Gallimard
51:43et on se retrouve
51:44la semaine prochaine.
51:45Bonne semaine à tous.
51:46– Merci à tous.
51:47– Bonne journée,
51:47je vous le dis.
51:54Sous-titrage
51:55– Sous-titrage