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  • il y a 1 semaine
Pour ce troisième rendez-vous de l'émission des livres de l'Humanité, Vincent Roy reçoit Mohammed Aïssaoui, auteur des "Funambules" (Gallimard).
Retrouvez chaque jeudi à 19h une nouvelle mouture de l'émission.

Toutes les émissions (liste de lecture) :
➡️ https://frama.link/AuPied2LaLettre

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Émission n° 1 - jeudi 24 sept. 2020 : Josyane Savigneau & Philippe Sollers
➡️ https://youtu.be/qulyGYdu0DA

Émission n° 2 - jeudi 01 oct. 2020 : Cécile Guilbert
➡️ https://youtu.be/jFABG41EE0o

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Transcription
00:11Générique
00:14Bienvenue au Pied de la Lettre, l'émission littéraire de l'Humanité.
00:18Cette semaine, j'ai le plaisir d'accueillir Mohamed Haïssaoui,
00:22qui est l'auteur chez Gallimard, d'un très joli roman dont nous allons parler très amplement
00:26pendant 52 minutes et qui s'appelle Les Funambules.
00:30Mais j'ai d'abord une question rituelle, qui est la question que je pose à tous mes invités chaque
00:35semaine.
00:35Cher Mohamed, comment ça va la société en 2020 ?
00:40Ou plutôt, comment ça va ce gros animal, comme se plaisait à la raillée ou à le raillet Nietzsche ?
00:46– Ah, la question est un peu vaste.
00:49– Oui, elle est très vaste.
00:51– Je dirais, parce que je suis un indécrottable optimiste, ça va aller mieux.
00:57– Ça va aller mieux.
00:58Donc ça veut dire que le constat que vous dressez, c'est que…
01:01Moi, j'aime beaucoup quand les écrivains posent un diagnostic sur la société dans laquelle ils vivent.
01:06C'est d'ailleurs ce que vous faites très amplement dans Les Funambules,
01:09mais en prenant un angle très précis.
01:10Mais j'aime beaucoup quand ils peuvent me donner leurs sentiments sur la société, comment elle va.
01:18J'ai l'impression que les écrivains en savent plus long sur la société sur laquelle ils écrivent
01:22que ce qu'on nous dit, par exemple, au journal télévisé.
01:24– Je crois la même chose, parce que je crois à une hypersensibilité de l'artistique au sens large.
01:31Et les romancés, ils flairent à la fois l'air du temps,
01:37mais ils ont comme une sorte de don de voyance,
01:43parce qu'ils écoutent beaucoup, ils s'intéressent à la société,
01:50ils sont en quête aussi de, par exemple, ne serait-ce que de quoi j'ai envie de parler,
01:57qu'est-ce qui résonne en moi, ça peut être le fait d'aller chercher quelque chose dans le passé
02:03qui résonne aujourd'hui.
02:04Donc c'est pour ça que je dis, bon, et clairement, on est dans un moment d'inquiétude, de doute,
02:12de peur,
02:13ça c'est, voilà, oui, de beaucoup de crainte.
02:18Mais je me dis aussi, et d'ailleurs, c'est presque ce que j'ai essayé de faire dans Les
02:24Funambules,
02:25il y a des gens merveilleux qui sont là, qui tiennent la société,
02:31et c'est pour ça que je dis, je pense que ça va aller mieux.
02:34– Ah, mais quand je vous ai posé la question, de toute façon, je ne la posais pas à n
02:37'importe qui.
02:38Alors, on ne vous présente plus, Mohamed Assaoui, vous êtes, Aïssaoui, pardon, vous êtes romancier,
02:43on peut citer l'affaire de l'esclave Furci, que je vais montrer à la caméra,
02:48et qu'on trouve en folio, qui est l'un de vos titres,
02:51c'est grâce à ce livre que vous avez eu le prix Renaudot Essai en 2010,
02:56et vous venez aujourd'hui pour Les Funambules, comme je le disais.
03:01Alors, d'abord, j'ai le sentiment d'un livre peut-être plus autobiographique que les autres, non ?
03:09– Ah, tout à fait, je me cachais derrière l'esclave Furci, par exemple,
03:14dans l'affaire de l'esclave Furci.
03:16J'ai écrit un livre qui s'appelle « L'étoile jaune et le croissant »,
03:19qui disait comment des juifs ont été sauvés de la déportation par des musulmans,
03:23et notamment via le fondateur de la mosquée de Paris.
03:27C'était des choses qui étaient vraiment ancrées en moi, qui résonnaient en moi.
03:34J'avais envie, par exemple, de parler de philotémisme, de philo-sémétisme.
03:37– Sémétisme, oui.
03:38– Dans « L'étoile jaune et le croissant », dans l'affaire de l'esclave Furci,
03:43il y a des gens qui ont aidé cet esclave à devenir libre après 25 années de procès,
03:49ce qui est un cas unique dans les annales de l'histoire.
03:52Et je vous avoue que pour les funambules, c'est un projet que je traîne, entre guillemets,
03:59depuis mes 20 ans, depuis 1984.
04:03– Ça se sent très bien à la lecture.
04:04Il y a autre chose là qui se joue, et qui se joue notamment pour vous,
04:10puisque c'est peut-être le premier livre où vous révélez,
04:14vous en parlez beaucoup d'ailleurs dans ce livre,
04:16où vous révélez vos fêlures, si je veux dire.
04:19C'est-à-dire, vos fêlures, alors ça dépend comment on analyse le mot « fêlure »,
04:24mais c'est…
04:27– C'est des choses…
04:28– Vos doutes, oui.
04:29Comment définir ces fêlures ?
04:31– Ah ben, c'est…
04:32– Qu'est-ce qu'une fêlure pour un individu ?
04:34– Je pense que c'est quelque chose…
04:38C'est une blessure qui est ancrée en nous, qui reste,
04:42parce qu'elle ne se ferme jamais.
04:46On fait avec, on peut l'entourer de baume,
04:50on peut la consoler, etc.
04:54Mais c'est aussi, et c'est ce que j'essaye de dire dans le roman,
04:58c'est ce qui nous révèle.
05:00Et chaque être a sa propre, porte sa fêlure.
05:05Dans ce domaine-là, il n'y a pas d'inégalité, il n'y a pas d'injustice.
05:10Les plus pauvres, comme les plus rouges, portent leur fêlure, évidemment.
05:15– C'est très égalitaire, la fêlure.
05:16– Oui, c'est très égalitaire, même si après,
05:19comme on tente de la réparer,
05:25il peut y avoir une grande injustice, une grande inégalité,
05:28mais chacun porte sa fêlure.
05:31– La fêlure, est-ce que c'est ou est-ce que ça ne serait pas
05:34l'écrasante chimère dont parle Baudelaire ?
05:37Vous savez, c'est les hommes qui marchent.
05:39– Bien sûr, le chimère, c'est un mot qui est pour moi très important
05:44parce que je l'utilise dans le roman presque du début à la fin.
05:48– Oui, ma question n'était pas innocente, oui, bien sûr.
05:50– Et oui, bien sûr, c'est une chimère aussi
05:54parce qu'une chimère, qu'est-ce que c'est ?
05:57C'est quelque chose vers laquelle on tend, c'est un rêve,
06:00c'est une possibilité de destin, ça peut être aussi un faux chemin.
06:07– Ou une fausse route.
06:09– Oui, parce que pour en revenir à la fêlure,
06:13en fait, c'est important de connaître sa propre fêlure.
06:16Et là, le narrateur, comme il exerce le métier du biographe,
06:23donc il l'écoute, il beaucoup…
06:24– Oui, enfin, c'est plus compliqué que ça.
06:25– C'est plus compliqué.
06:26– Ce n'est pas que biographe, on va y venir.
06:27– Oui, voilà.
06:29Et cela dit, donc, il repère très vite, en un quart d'heure,
06:33il repère la fêlure des autres parce qu'il comprend mieux les êtres comme ça.
06:38Mais sa propre fêlure, c'est beaucoup plus difficile.
06:41– Alors, abordons ce magnifique roman.
06:45Alors, on va revenir sur le titre pour expliquer ce que sont pour vous des funambules.
06:53Mais le héros des funambules, à 9 ans, il vit dans son village, son pays, sa maison.
07:02Enfin, sa maison.
07:04– Oui, façon de parler.
07:05– Façon de parler, parce qu'elle va être détruite d'ailleurs, cette maison.
07:09Donc, on est quelque part dans le Maghreb ?
07:11– Oui, on peut, voilà, comme c'est un roman, vous avez parlé d'autobiographie.
07:17– Oui.
07:17– Moi, je sens plus peut-être l'idée d'un roman personnel.
07:22– D'un roman personnel, oui.
07:23– Beaucoup plus personnel.
07:23– C'est plus juste.
07:24– Parce qu'autobiographie, ça voudrait dire que tout est vrai, etc.
07:28– Oui, oui, on va y venir.
07:28Ne continuez pas à vous cacher.
07:30– D'accord.
07:30– Ne continuez pas à vous cacher, ça ne marchera pas.
07:32– On va y venir.
07:33– Donc, on est quelque part dans le Maghreb.
07:36– Oui, je suis là en Algérie.
07:38– Voilà, donc on est quelque part dans le Maghreb.
07:41Un père qui est parti, ce petit garçon de 9 ans vit,
07:46donc le père est parti laissant sa mère seule.
07:49Il vit avec sa mère, il va se baigner dans la rivière,
07:55se reposer sous l'arbre qui n'est pas loin de cette rivière.
07:59Et ce sont des souvenirs d'enfance absolument magnifiques.
08:01C'est son pays, c'est sa maison, c'est son là-bas, c'est chez nous, dites-vous.
08:08– Oui, oui.
08:09– C'est chez nous.
08:09– Et surtout, par exemple, j'aime beaucoup Pagnol,
08:13et dans « Maintenant des sources », il utilise une merveilleuse expression
08:18qui colle à cet enfant parce qu'il est tout seul avec sa mère
08:22dans un total dénuement.
08:25Et c'était… mais ça reste quand même un temps béni.
08:29et il dit « Ce sont les jours heureux de notre misère ».
08:32– Voilà.
08:32– Voilà, c'est quelque chose qui…
08:35Effectivement, un arbre près d'une rivière, etc., c'est ce qui reste.
08:42– Oui.
08:42– Et l'enfant qu'on était, l'enfant que j'étais en tout cas,
08:48il ne se souvient que des belles choses.
08:51Il ne se souvient pas de la pauvreté, de la misère, etc.
08:54– Ça me fait penser à une phrase de Michel Chailloux,
08:56qui est le début d'un roman.
08:58Chez nous, il y avait une table, quatre chaises, plus l'éternité.
09:01– Oui, c'est magnifique.
09:02– Et il y a un peu de l'éternité, en tous les cas, dans le souvenir,
09:07puisqu'il va revisiter ses souvenirs.
09:09Et dans le souvenir de Kateb, puisqu'il s'appelle Kateb,
09:13ce qui veut dire « écrire » en arabe.
09:15Et on va voir que, là encore, le choix du prénom du narrateur des Funambules n'est pas innocent.
09:21Bon, voilà.
09:22Donc cet enfant vit avec sa mère, et puis il va devoir quitter l'Algérie, son pays,
09:28pour venir s'installer en France, et va vivre dans une cité.
09:32On va en parler tout à l'heure.
09:36Mais aujourd'hui, ce narrateur n'a plus 9 ans, on l'imagine.
09:40Il a 34 ans.
09:42Il ne se sent, et ça c'est intéressant,
09:45il ne se sent jamais nulle part chez lui, désormais.
09:49Il a un chez lui, en tous les cas, c'est devenu un pays quasiment imaginaire,
09:53puisque depuis ses 9 ans, il n'y est pas retourné.
09:56– C'est un pays chimérique aussi.
09:58– Il a aujourd'hui 34 ans, et sa situation, et là, c'est très intéressant,
10:03sa situation géographique, si j'ose dire, le rend étranger à lui-même, écrivez-vous.
10:09– Oui, oui.
10:10– Et ça, je trouve ça très intéressant.
10:12Pourquoi est-il étranger à lui-même ?
10:14– Parce que c'est un sujet, je trouve, qu'on n'a pas souvent abordé.
10:18– L'exil ?
10:19– L'exil, si, mais être étranger à soi-même,
10:23et surtout ce sentiment de trahir quand on change de milieu.
10:31C'est-à-dire qu'il a changé à la fois de pays, mais aussi, comme il était dans la
10:37cité, même enfant,
10:38et puis après, il se retrouve à Paris, dans un milieu un peu plus aisé,
10:44et il tente de comprendre ceux qui restent, par exemple, dans la pauvreté,
10:51et on le lui dit, mais tu n'es plus de notre monde.
10:54– On va y venir, parce qu'il y a quelqu'un qui lui dit, une jeune femme de la
10:57cité,
10:58qui va lui faire, de ce point de vue, beaucoup de reproches.
11:00– Bien sûr.
11:00– Parce qu'il faut savoir que cet enfant arrivé dans l'Oise, je crois,
11:04dans une cité de l'Oise, va poursuivre des études, va réussir ses études,
11:11et l'écriture va le sauver.
11:13On va voir comment et pourquoi.
11:17Mais je voudrais d'emblée lire un passage, parce que je suis très soucieux,
11:23qu'on entende un écrivain, c'est une langue, et qu'on entende une langue,
11:26et là, on va comprendre beaucoup mieux en vous lisant.
11:32J'exerce le métier de biographe pour anonyme.
11:36Je raconte les vies de ceux qui veulent laisser une trace, même dérisoire.
11:41J'écris pour ceux qui ne trouvent pas les mots,
11:44ceux qui pensent utile de narrer leur histoire,
11:48afin qu'un membre de leur famille éclatée puisse la découvrir un jour.
11:52À chaque fois, j'ai l'impression de rédiger des messages
11:55dans des bouteilles jetées à la mer.
11:57Je sais que ceux à qui s'adressent ces livres les ouvrent à peine
12:01quand ils ne les oublient pas dans un carton.
12:04À force, j'ai compris, on écrit pour soi.
12:08Et ça, c'est Kateb, le narrateur, qui écrit,
12:12mais c'est d'abord Mohamed Aïssaoui, car là, il écrit pour lui.
12:16Oui, bien sûr.
12:17Et il va écrire, d'une certaine manière, sa propre histoire.
12:20Oui, oui, bien sûr.
12:22On le sent très bien.
12:23Avec une mère, sa propre histoire, avec une mère,
12:25j'adore l'expression, je ne peux pas m'empêcher de la citer,
12:28analphabète bilingue.
12:29Puisque analphabète chez elle, dans ce petit village de Maghreb,
12:34et analphabète à nouveau dans l'Oise.
12:36Donc, analphabète bilingue.
12:38On va beaucoup de la figure de la mère
12:39et l'une des figures centrales qui va traverser le roman.
12:44Curieusement, d'ailleurs, c'est celle dont vous parlez le moins,
12:47mais sans doute avec le plus d'intensité.
12:51Annabella, je crois.
12:52Oui, oui, exactement.
12:52Qui n'est pas son vrai prénom, d'ailleurs.
12:54C'est Zina, son vrai prénom.
12:55Bravo.
12:56C'est Zina, son vrai prénom, si je me souviens bien.
12:58Alors, on a évoqué tout à l'heure,
13:00on a compris l'idée de la fêlure.
13:04Et à l'appui de cette idée, vous citez Fitzgerald.
13:09Scott Fitzgerald, qui s'y connaissait en existence fêlée,
13:12écrivait que toute vie est, bien entendu, un processus de démolition.
13:18C'est précisément dans le titre de Fitzgerald qui s'appelle la fêlure.
13:21Mais chez nous, écrit le narrateur des Funambules,
13:24c'est le contraire.
13:25« Toute vie est une entreprise de reconstruction ».
13:30Oui.
13:30Alors, on peut se demander pourquoi.
13:32Et vous écrivez tout de suite après.
13:33« Parce qu'on est détruit ».
13:41Oui.
13:42Parce que, en fait, le Graal, pour les gens comme Kateb ou pour sa mère,
13:53c'est une vie normale.
13:54Alors, qu'est-ce que ça veut dire une vie normale ?
13:56Ça veut dire avoir les moyens de subsistance.
14:00Ça veut dire avoir une famille.
14:03Or, et c'est le cas, après on en parlera, parce que je suis allé dans beaucoup d'associations.
14:11Ça, on va en parler beaucoup, oui.
14:15Ils vivent, ils naissent détruits parce que le père n'est plus là,
14:19parce qu'il n'y a même pas de quoi manger.
14:22Je veux dire, c'est…
14:24Par exemple, j'ai mis énormément de temps à, j'allais dire, c'est l'absus, à avouer ça.
14:32Parce que, et j'en parle aussi, il y a un sentiment de honte.
14:36Oui.
14:36Et après, Kateb et moi aussi, quand on va voir des gens qui restent dans la précarité,
14:47ils disent, on ne veut pas parler de ça.
14:50C'est-à-dire, la honte reste comme une…
14:52C'est honte ou pudeur ?
14:54Non, il y a quand même un sentiment de honte.
14:58On ne veut pas montrer.
15:00Moi, j'ai pu le voir même, en ce qui me concerne, dans l'Algérie.
15:05C'est-à-dire qu'il ne fallait pas montrer qu'on avait faim.
15:07Il ne fallait pas montrer…
15:09Par exemple, s'il y avait un peu de viande, il fallait dire qu'on n'aimait pas
15:13parce que, comme ça, ça permettait d'en laisser aux autres, etc.
15:17Donc, il y a…
15:18C'est un sentiment très fort, la honte.
15:22La pudeur, ça vient quand on a un peu bénéficié d'une meilleure vie.
15:31Mais ce sentiment de honte, il me le disait.
15:34« Mais tu ne peux pas nous comprendre.
15:36Tu ne peux plus nous comprendre.
15:37Tu n'es plus dans notre monde. »
15:38Donc, ça, c'est…
15:40Je l'ai vécu très fort, à la fois dans ma vie, dans mon expérience
15:45et même dans ma peau.
15:46Mais moi, j'ai, peut-être grâce à ma mère,
15:51j'ai été épargné par ce sentiment de honte.
15:54– Ah oui.
15:54C'est dire que…
15:56Il y a tout un passage, d'ailleurs, où vous l'écrivez bien.
15:59Parce que je ne voudrais pas que le lecteur se méprenne.
16:03– Oui.
16:04Justement, la structure de votre roman est très particulière.
16:08Parce que vous ne racontez pas de façon linéaire l'histoire de Kateb,
16:13votre propre histoire.
16:14On ne s'imagine pas qu'on part d'un point A.
16:17Effectivement, on part de l'enfance de Kateb.
16:20On parle de cette ville, de ce village, du Maghreb,
16:24de la rivière, de cet arbre où il va se reposer.
16:26Et puis, on arrive directement…
16:29– Oui, vous faites bien de le dire.
16:29– Oui, parce qu'il est entrecoupé d'abord.
16:31Et c'est ça qui est formidable.
16:34Il y a mille personnages dans ce livre.
16:37Enfin, il est très difficile de les compter.
16:38On pourrait aimer, il y en a à foison.
16:42Il y a plusieurs plans.
16:46Tous les passages en italique, c'est la voix de Kateb
16:52qui raconte des anecdotes sur sa propre histoire.
16:55– Ce sont des bribes de souvenirs qui reviennent.
16:58– Comme son journal intime.
16:59– Oui, vous faites bien de le remarquer
17:01parce qu'en fait, j'ai vraiment beaucoup réfléchi à la structure.
17:06– À la structure, à la construction, au dispositif.
17:08– Voilà, au dispositif, tout ce qu'on veut.
17:10En tout cas, à la manière de raconter.
17:11C'est-à-dire qu'effectivement, le biographe, pour un homme,
17:17il a 34 ans et à partir de là, il cherche un amour de jeunesse
17:21et il va de personnage en personnage, de rencontre…
17:25– On va y venir à Nadia.
17:26– Voilà, mais comme nous tous.
17:31C'est-à-dire qu'on voit quelqu'un, ça nous renvoie à un souvenir.
17:35Quelqu'un nous parle d'une anecdote, ça nous renvoie à notre propre anecdote, etc.
17:40Donc, le roman est presque égrené, j'allais dire, par de bribes de souvenirs.
17:47– Absolument.
17:47– Parfois, c'est j'ai 10 ans, parfois j'ai 20 ans, parfois j'ai 18,
17:51parfois j'ai même 30 ans, donc des souvenirs récents, etc.
17:55Et c'est comme dans la vraie vie, en fait.
17:58– Absolument.
17:58– Ça nous revient.
17:59– Ça nous revient.
18:00Ça remonte par bouffer.
18:01– Oui, ça remonte par bouffer et parfois ça revient à la figure de manière…
18:06– Bien sûr.
18:07– Voilà, ça peut être un choc.
18:08– Il faut toujours s'occuper de son passé, sinon c'est lui qui s'occupe de…
18:10– Oui, il s'occupe bien.
18:12– Mais effectivement, il s'en occupe bien.
18:15Alors, c'est ce narrateur, Kateb, a pour but de retrouver un amour de jeunesse,
18:23une jeune femme qui s'appelait Nadia et qui l'a totalement perdue de vue.
18:28En fait, on comprend assez vite qu'il a été amoureux de Nadia.
18:34Ce sont des amis de la faculté, je crois.
18:38Ils se sont rencontrés en cours.
18:39Mais il n'a jamais osé lui déclarer sa flamme.
18:44Il n'a jamais osé lui parler.
18:47Et lorsqu'il rencontre, par hasard, un grand neuropsychiatre
18:53qui a une histoire similaire à la sienne, d'ailleurs, avec un père…
18:57Enfin, bon, une histoire similaire à la sienne, une fêlure, lui aussi.
19:01Il lui dit, mais nous avons une dette à l'égard de la vie.
19:06Lui est devenu, on va le dire, un écrivain.
19:09– Oui, un grand neuropsychiatre, un personnage célèbre.
19:12– Un personnage célèbre.
19:13Et puis, notre narrateur, lui, a fait des études.
19:15La littérature l'a sauvée.
19:18Et il va devenir un écrivain, enfin.
19:22– Oui, un biographe pour anonyme, pour schématiser.
19:24– Un biographe pour anonyme.
19:24– Il écrit aussi pour des célébrités, ce qui lui permet de gagner un peu plus d'argent.
19:28– Voilà. Et d'ailleurs, vous écrivez à ce sujet,
19:31les gens précaires souffrent de ne pouvoir écrire,
19:34de ne pouvoir coucher leur écrit sur du papier, de ne pouvoir en parler.
19:40– Oui.
19:40– Alors, dites-vous, il flotte.
19:42Ils ne possèdent pas de généalogie, pas de traces, pas d'appui.
19:49Leurs familles sont le plus souvent disloquées.
19:51Il faut les aider.
19:53Vous savez faire cela, vous savez écouter.
19:56Je ne vous connais plus que vous ne l'imaginez.
19:58De votre parcours, vous êtes bien placés pour les comprendre.
20:02Et ce neuropsychiatre va dire, puisque vous savez écrire, puisque je vous ai compris,
20:08vous allez écrire pour ceux qui ne savent pas.
20:11Ceux qui ne savent pas, ce sont lesquels ?
20:12Ce sont ceux que vous allez trouver qui sont les plus fragiles,
20:18tout à la fois au Resto du Coeur, dans des associations…
20:22– Chez Athé des Carmond aussi.
20:23– Chez Athé des Carmond.
20:24– D'autres associations.
20:25– Et c'est là précisément que le narrateur va aussi rechercher Nadia,
20:30car il sait que cette jeune femme a travaillé dans ces milieux,
20:35a travaillé…
20:36– Et travaillerait en plus.
20:38– Et travaillerait encore toujours à aider les autres.
20:41Les autres, c'est qui ? Ce sont les funambules.
20:44Alors, qui sont les funambules ?
20:47On imagine tout de suite évidemment ces gens qui marchent sur un fil
20:50et qui à tout moment peuvent basculer.
20:52– Les rencontres du narrateur et mes propres rencontres
20:57m'ont fait comprendre qu'en fait, les funambules, c'est nous tous.
21:01On a chacun quelque chose à tenir sur le fil de la vie.
21:09Les bénévoles m'ont beaucoup appris
21:12et notamment que tout peut basculer en un instant.
21:16Évidemment, les plus fragiles, les personnes démunies,
21:20les précaires, les pauvres, ceux qui vont dans les associations,
21:24au Resto du Chœur, à TD Carmon, sont encore plus funambules que les autres
21:28parce que les gens un peu plus chanceux dans la vie,
21:34ils ont une famille, des gens qui peuvent leur donner la main,
21:38qui peuvent leur donner un coup de main, etc.
21:40Donc, les funambules, c'est pour ça.
21:43Et d'ailleurs, les bénévoles le disent, on est tous dans le même bateau.
21:49Donc, on est tous des funambules.
21:52Et c'est ça aussi l'idée, c'est que parfois, on ne sait même pas qui est qui.
21:58Et moi, cette idée, c'est pour ça que le titre s'est imposé…
22:01– Tendre la main, ça marche dans les deux sens.
22:02– Ça marche dans les deux sens.
22:03– C'est très joli ce que vous dites sur cette expression, oui.
22:06C'est la main que l'on va tendre à l'autre,
22:08mais c'est aussi la main que l'autre vous tend.
22:10– Oui.
22:10– Celui qui a besoin, celui qui a besoin, qui a besoin de qui, d'ailleurs.
22:14– Oui, oui, et parfois…
22:15– Ce n'est pas toujours celui qui aide.
22:17– Non, ce n'est pas toujours, voilà.
22:19Et moi, ça m'a vraiment fasciné de rencontrer les bénévoles.
22:26Pour moi, ce sont les vrais héros de notre époque.
22:31C'est, regardez quand même, ce sont des personnes qui agissent dans l'ombre.
22:35On ne les entend pas très souvent.
22:37Avec ce qui s'est passé récemment, le confinement, etc.
22:41– Absolument.
22:41– On a vu à quel point ils tiennent la société.
22:45C'est-à-dire, c'est…
22:47Et puis, on oublie aussi vite, on n'applaudit plus les soignants.
22:52– Absolument.
22:52– Voilà.
22:52– Le soir à 20h, on n'applaudit plus personne.
22:55– Comme si ce monde n'était qu'une petite parenthèse.
22:59– Voilà.
23:00Et donc, vous avez utilisé le mot de dette.
23:04Et pour moi, c'est très important parce que, pour moi,
23:07ce roman est une reconnaissance de dette.
23:09C'est-à-dire que j'avais envie de dire merci aux bénévoles
23:12parce que, Kateb, en allant vers les bénévoles,
23:18en allant vers…
23:19Qui dit bénévole dit aussi…
23:23Bénévole aide des gens démunis.
23:25Donc, il va rencontrer des gens démunis dont il fait le portrait plein.
23:29– Dont il fait le portrait.
23:30– Voilà.
23:30Et en fait, cette quête de Kateb, du narrateur,
23:34c'est une quête aussi vers lui-même, vers cet enfant de 9 ans qui l'a été.
23:39– Oui.
23:39Donc, c'est tout ça.
23:41Et cette reconnaissance de dette, c'est merci aux bénévoles,
23:45merci à l'école républicaine aussi.
23:47On peut lui trouver tous les défauts.
23:50Mais je lance toujours le défi de…
23:53Aujourd'hui, où peut-on trouver un lieu qui aide un enfant qui n'a pas de moyens,
24:01ne serait-ce qu'à déjà lire et écrire et apprendre un métier.
24:06– Oui.
24:06– Voilà.
24:08Évidemment, il y a le sport, mais c'est exceptionnel.
24:10Il y a la musique, mais c'est exceptionnel.
24:13Mais quand même, vous regardez dans un département comme le 93,
24:18qui est… qu'on dit…
24:20– Oui, démunis et en difficulté, mais c'est les écoles qui tiennent.
24:27– Absolument.
24:27– Ce n'est pas les familles.
24:29– Absolument.
24:30Ce sont les écoles.
24:30– Voilà.
24:31Et j'ai envie de dire, parce que le pied de la lettre,
24:34c'est l'émission des communistes aussi.
24:39– Oui, oui, oui.
24:40– Quand j'étais dans la cité, ils étaient là.
24:43– Oui.
24:43– Les communistes étaient là.
24:44C'est-à-dire que c'était eux qui aidaient, qui disaient,
24:50qui faisaient presque le travail des travailleurs sociaux,
24:53qui disaient, voilà, vous avez le droit à telle aide sociale,
24:57qui mettaient en lien, moi je me souviens, avec les secours populaires,
25:00par exemple.
25:01– Oui, bien sûr.
25:01Bien sûr, les liens sont très étroits.
25:04– Voilà, très très étroits.
25:04– Bien sûr.
25:04– Et c'est aussi, merci à tous ces gens-là.
25:07– Oui, bien entendu.
25:09Et c'est, il va, j'allais dire, il va sans dire,
25:11mais ça va mieux en le disant.
25:12– Ça va toujours mieux en le disant.
25:13– Ça va toujours mieux en le disant.
25:16Vous, vous écrivez au tout début du roman,
25:18savoir écrire, c'est être libre.
25:21Et vous insistez beaucoup là-dessus, à plusieurs reprises,
25:24puisque le narrateur va aller dans ses associations
25:28pour pouvoir, d'une certaine manière, en écrivant,
25:31à la place de celui qui ne sait pas,
25:35recomposer sa propre histoire.
25:38C'est-à-dire lui donner corps, lui donner, d'une certaine manière,
25:42lui donner une structure.
25:44– Oui, il y a deux choses dans ce que vous dites.
25:49La première chose, c'est qu'en rencontrant des associations,
25:53évidemment que c'est important de trouver à manger, à boire, etc.,
25:58de trouver un toit pour ces gens démunis.
26:01Mais les bénévoles me disaient aussi, ce qui est important,
26:04c'est qu'il y en a eu, une bénévole, qui dit,
26:07la misère a un prénom et un visage.
26:10Donc c'est des gens qui existent, c'est des gens qui ont envie de raconter,
26:17de mettre noir sur blanc leur histoire, même pour transmettre.
26:21J'ai rencontré trois femmes, la fille, la mère, la grand-mère,
26:28qui tenaient, ils avaient un noyau, parce que c'était toutes les trois.
26:32Et elles voulaient raconter leur histoire.
26:35D'autres disent, moi, ma vie est réduite à un dossier à la DAS, c'est tout, etc.
26:40Ça, c'est la première chose qui est très importante.
26:43Et pour Kateb, et j'allais dire, pour moi, parce que c'est important,
26:49moi, je vois dans ma famille, ma mère, elle ne sait pas lire ni écrire,
26:57elle est prisonnière.
26:58Elle est prisonnière de tas de choses, c'est-à-dire qu'elle est obligée
27:03de faire lire les papiers à ses voisines, etc.
27:07Elle est complètement perdue, je veux dire, c'est un bribe de souvenirs.
27:12Elle m'a emmenée dans les supermarchés, et puis elle adorait ça.
27:16Donc moi, je voulais partir vite.
27:18– Il fallait décrire les produits et le prix des produits.
27:20– Ah oui, le prix des produits.
27:21– Je dis ça parce que c'est exactement ce qui se passe.
27:24– Oui, c'est un souvenir, et c'était ça.
27:27Et du coup, moi, aujourd'hui, je déteste rester dans les…
27:31Plus vite je pars, mieux c'est.
27:32– Comme s'il y avait en quelque sorte une double peine.
27:35La première peine, l'exil, c'est-à-dire qu'on quitte son pays,
27:39le pays qui vous a vu naître, celui…
27:41– Son pays, son…
27:43– Celui de vos traditions, d'une certaine façon.
27:45Et puis, double peine, en plus, celui dans lequel on arrive, qui…
27:51– Vous ne possédez ni la langue ni la culture pour les plus grands.
27:54– En plus, vous ne savez pas écrire, donc vous repérez et écrire,
27:59c'est pouvoir dire, c'est pouvoir coucher sur le papier,
28:02c'est penser, c'est semblant, c'est…
28:04– Donc c'est double peine.
28:05– Oui, oui, bien sûr.
28:06– Et ça, moi, c'est quelque chose qui m'a toujours interrogé,
28:13cette possibilité de lire et d'écrire et d'être libre.
28:17Dans l'affaire de l'esclave furcie, je me suis dit, mais c'est incroyable,
28:21il n'y a pas… c'est pas un hasard, il n'y a pas de hasard,
28:23il n'y a que des rendez-vous.
28:24– Oui.
28:24– Et l'esclave furcie, pourquoi il a pu faire un procès ?
28:30C'est parce que, en cachette, il avait appris à lire et à écrire.
28:33– Et à écrire, absolument.
28:34C'est le prix de sa liberté qui était celui-ci.
28:38Alors, dans ce roman, on va croiser, je le disais,
28:41beaucoup de personnages.
28:43D'abord, il y a business.
28:44Business, c'est l'ami d'enfance, c'est-à-dire celui de la cité,
28:48qui vient, qui a toujours des bons plans.
28:50C'est un blagueur, il raconte toujours les mêmes plans.
28:52– Des bons plans, oui.
28:52– En fait, on dirait…
28:54– Des plans foireux.
28:55– On dirait aujourd'hui, voilà, on dirait c'est foireux.
28:58Mais il vient de la même cité.
29:01Kateb, par rapport à lui, une sorte de vraie fidélité,
29:07parce qu'il a le sentiment, comme lui, Kateb, il a réussi,
29:11qu'il a fait des études, il a le sentiment qu'il lui doit quelque chose.
29:14C'est cette dette dont vous parlez.
29:15– Oui, oui, oui.
29:15– Alors, business peut venir frapper chez lui.
29:19– Quand il veut, voilà.
29:19– Quand il veut, on va lui ouvrir la porte,
29:21même si le business en question, il ne pardonne pas trop au narrateur d'avoir réussi.
29:26– Mais ça l'arrange bien en même temps.
29:28– Voilà, oui, oui.
29:29Alors, lui, on va dire que c'est celui qui reproche le moins, même, au narrateur,
29:33parce qu'il en profite aussi, il aide aussi.
29:38Mais business, c'est un personnage intéressant.
29:42Je l'ai créé à partir de plusieurs…
29:44– De plusieurs…
29:45– Voilà, que j'ai connus, rencontrés ou avec lesquels j'ai vécu.
29:49C'est un peu le côté filou que Kateb n'a pas.
29:55– Oui, oui, oui, oui.
29:56– Donc, il…
29:57– Oui, un gentil filou.
29:58– Oui, un gentil filou.
30:00– Mais c'est vrai qu'on l'a un peu dit tout à l'heure,
30:05que pour moi, j'aimerais bien le comprendre, pourquoi,
30:10que parfois, ceux que vous avez connus vous reprochent d'être partis.
30:18– D'être partis, oui.
30:19– Et à un moment donné, je le dis,
30:23parfois, pour s'en sortir, il faut fuir,
30:26et notamment dans la cité.
30:27– Oui.
30:27– La cité, c'est aussi un confort, dans l'inconfort.
30:32– Bien sûr.
30:33Moi, j'ai vécu vraiment mes plus belles années dans la cité,
30:38parce qu'on avait des amis tout le temps.
30:41Je veux dire, les parents ne pouvaient pas s'occuper de nous, etc.
30:43On avait une communauté de…
30:48On pouvait jouer au foot à 20 contre 20, etc.
30:52C'était une sorte de confort.
30:55– C'est ce qui est frappant, d'ailleurs.
30:57– C'est frappant.
30:57– Dans la Seine-Saint-Denis, par exemple,
30:59pour peu qu'on veuille s'y intéresser,
31:00parce que beaucoup de gens en parlent
31:01sans jamais y avoir mis les pieds.
31:04– Quand on veut s'y intéresser,
31:05ce qui est frappant, c'est cette idée de communauté et d'entraide.
31:09– Oui, oui.
31:10– Qui est extraordinaire.
31:12– Qui est extraordinaire.
31:12Qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
31:13Il y a dans ces endroits des gens absolument merveilleux
31:16qui n'ont pas, à mon avis, beaucoup d'équivalents ailleurs.
31:20C'est là que ça se passe.
31:21– Oui, oui, oui.
31:21Vraiment, vous faites bien de le souligner.
31:23– Oui, mais j'insiste, je connais bien et j'insiste.
31:26– Oui, parce que moi, par exemple, dans la cité,
31:30je n'ai jamais souffert de ne pas avoir d'argent
31:33pour aller au cinéma, pour jouer au baby-foot,
31:38pour boire un café, etc.
31:39parce qu'il y avait toujours quelqu'un qui vous offrait sa tournée.
31:44Mais je n'ai jamais connu, par exemple,
31:49cette trouille de ne pas pouvoir rentrer dans un café.
31:51Si on était avec des copains, on s'arrangeait tout le temps.
31:54Sinon, on allait à un endroit pour moins cher, etc.
31:57Donc, c'est une vie sociale très intense, très forte.
32:02Et vie sociale, ça veut dire aussi qu'on apprend la vie.
32:05Moi, j'ai appris la vie aussi dans la cité.
32:10La valeur d'entraide, la valeur de pouvoir s'en sortir, etc.
32:16Mais à un moment donné, c'est dur de quitter.
32:21C'est-à-dire que surtout, scolairement, j'ai pu aller à la fac, etc.
32:25Là, j'ai senti que c'est comme si je trahissais et que je ne restais pas.
32:31Et j'ai connu des amis qui étaient à la fac,
32:37qui pouvaient s'en sortir, qui pouvaient avoir un métier,
32:41même par exemple faire des études pour être avocat, etc.
32:45Mais la pression était telle qu'il préférait rester dans la cité
32:48et travailler dans un supermarché, etc.
32:51parce qu'il restait dans ce pays qu'il connaissait, qui était la cité.
32:56– Qui était la cité, qui devient un pays,
32:59qui devient le pays qu'on a reconstitué d'une certaine façon avec ses amis.
33:04Et ça se comprend très bien.
33:05Alors, Business lui fait un petit peu reproche d'avoir réussi,
33:10mais celle qui lui fait surtout reproche d'avoir réussi,
33:12c'est une certaine Leïla.
33:13– Leïla, oui.
33:14– Qui signifie la nuit, je crois.
33:16– La nuit, oui.
33:17– Voilà.
33:17Et Leïla lui reproche notamment le comportement qu'il a eu avec Nadia,
33:22cette jeune femme dont il était amoureux,
33:24qu'il a eu avec Nadia, cette jeune femme dont il est amoureux
33:28et qu'il va rechercher dans toutes les associations
33:31pour lesquelles il va travailler, pour lesquelles il va écrire.
33:33Je pensais à tout ça quand Leïla, écrit-il, en un dixième de seconde,
33:39est passée d'une voix douce à une agressivité démentielle.
33:42Elle me lance avec le regard chargé, ces mots qui me chamboulent.
33:46On sait tous que tu l'as laissé tomber, Nadia,
33:48pour voir le beau monde à Paris.
33:51On pue, nous, c'est ça ?
33:52Tu ne le sais peut-être pas, mais elle en est devenue malade.
33:55Malade de chagrin, Nadia.
33:57C'était comme ma grande sœur, tu l'as cassée.
33:59En allant avec cette blonde aux cheveux soyeux, cette âne, une bourge,
34:03tu as fait du mal, tu as trahi, tout le monde le dit ici.
34:07Et c'est un procès.
34:08C'est un procès.
34:08C'est un procès où, pour le coup, il n'y a pas beaucoup de moyens de se défendre.
34:15La présomption d'innocence ne va pas régner.
34:20Oui, c'est vrai, mais c'est intéressant ça.
34:22Alors, c'est romancé.
34:25Bien sûr.
34:27Mais Delaïla, il en existe.
34:28Et surtout, par exemple, dans l'histoire entre Kata et Benadia,
34:33c'est une histoire d'amour qui n'a pas pu se faire.
34:37Là, par manque de mots.
34:39Pour le coup, peut-être par un excès de pudeur,
34:43c'est-à-dire personne, ça arrive tout le temps.
34:47On attend que l'autre fasse le premier pas.
34:49Et puis rien ne se produit.
34:51Rien ne se produit, la vie passe, etc.
34:54Et en l'occurrence, même pour Kateb, c'est Nadia qui l'a quittée,
34:58plus qu'elle est partie sans rien dire, sans répondre à ses lettres, etc.
35:03Mais après, bon, voilà.
35:05Et Leïla, c'est le même reproche.
35:07C'est-à-dire, tu as quitté la cité.
35:10C'est ça, en fait, c'est ce qu'elle veut dire.
35:13Parce qu'elle considère que Nadia, étant restée, elle, elle n'a pas trahi.
35:20Et c'est un sentiment qui m'interroge beaucoup.
35:23C'est-à-dire, c'est vraiment la tension que nous avons tous
35:27entre l'individu et le collectif.
35:30Entre une part d'égoïsme nécessaire et un altruisme.
35:35C'est quelque chose qui est quasiment insoluble.
35:41– Insoluble, oui, absolument.
35:43Alors, d'abord, je voudrais dire qu'il y a plusieurs livres
35:49qui croisent votre livre.
35:53Il y a le roman inachevé d'Aragon.
35:56– Oui, que j'aime beaucoup.
35:57– Il y a les rêveries du promeneur solitaire de Rousseau.
36:00– Parce qu'il y a un philosophe.
36:01– Voilà, il y a un philosophe.
36:03Et puis, qui vit dans une cave.
36:04– Oui, oui.
36:05– Et puis, il y a, donc je l'ai dit, le roman inachevé d'Aragon.
36:11Il y a Nadja de Breton.
36:12– Oui, bien sûr.
36:13– Il y a Nadja de Breton.
36:15D'ailleurs, l'une, enfin les deux, je tiens à le rappeler,
36:19les deux exergues du roman, l'une définit les finambules
36:22mais l'étoile se dit, je tremble au bout d'un fil.
36:25Si nul ne pense à moi, je cesse d'exister.
36:28– C'est une super vieille.
36:29– C'est super vieille.
36:31Et ça…
36:31– Les âmes et inconnus, le titre, c'est extraordinaire.
36:34C'est un superbe titre.
36:36– Absolument.
36:37Et puis, il y a Breton.
36:38Alors, pourquoi Breton ?
36:39– D'abord, Nadja m'a extraordinairement marqué.
36:44Mais ça aussi, je vous lance un peu un défi.
36:49C'est des choses que j'aimerais comprendre pour pouvoir transmettre.
36:51C'est-à-dire que j'ai appris le français très vite
36:59et surtout, j'ai eu envie de lire Breton, j'avais 12 ans.
37:02– Pour quelle raison ?
37:03– Parce que j'étais subjugué, mais je ne comprenais rien.
37:07– Par exemple, du Breton.
37:07– Là, déjà, on ne comprend toujours rien.
37:09– Oui, oui.
37:10– Et si vous voulez, et la poésie surtout, parce qu'il y a aussi
37:15Marceline des Bordes-Valmorts, etc., dont on parle un tout petit peu.
37:21Évidemment, Aragon.
37:21– Et j'essaie de comprendre en quoi la langue française a infusé en moi.
37:30Donc, encore une fois, par peut-être la sonorité des poèmes, etc.
37:35Donc, c'est pour ça que j'avais envie d'en parler.
37:39– Oui, c'est être subjugué sans forcément comprendre.
37:43Nadja, en plus, quelle définition Nadja ?
37:47En russe, c'est l'espérance et que le début de l'espérance.
37:53Donc, c'est un peu toute la quête de Kateb.
37:56– De Kateb, oui, absolument.
37:57Alors, Kateb va rencontrer nombre, dans toutes ses associations,
38:02nombre d'aidants et nombre d'aidés également,
38:06puisqu'il y a tout à la fois.
38:08Mais, alors, il y a des phrases très…
38:14On apprend beaucoup, justement, encore plus peut-être sur les bénévoles,
38:20sur ceux qui aident.
38:21Je pense notamment au personnage de Monique.
38:24C'est un personnage absolument extraordinaire.
38:27Elle a 70 ans, mais elle en fait beaucoup moins,
38:30tellement elle est pétillante, tellement…
38:33et elle a de plus en plus de responsabilités au Resto du Coeur.
38:37C'est-à-dire, c'est très drôle parce que vous dites que le Resto du Coeur,
38:39je crois que c'est au boulevard de Clichy.
38:41– Oui, au Rue de Clichy.
38:42– Le Rue de Clichy est un immeuble, on dirait une entreprise.
38:46– On dirait une grande agence de communication.
38:49– Une grande agence de communication.
38:50Et alors, elle, Monique, dit énormément de choses sur la manière qu'elle a d'aider.
39:00Elle dit, vous savez, la précarité, ça tient, ça s'attache, ça ne lâche pas, ça ne lâche rien.
39:06Et donc, c'est une sorte de professeur pour Kateb Mohamed.
39:15C'est une sorte de professeur puisqu'elle va lui dire,
39:16attention, la précarité, c'est une chose terrible, ça ne lâche pas.
39:21– On s'y habitue, on s'y habitue.
39:22– Oui, alors, Monique, elle symbolise deux choses.
39:26D'abord, c'est une personne que j'ai rencontrée plusieurs fois.
39:29– Ça se sent, ça se sent.
39:30– C'est une personne avec qui je suis en contact.
39:34Et surtout, c'est une personne qui connaît par cœur le Resto du Coeur
39:37parce qu'elle était là depuis le début.
39:39Et ce qui est étonnant, c'est que dans nos échanges,
39:42elle a travaillé à la Caisse des dépôts pendant 25 ans.
39:44et elle se dit, mais dans le Resto du Coeur, ça fait 26 ans.
39:47En fait, ma vie au Resto du Coeur est plus grande que ma vie professionnelle.
39:53Et ce que j'ai voulu dans le roman, en allant…
39:56Je suis resté deux ans et demi, par exemple, avec les Restos du Coeur.
40:00J'ai fait une formation sur l'écoute.
40:02C'est formidable, une formation sur l'écoute.
40:04Moi, j'ai fait une école de journaliste.
40:06Je n'ai pas appris à écouter.
40:11Et c'est des formidables machines.
40:13Les Restos du Coeur, ATD Quart Monde, d'autres associations,
40:17les Petits Frères des Pauvres, etc.
40:19C'est des formidables machines à vraiment…
40:24des machines de guerre contre la pauvreté.
40:26Ça, j'avais envie de le dire, comment ça fonctionne,
40:29avec un organigramme, une organisation extraordinaire.
40:35Et Monique, pour moi, c'est l'héroïne.
40:40Absolument.
40:41C'est extraordinaire tout ce qu'elle fait.
40:42Et ce qu'elle dit, elle est bien placée.
40:45Elle a aidé directement et l'entend des milliers de personnes en 26 ans.
40:51Les vrais héros des funambules, ce sont ces personnes qui aident,
40:55qui sont en première ligne.
40:56Ceux qu'on a pu appeler, à un moment, on a parlé des caissières,
41:00des gens des hôpitaux, etc.
41:02Les premiers de cordée, les premiers de corvée.
41:05Et ceux-là en font partie aussi.
41:07Oui, bien sûr.
41:08Il s'agit de les citer.
41:10Je redis ce que je…
41:11Mais dans votre langue, à vous,
41:13Monique m'explique que la précarité possède une résistance
41:16qui défie le temps.
41:17Elle tient, elle tient, c'en est incroyable.
41:20Mais elle s'étonne toujours de cette capacité d'adaptation
41:23qu'on n'est plus démuni face à la misère.
41:25C'est extraordinaire, me raconte-t-elle.
41:27Dans le cadre de notre aide au logement,
41:29on avait rencontré une personne qui était encore dans son appartement,
41:32bien qu'elle éprouva des difficultés à payer les charges.
41:35On l'aidait comme on pouvait.
41:36Mais de temps en temps, elle ne payait plus son loyer ni l'électricité
41:40qui finissait par lui être coupée.
41:42On coupait facilement à l'époque.
41:44Eh bien, cette dame expliquait qu'en fait,
41:46bah tant pis, quand l'électricité était coupée,
41:49ça ne l'empêchait pas de recevoir les amis le soir
41:51et de s'éclairer à la bougie.
41:53Et l'assistante sociale avec laquelle on travaillait
41:55nous disait qu'il fallait admettre ce type de fonctionnement.
41:58Cette femme-là, elle s'adaptait.
42:00Elle n'avait plus l'électricité ?
42:01Eh bien, elle faisait sang.
42:03– Oui, c'est vrai.
42:04– C'est les passages où vous décrivez,
42:09où vous pointez le discours de tous ces gens
42:12qui sont en première ligne dans la guerre pour la pauvreté
42:15sont absolument magnifiques, je voulais le signaler.
42:19Alors, Kateb, il est toujours à la recherche de Nadia
42:21et c'est grâce à Monique qui va l'envoyer à Lyon
42:25dans un autre centre.
42:27– Un centre du Restos du Coeur.
42:29– Un centre du Restos du Coeur en lui disant,
42:30Nadia, elle a travaillé là.
42:32Peut-être qu'en allant là-bas, tu vas pouvoir la retrouver.
42:34Parce qu'il est finalement, il aide les autres Kateb,
42:38mais il va être aidé aussi dans sa quête de Nadia.
42:40– Bien sûr, bien sûr.
42:41Les rencontres, c'est vraiment une formidable aide.
42:44Les expériences échangées, c'est un soutien extraordinaire.
42:50Lui, de par sa plume, il apporte une aide qui est importante
42:58dans le sens où il arrive à ce que ces expériences-là,
43:02ces portraits, soient figés dans l'écrit.
43:05– Absolument.
43:06– Par exemple, chez AT des Quarts Monde, on ne le sait pas beaucoup,
43:11et c'est dommage, à Bayer en France, ils ont créé un centre
43:15des archives et de la mémoire pour que tous ces gens démunis
43:19puissent écrire leur histoire.
43:21Et quand c'est compliqué d'écrire, ça peut être avec des photos,
43:25ça peut être des enregistrements.
43:28Où peut-on voir ça ?
43:31C'est-à-dire qu'évidemment qu'on va aider à trouver à manger,
43:36des aides sociales, etc.
43:38Mais il y a un centre des archives et de la mémoire
43:42pour raconter son histoire.
43:44– Pour raconter son histoire, qu'elle ne reste pas l'être morte.
43:46– Parce que c'est ça, quand j'écris, il flotte.
43:50C'est parce qu'en plus, après, il ne reste plus rien.
43:55– Oui, la vie a disparu, il ne reste plus cette histoire.
43:59– Mais oui, il y a une association formidable
44:02qui s'appelle le collectif Les Morts de la Rue,
44:06qui fait une action, mais je n'imaginais pas que ça puisse exister,
44:10c'est formidable.
44:11– Dont vous parlez également, enfin, qui est l'une des visites
44:14de CATEB dans les funerions.
44:16– Voilà, qu'est-ce qu'elle fait cette association ?
44:19Toutes les personnes qui vivent dans la rue,
44:21les sans-domicile fixe, les pauvres gens, etc.
44:25il y en a beaucoup qui meurent sans qu'ils puissent être enterrés,
44:30sans qu'ils puissent avoir une biographie,
44:32ne serait-ce qu'une ligne de biographie.
44:35– Absolument.
44:35– On connaît souvent un surnom, et donc ils vont rechercher
44:41un entourage, des personnes qu'ils ont rencontrées,
44:44des personnes qui savent, tiens, lui, vous savez,
44:46il a vécu en Pologne, etc.
44:48Peut-être qu'on peut aller appeler en Pologne, etc.
44:50et qui aident à enterrer, je veux dire, c'est extraordinaire.
44:56– Enterrer dans la dignité, avec quand même quelques lignes biographiques
45:02pour que cette vie ne disparaisse pas comme ça sans rien.
45:06Et le collectif, les morts de la rue, chaque année, souvent au mois de mars,
45:12ils organisent un mémorial, donc ils citent les 500 à 600 personnes
45:17qui sont mortes dans la rue, ou en tout cas, ou parfois même sans avoir de…
45:23ils pouvaient même être propriétaires d'un studio, etc.
45:27des morts isolés, ils citent le nom, le mémorial,
45:31la date de naissance continue longue, etc.
45:33C'est formidable qu'ils puissent exister.
45:35– Ce qu'on raconte est très triste, mais je voudrais dire aussi
45:39à vos futurs lecteurs que le roman est aussi plein d'humour,
45:44il y a plein de passages très drôles, et je voudrais en citer un,
45:47parce que c'est les rapports de Kateb et de sa mère,
45:52voilà, il a 23 ans, et il écrit, ce sont les passages à la première personne
45:57qui sont en Italie, où il se rappelle des souvenirs, etc.
46:01Il y en a un qui est absolument merveilleux, qui m'a fait mourir de rire.
46:03J'avais 23 ans, je venais de valider deux masters à l'université de Paris-Nanterre,
46:08la même année.
46:09Le directeur du département droit et sciences politiques m'avait félicité,
46:13j'avais appelé ma mère, histoire de lui dire que j'avais eu un diplôme,
46:16ce n'était pas la peine de lui dire quel diplôme,
46:18ni de lui expliquer les subtilités de décrocher deux masters en même temps,
46:21pour elle, un diplôme est un diplôme, du moment qu'il permet de travailler dans un bureau.
46:24Au téléphone, je l'avais sentie contente,
46:27et elle m'avait dit qu'elle allait prévenir les voisines.
46:29Elle organiserait une fête, il y aurait du jus d'orange et des gâteaux.
46:33Quand je suis arrivé à la maison, les voisines étaient déjà là,
46:36il y avait du brouhaha, ma mère a demandé le silence,
46:39et elle a dit à tout le monde de manière théâtrale,
46:41c'est mon fils, il vient d'avoir le CAP.
46:44– Ça cale !
46:45– Je trouve que c'est plein d'humour.
46:48Évidemment, on va comprendre très vite que cette mère,
46:55Anna Bella, c'est très joli, c'est l'hommage d'une certaine manière
47:03que vous rendez aussi à votre mère, ça se sent très bien.
47:06Elle est là dans le roman, elle est dans une maison de repos,
47:09car elle est très affaiblie, elle est très fatiguée.
47:12– Très jeune en plus, à un âge très jeune.
47:14– À un âge très jeune, puisqu'elle a 57 ans, c'est ça, 57 ans,
47:18mais elle est quand même très affaiblie par la vie.
47:20– Oui, une vie abîmée.
47:21– Par tout ce qu'elle a vécu, elle est abîmée,
47:23et donc c'est une des figures tutélaires de ce roman, comme l'est Nadia.
47:29Alors, on ne va pas raconter ce qui va se passer pour cette mère, ni pour Nadia.
47:34Est-ce que Kateb va la retrouver ?
47:36– Voilà, c'est le suspense.
47:38– Si oui, vont-ils revivre ou non une histoire d'amour ?
47:42Mais là n'est pas l'essentiel.
47:46Je voudrais revenir, en rendant hommage à tous ces gens auxquels vous rendez hommage,
47:52à tous les bénévoles de ces associations que Kateb va parcourir,
47:58à tous ceux qui, de la même manière, vont laisser écrire leur vie par Kateb,
48:08avez-vous là le sentiment d'avoir payé votre dette ?
48:14– Ah, c'est une question intéressante, c'est difficile d'y répondre.
48:17J'ai l'impression un peu oui, voilà, parce que je vois aussi par les retours,
48:24je vois par Monique, par d'autres, j'ai l'impression, oui, un peu, un peu.
48:33Et c'était un livre que j'ai traîné avec moi depuis, oui, une trentaine d'années quand même.
48:44Et là, je me suis senti, parce qu'il faut se dévoiler quand même, il faut montrer ça propre.
48:48– Vous, vous dévoilez, vous avez montré votre fêlure là.
48:51– Voilà, je me suis dit, en fait, ce qui est intéressant,
48:54justement, quand on échange, et je le ressens ici, par exemple,
49:01il faut que chacun dise un peu de soi, un peu à travers des questions,
49:08à travers des lectures.
49:10Moi, quand vous lisez, c'est assez fantastique pour moi,
49:15parce que je n'ai pas l'impression d'avoir écrit ce que j'ai dit.
49:19Donc, il faut qu'il y ait, je l'ai remarqué,
49:22parce que c'est un peu la déformation du métier de journaliste
49:25qui consiste à, on pose des questions, on attend des réponses.
49:28Là, c'était quasiment l'inverse.
49:30C'est-à-dire que, souvent, ceux que je rencontrais,
49:34au bout d'une heure d'entretien, ils me disaient,
49:36« Et toi, pourquoi tu t'intéresses à ces questions sur la pauvreté ? »
49:40« Tu n'as pas un truc à dire ? Il y a quoi dans ta valise ? »
49:44« Il y a quoi dans ton écrasant de chumère ? »
49:46« C'est quoi ? Qu'est-ce que tu viens chercher ? »
49:48« C'est quoi ce thème pour toi ? Qu'est-ce qui résonne en toi ? »
49:52Et après, je me suis dit, « Ah, ben là, il faut que je me dévoile. »
49:56Je leur demande de se dévoiler, il faut que je me dévoile aussi.
50:01Et donc, oui, j'ai l'impression quand même
50:04d'avoir payé une part de cette dette.
50:08– J'ai le sentiment aussi, et qu'elle est payée d'une certaine manière,
50:16comment dire, d'une jolie façon,
50:19parce qu'écrire ce roman n'a pas dû être extrêmement évident.
50:23Et notamment dans sa construction, on en a parlé,
50:25puisque vous mêlez à la fois le discours des aidants, de désaider.
50:31– Et puis, c'est une sorte de mise à nu.
50:35– Oui, oui, oui.
50:35– Puisqu'il y a des passages où vous dites, par exemple,
50:39enfin, Kateb dit, par exemple, « J'ai mandié, je dois l'avouer.
50:43Moi aussi, j'ai mandié. Moi aussi, j'ai fait la manche.
50:45Je sais ce que c'est. »
50:47Mais je ne veux pas forcément l'avouer.
50:49Et là, vous êtes obligés d'en dire beaucoup plus long sur Mohamed Haïssaoui
50:54que vous n'en avez jamais dit jusqu'à maintenant.
50:55– C'est vrai, c'est vrai.
50:56– Vous êtes toujours un peu planqué, si je veux dire.
50:58– Oui, planqué, derrière Furcy, derrière d'autres livres.
51:02Mais c'est tous ceux que j'ai rencontrés qui m'ont aidé.
51:06– Absolument. Qui ont aidé à vous dire.
51:08– Ben oui, oui, oui.
51:09– Qui vous ont aidé à vous écrire.
51:11– Oui, oui, c'est vrai.
51:12– À écrire une partie de votre vie.
51:15– Oui, c'est vrai.
51:15– Et c'est ça qui est formidable.
51:17– Ben oui, j'ai l'impression même parfois que le livre a été co-écrit.
51:23– Par d'autres mains.
51:24– Par d'autres, oui.
51:28– Oui, je vous avoue que c'était émotionnellement très chargé.
51:32Mais à un moment donné, c'est vrai que c'est toujours difficile de se dévoiler.
51:39Mais à un moment donné, je me suis dit, je ne peux pas ne pas me dévoiler
51:42si je demande aux autres de se dévoiler.
51:45Et ils me disaient des choses très fortes.
51:46Je veux dire, des histoires de famille, des gens qui ne voyaient plus leur enfant depuis des années,
51:53des gens qui ne pouvaient voir leur enfant qu'une heure dans l'année en compagnie d'autres, etc.
52:01Les trois femmes que j'ai évoquées tout à l'heure, la jeune fille de 18 ans, sa mère et
52:06sa grand-mère.
52:07Moi, je me disais, mais pourquoi la petite, elle avait un diplôme,
52:12elle avait l'air de bien s'en sortir, pourquoi ne va-t-elle pas s'en sortir ?
52:18Pourquoi elle ne veut pas s'en sortir ?
52:19C'est par cette solidarité avec ce noyau, avec sa mère et sa grand-mère,
52:25elle préférait rester dans un studio à un salut pour rester avec elle.
52:29– Pour rester avec elle.
52:30– Voilà, elle me dit ça, moi je ne peux pas ne rien dire.
52:34– Absolument.
52:35– Et donc il fallait l'écrire.
52:36– Il fallait l'écrire.
52:37– Et c'est fait avec Les Funambules,
52:39qui est l'un des livres de cette rentrée littéraire
52:43que je vous conseille au pied de la lettre.
52:47Là, vraiment, il faut y aller, c'est au pied de la lettre.
52:50Ça s'appelle Les Funambules, c'est publié chez Gallimard,
52:53je veux qu'on le voit bien, c'est publié chez Gallimard.
52:56Et c'est un merveilleux roman que j'ai pris à la fois beaucoup de plaisir à lire
53:04et qui m'a posé des questions en me disant,
53:07enfin, je ne me suis pas dit je vais regarder ce qui se passe dans la rue
53:12chez les plus fragiles, je vais les regarder d'une autre façon.
53:17Non, parce que je les regarde déjà, je crois, avec attention,
53:20mais je crois qu'il faut redoubler l'attention.
53:21Donc oui, peut-être que ça m'a questionné aussi un peu moi-même.
53:27– Eh bien Mohamed Assaoui, merci beaucoup, j'étais ravi de vous recevoir.
53:31Et je conseille à tous nos lecteurs, évidemment, je le redis,
53:34mais j'insiste parce que j'y tiens beaucoup, la lecture des Funambules.
53:38Et nous nous retrouvons la semaine prochaine pour un quatrième opus
53:41d'Au pied de la lettre. Bonne semaine à tous.
53:44– Sous-titrage ST' 501

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