00:00Une adolescente de 16 ans jugée pour avoir avorté après un viol,
00:04une avocate qui transforme le procès en combat politique
00:07et une affaire judiciaire qui va permettre de changer une loi.
00:10A l'automne 72, le procès de Marie-Claire Chevalier, défendu par Gisèle Halimi,
00:14va marquer un tournant dans la lutte pour le droit à l'avortement en France.
00:18Dans l'affaire Marie-Claire, les cinéastes Yves Oumulaire et Lauriane Escafre
00:22retracent cette bataille judiciaire et politique.
00:24Comment ce procès historique s'est réellement déroulé et dans quel contexte
00:28Gisèle Halimi a-t-elle exposé Marie-Claire dans la presse contre sa volonté ?
00:32On a analysé plusieurs scènes du film pour vous donner le vrai faux de l'histoire.
00:35Vous avez offert la loi.
00:36Moi, je ne voulais pas qu'elle vive ça, ce n'était pas possible.
00:38Et si c'était à refaire, je le referais, monsieur le président, sans hésiter.
00:41Dans le film, Marie-Claire, sa mère et les deux femmes qui l'ont aidée à avorter
00:45comparaissent ensemble devant le tribunal de Bobigny.
00:48Mais dans la réalité, il n'y a pas eu un procès, mais deux.
00:51Le premier procès se tient le 11 octobre 72.
00:54Marie-Claire Chevalier est mineure, donc elle comparaît à huis clos
00:57devant le tribunal pour enfants.
00:58La jeune fille est relaxée, non pas pour manque de preuves,
01:01ce qui arrivait déjà à l'époque, mais pour contraintes sociales, morales et familiales.
01:05Et ça, c'est la toute première fois que ça arrive.
01:07Ça fait donc basculer la situation et ça aide beaucoup pour plaider en faveur
01:11d'un changement de loi lors du second procès.
01:23Car un mois plus tard, le 8 novembre, c'est au tour des femmes majeures de comparaître.
01:27Parmi elles, Michèle Chevalier, la mère de Marie-Claire, deux amis à elle qui l'ont
01:32aidée à trouver des contacts et la femme qui a pratiqué l'avortement.
01:35Et à l'extérieur du tribunal, il y a de nombreuses militantes féministes qui ont fait
01:38le déplacement.
01:38Beaucoup viennent du MLF, le mouvement de libération des femmes et de l'association
01:43Choisir.
01:43Se déroule alors ensuite un procès hors normes puisque, comme dans le film, Gisèle
01:47Halimi décide de faire le procès de la loi et non pas des prévenus.
01:51Le mot d'ordre est de ne pas plaider coupable et de surtout ne pas s'excuser.
01:54Michèle Chevalier écope d'une peine de 500 francs d'amende avec sursis et ses deux
01:58amis sont relaxés.
01:59Micheline Bambu, qui a pratiqué l'avortement, est condamnée à un an avec sursis et une
02:04amende.
02:04Les peines sont donc relativement légères au regard de ce que les prévenus risquent.
02:08Mais surtout, le procès a pris une dimension nationale.
02:10Et pour comprendre pourquoi, il faut revenir au climat politique de l'époque.
02:14Plusieurs fois au cours du film, on voit Gisèle Halimi tenter de convaincre médias et politiques
02:18de la suivre dans son combat contre la loi anti-avortement et de la soutenir dans le
02:22procès de Marie-Claire.
02:23Mais elle fait face à des silences et à des portes qui se ferment.
02:26Et cette partie-là est totalement vraie puisqu'en 72, le sujet divise profondément
02:30la société française.
02:31Depuis 1920, la législation réprime sévèrement l'avortement et sa promotion.
02:35A la fin de la Première Guerre mondiale, on a poussé la population à procréer et
02:40on a verrouillé les informations.
02:41Sous le régime de Vichy, la situation s'aggrave encore plus.
02:44A partir de 1942, l'avortement est considéré comme un crime contre la sûreté de l'État
02:48et les avorteurs récidivistes risquent la peine de mort.
02:51Deux personnes sont même guillotinées en 1943 et d'ailleurs, Claude Chabrol s'en
02:55inspire pour son film Une affaire de femme qui sort en 1988.
02:58Après la guerre, la législation reste restrictive.
03:00La contraception est seulement légalisée en 67.
03:04Mais en réalité, très peu de médecins prescrivent la pilule.
03:07Selon des sondages de l'époque, seuls 6% des femmes la prennent en 70.
03:11Alors qu'on est trois ans après la promulgation de la loi, ce qui est donc très peu.
03:15Pourtant, au début des années 1970, quelque chose est en train de changer.
03:19La population est beaucoup mieux informée.
03:21L'IVG pose encore beaucoup de questions morales et religieuses.
03:24Selon des sondages, 66% des Français sont pour l'avortement,
03:27en cas de danger pour la femme, de viol ou d'inceste.
03:31Mais seulement 25% sont pour un avortement libre.
03:33Ça reste encore un acte honteux qu'il faut cacher.
03:36Un autre événement à faire changer les mentalités à cette époque-là.
03:39C'est le manifeste des 343 qui sort en avril 1971.
03:43Ce manifeste fait l'effet d'une bombe, puisque 343 femmes, célèbres et inconnues,
03:48disent en leur nom propre qu'elles ont avorté.
03:50En faisant ça, elles s'exposent à des poursuites pénales.
03:53Et parmi elles, il y a Gisèle Halimi, Catherine Deneuve, Simone de Beauvoir,
03:57Agnès Varda, Marguerite Duras ou encore Jeanne Moreau.
04:00Elles réclament l'abolition de la loi anti-avortement,
04:03une meilleure accessibilité à la contraception
04:05et le droit à l'avortement dans une nouvelle loi.
04:08Et la portée de cette prise de parole est énorme,
04:10puisque juste après le manifeste,
04:12le chiffre de 25% de Français pour l'avortement libre passe à 55%.
04:16Alors oui, à l'époque où Gisèle Halimi défend Marie-Claire Chevalier,
04:20une partie de la France est hostile à l'avortement,
04:23mais les mentalités sont en train de changer.
04:25Dans le film d'affaire Marie-Claire,
04:26on suit beaucoup les préparatifs de Gisèle Halimi au procès.
04:29Elle rencontre des politiques,
04:31elle contacte les médias
04:32et elle s'entretient aussi avec les militantes féministes.
04:35Et on suit plus précisément une réunion qui ne se passe pas très bien.
04:38Et cette réunion très tendue avec les militantes féministes a bel et bien existé.
04:42Gisèle Halimi veut rencontrer les militantes de Choisir et du MLF
04:46pour pouvoir voir quelle stratégie mettre en place.
04:48Et l'avocate fait part de son envie de faire venir des personnalités publiques au procès
04:52pour défendre l'absurdité de la loi.
04:54Mais pour les militantes, ça doit rester une affaire de femme ordinaire.
04:57Simone de Beauvoir, alors présidente de l'association Choisir,
05:00décide d'organiser un vote
05:02et la quasi-majorité s'oppose à la proposition de Gisèle Halimi.
05:05Dans le film comme dans la réalité,
05:07c'est finalement la mère de Marie-Claire,
05:09Michel Chevalier,
05:10qui prend la parole pour défendre l'avocate.
05:12Malgré le désaccord avec les militantes,
05:14Gisèle Halimi obtient un gain de cause
05:16et décide de faire venir des personnalités publiques
05:18pour défendre l'avortement au procès.
05:20Ce succède à la barre le scientifique Jean Rostand,
05:23Jacques Monod et François Jacob,
05:24des prix Nobel tous les deux,
05:26Delphine Serig et Françoise Fabian,
05:28actrice,
05:29Simone de Beauvoir bien sûr,
05:30Aimée Césaire,
05:32ainsi que Michel Rocard,
05:33député socialiste à l'époque.
05:34Mais l'un des témoignages qui va particulièrement compter,
05:37c'est celui de Paul Milliez,
05:38médecin et catholique pratiquant.
05:40Ce dernier est présenté comme un gros enjeu dans le film,
05:43puisque Gisèle Halimi pense que faire venir un homme catholique
05:45défendant l'avortement de Marie-Claire
05:47est un signe extrêmement fort.
05:49Au procès, il dit
05:50« Il faut permettre aux femmes qui ne veulent pas d'enfants
05:53de ne pas attendre d'enfants.
05:54C'est à la femme de choisir,
05:55ce n'est pas à nous d'imposer nos conceptions d'hommes
05:57et d'hommes riches. »
05:59Et cette prise de parole lui vaut un blâme
06:00du Conseil national d'ordre des médecins.
06:03Mais surtout, ce témoignage illustre
06:04l'habileté de la stratégie de Gisèle Halimi,
06:06faire sortir le débat du seul affrontement
06:09entre militants favorables et opposants à l'avortement.
06:12Et ça donne à cette affaire judiciaire
06:13une portée politique bien plus large.
06:15Mais cette volonté de médiatiser le procès
06:17va aussi avoir des conséquences sur la vie de Marie-Claire.
06:19Puisque oui, la photo de Marie-Claire Chevalier
06:22a bien été diffusée dans la presse
06:23sans son accord,
06:24mais ça ne s'est pas passé
06:25comme on peut le voir dans le film.
06:27Dans le long métrage,
06:28on voit Gisèle Halimi
06:29qui négocie avec un grand média
06:30pour un article sur le procès.
06:33Et à ce moment-là,
06:34elle négocie aussi le fait
06:35de mettre la photo de Marie-Claire
06:36sans son accord.
06:37La famille se sent trahi
06:39et prend sa distance avec l'avocate
06:40pour quelque temps.
06:41En réalité, ce détail de l'histoire
06:42est complètement inventé.
06:44Mais Gisèle Halimi a comme un peu participé
06:46au fait que la photo de Marie-Claire
06:48soit diffusée.
06:49Puisque c'est elle qui a appelé la presse
06:51à venir à la sortie du procès
06:52en octobre 72.
06:54Et la stratégie était forcément intéressante
06:56puisqu'elle voulait que ce soit médiatisé
06:57au maximum.
06:58Sauf qu'à la sortie du procès,
06:59les médias se sont rués sur Marie-Claire
07:01en prenant des photographies
07:02et des images
07:03qui vont ensuite être diffusées
07:04au journal télévisé.
07:05Avant le procès,
07:06les médias avaient complètement
07:07délaissé cette histoire.
07:08Il y avait seulement des revues
07:09militantes féministes
07:10et d'extrême-gauche
07:11qui en parlaient.
07:12Mais la relaxe de la jeune fille
07:13fait tout basculer
07:14puisque c'est la première fois
07:15qu'il y a une relaxe pour ce motif.
07:16Alors, les médias décident de diffuser
07:18les images de Marie-Claire
07:20sans forcément flouter son visage
07:21et en précisant son prénom et son nom.
07:24Marie-Claire Chevalier
07:25se retrouve sous le feu des projecteurs
07:26sans préparation ni accompagnement.
07:29Elle raconte qu'elle se fait reconnaître
07:30dans la rue
07:30et qu'elle devient un symbole
07:32malgré elle.
07:33Mais d'un autre côté,
07:34ces photos permettent
07:34de donner un visage à l'affaire
07:36et de l'humaniser.
07:37Ce qui aide beaucoup Gisèle Halmy
07:39lors du second procès
07:40et qui va ensuite l'aider
07:41à gagner l'affaire.
07:42Est-ce qu'un être humain
07:43a le droit,
07:45quel que soit son sexe,
07:46de disposer de lui-même ?
07:51Le jury prononce.
07:52Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires